Dans un gigantesque champ de roseaux isolé du monde, deux femmes attendent le retour d’un homme, fils de l’une, époux de l’autre, parti à la guerre. Pour survivre, elles piègent et assassinent les soldats égarés, dont elles revendent les armes et les vêtements à un receleur. Arrive un jour un compagnon de leur disparu, qui leur annonce la mort de celui-ci. Il se joint très vite aux activités meurtrières des deux femmes. Mais sa présence perturbe l’équilibre de la vie dans ce purgatoire, car la tension sexuelle ne tarde pas à se faire sentir. Le triangle amoureux qui se met en place aura des conséquences tragiques.

Onibaba - les Tueuses
(Onibaba)
Réalisé par Kaneto Shindô
Avec : Nobuko Otawa, Jitsuko Yoshimura, Kei Sato, Jukichi Uno
Scénario : Kaneto Shindô
Musique : Hikaru Hayashi
Photographie : Kiyomi Kuroda
Japon - 103 mn - 1964

Des roseaux à perte de vue, ondulant au gré du vent, un monde extérieur invisible d’où ne proviennent que des ombres, le décor d’Onibaba évoque essentiellement un purgatoire, une certaine idée de l’enfer sur terre. Il s’agit du premier film en costumes de Kaneto Shindô. Après avoir connu de nombreuses difficultés financières avec sa compagnie de production, il fut remis à flots par le succès, surtout international, de L’Ile Nue, film dans lequel il s’était affranchi de toutes contraintes. Ce regain de confiance lui permit de se consacrer pleinement à l’illustration de ses thèmes fétiches. Et pour Shindô, le principal reste le sexe. Il y reviendra par la suite durant sa carrière, dans des films tels que Honno (1966), Sei No Kigen (1967) ou bien encore Hadaka no Jukyusai (1970). Certains ont pu voir dans Onibaba une métaphore politique, pourtant il n’en est rien, ou du moins ce n’est pas un choix conscient de la part du réalisateur, pour lequel la sexualité reste le thème fondateur : ‘Je ne suis absolument pas pessimiste en ce qui concerne la politique, [et] pour ma part l’idée de la sexualité n’est rien d’autre que l’expression de la vitalité de l’Homme et de son besoin impératif de survivre’ (1)

On l’a déjà dit, Shindô situe son action dans une espèce de no man’s land où les roseaux s’étendent jusqu’à l’infini, où le monde extérieur existe sans doute, mais ne se manifeste que sous la forme de soldats égarés, destinés à y périr. Les seules exceptions à cette uniformité sont des cavités, la caverne de l’usurier, ou le trou sans fin du titre où disparaissent les corps des samouraïs assassinés, et bien entendu les deux huttes où s’abritent les rares humains survivants en ces lieux – et même leur comportement en ces lieux est limité aux fonctions vitales essentielles, copulation et alimentation, voir à cet égard comment Shindô filme ses personnages dévorant leur repas tels des loups. Cet environnement on ne peut plus primitif est donc le cadre idéal pour l’expression des pulsions humaines les plus essentielles : une toile quasi-vierge où, comme Shindô le fait lui-même remarquer, le rythme des roseaux se balançant épouse celui de l’expression des passions. Un décor entièrement naturel, donc, où va se développer l’humanité dans ce qu’elle a de plus basique. A première vue, elle semble d’ailleurs plus animale qu’humaine : pour survivre, elle tue et copule, point. C’est justement la part d’humanité des personnages qui va compliquer ce qui pourrait n’être qu’une situation naturelle. La belle-mère voit dans l’irruption de ce voisin une menace sur la survie bien organisée qu’elle avait mise en place. La présence du mâle étranger implique son abandon à plus ou moins long terme, sa belle-fille n’ayant aucune forme d’affection pour elle, et par conséquent sa survie. Le considérant comme à peine plus qu’un animal, elle s’offre à lui, pensant que n’importe quelle ‘femelle’ lui conviendra. Là est sa grande erreur, puisque l’homme prétend choisir sa compagne. C’est donc la naissance d’émotions essentiellement humaines telles que la jalousie qui va mettre en péril l’équilibre naturel de la forêt de roseaux.

Pourtant, même si le film est tiré d’une parabole bouddhiste, on n’a guère le sentiment que Shindô cherche à extraire une morale de son histoire, et encore moins à juger ses personnages. Alors que dans la fable originelle intervenait un démon, tout élément explicitement surnaturel a été supprimé : dans Onibaba, seuls les humains se débattent avec leurs pulsions, et la rencontre avec le samouraï masqué relève plus de l’insolite que du fantastique véritable. De plus, le film introduit le personnage du soldat catalyseur des passions, absent de la fable : Kaneto Shindô répète à raison dans divers entretiens que pour lui, seules les situations en triangle permettent véritablement de disséquer les émotions humaines. Et plutôt que de livrer une allégorie à message, il se fait peintre de la sensualité – Shindô lui-même a exigé que le film se tourne en été pour permettre à ses actrices de ne porter que des tuniques rudimentaires, dont la finesse du tissu exacerbe encore plus la tension sexuelle, comme en témoigne la séquence où le soldat observe la jeune femme au bord de la rivière. Car Onibaba peut également être considéré comme un manifeste esthétique : le film est servi par les magnifiques compositions picturales de Kiyomi Kuroda. Autant les comportements des personnages témoignent de l’agitation, autant les cadrages sont soignés, voire sophistiqués – citons par exemple ces trois plans sur le regard des protagonistes, saisis par la même pensée à la vue des deux samouraïs perdus dans la rivière. La photographie travaille sur des contrastes poussés, accentuant les ombres, et détachant les corps du mouvement incessant des roseaux, un peu comme pour signifier que la chair n’est que passagère. Et l’impression d’étrangeté globale est soutenue par une partition faisant la part belle aux percussions et aux accents proches du free jazz. Une œuvre d’une très grande beauté plastique de même qu’une analyse passionnante des rapports humains.

(1) Cité dans Donald Richie, A Hundred Years of Japanese Film (Kodansha International, 2001), p. 151


Image
: Une copie dans l’ensemble très belle, correctement définie et contrastée – même si l’édition japonaise est sensiblement supérieure -, en dépit de quelques points blancs et griffures. La compression est, de plus, remarquable, ou plus exactement d’une grande discrétion, ce qui n’était pas évident au départ tant Onibaba est un film difficile à encoder. Un rendu tout à fait satisfaisant, donc, en dépit de quelques poussières ; néanmoins, on ne peut que déplorer que l’image soit très légèrement rognée sur les côtés, comme c’est trop souvent le cas chez l’éditeur.

Son : Mono d’origine clair et efficace, qui ne servira pas de démonstration pour votre système sonore mais qui restitue parfaitement l’ambiance du film.

The Criterion Collection
103 mn
Zone 1
Menu musical et animé
Chapîtrage fixe

Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : Japonais mono
Sous titres : Anglais





Image
: Une superbe copie, exempte de tous défauts, tâches ou rayures, un très beau noir et blanc bien contrasté. Malheureusement, les nombreux plans sur la forêt de roseaux agités par le vent représentent un grand défi à la compression, entraînant des tremblements sur certains plans d’ensemble – défaut flagrant sur un grand écran, beaucoup moins sur une petite surface.

Son : Un mono d’origine très correct, clair, sans souffle ni saturation et restituant bien les ambiances sonores souvent subtiles du film.

Wild Side - les Introuvables
102 mn
Zone
2
Menu musical et animé
Chapitrage animé
Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : Japonais mono
Sous titres : Français


- Interview – 21 mn :
Enregistré en 2003 – le réalisateur avait alors 91 ans -, cet entretien avec Kaneto Shindo est un document important. Il revient rapidement sur les débuts de sa carrière comme assistant de Mizoguchi, puis s’attarde sur les conditions de tournage d’Onibaba et la réception du film. Il en explicite les différents thèmes, ainsi que ses intentions et ses parti-pris esthétiques – choix du scope, du noir et blanc,… Cette interview est entrecoupée d’extraits du film et surtout d’images d’archives du tournage, dont certaines en couleurs. Indispensable.

- Behind the Scenes – 37 mn 54 : Tourné par l’acteur Kei Sato, ce film muet en noir et blanc Super-8 est un précieux témoignage sur le tournage du film, même si l’ensemble est un peu fastidieux à visionner d’un trait. Ce document est complété par des notes retraçant les difficultés du tournage ainsi qu’un extrait des notes de Shindo concernant le décor.

- Trailer – 2 mn 14 : cette très belle bande-annonce – qui dévoile peut-être un peu trop d’éléments du film – est en assez bon état, même s’il manque les cartons annonçant le titre.

- Gallery : Cette série de documents présente entre autres des croquis de préparation du décor, quelques story-boards et des photos de promotion.

Cette édition comprend en outre un livret contenant une intéressante étude de Chuck Stephens ainsi que le texte anglais de la fable bouddhiste ayant inspirée le film.

- Kaneto Shindô raconté par sa Famille – 27 mn : Jiro et Kaze Shindô, respectivement fils et petite-fille de Kaneto Shindô, nous livrent leur expérience de vie et de travail auprès du réalisateur. Ils nous racontent comment L’Ile Nue a sauvé sa maison de production, alors que le film était un baroud d’honneur, comment Nobuko Otowa a travaillé jusqu’à la fin de sa vie, comment enfin Kaneto Shindô les a encouragé dans leur vocation.

- Filmographies : filmographies fixes Kaneto Shindô et Nobuko Otowa.

- Galerie Photos : 11 photos d’exploitation en noir et blanc.

- Les Introuvables : cette bande-annonce placée en début de programme présente l’ensemble des titres de la collection phare de l’éditeur.

En savoir plus
La fiche Imdb du film

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