Une
image d’abord. Ou plutôt une scène. Un souvenir,
un rêve, un fantasme… amalgame qui porte en germe tout
le cinéma de Bergman pourrait-on dire avec un soupçon
de forfanterie. C’est un flashback irradié de lumière,
un morceau de temps qui déborde du récit, un morceau
autonome qui éclaire tout le film d’un jour nouveau.
C’est le récit du clown triste, Frost, et de sa femme
Alma. C’est d’abord une histoire contée par un
membre de la troupe. C’est la parole qui se voit doublée
puis dépassée par la reconstitution des faits. Un des
ces récits à l’intérieur du récit
dont Bergman a le secret, digression qui importe souvent plus que
l’histoire principale. La séquence rompt brutalement
avec le ton réaliste du film. On y navigue quelque part entre
Bunuel et Eisenstein, vision surréaliste qui joue des analogies
basiques, comme celle associant canon et sexe, traitement fantastique
qui fait balancer le récit entre cauchemar et souvenir traumatique.
C’est donc l’histoire de Frost, mari jaloux, qui voit
sa femme Alma se déshabiller devant une armée en campagne
avant d’aller se baigner en compagnie de jeunes militaires.
Cette armée en guerre ressemble à un véritable
champ de foire, avec sa foule de spectateurs assistants à la
boucherie et au spectacle du mari jaloux. Est-ce le pire cauchemar
de Frost qui prend vie devant nos yeux ? Sont-ce ses craintes intimes
exacerbées, incarnées ? Qu’importe en fait, car
la séquence, réelle ou non, nous explique le personnage
mieux que mille discours. Elle nous dit quelque chose de sa vérité
intime, et surtout interroge chacun de nous sur ses propres sentiments.
Ici la mesquinerie, le regard des autres, tuent autant que les canons.
La honte, l’humiliation, paralysent Frost. Ses cris déchirants
nous sont inaudibles, Bergman filmant les hurlements du clown sans
lui permettre d’inonder la bande son de ses appels de détresse.
C’est un drame humain, intime mis en spectacle devant une foule
de militaires et de badauds, comme plus tard celui d’Alberti
s’étalera sur la scène de son cirque. C’est
le regard des autres, toujours, qui conditionne la honte. De telles
scènes d’humiliation publique, on en trouve dans L’attente
des femmes, dans Une leçon d’amour, elles font partie
du quotidien selon Bergman, comme le sont la souffrance, l’impossibilité
de vivre seul, la douleur de vivre à deux.
C’est
une séquence magnifique où Bergman souffre avec ses
personnages, comprend leur douleur et nous la restitue de manière
viscérale. Bergman est le seul cinéaste qui ait su parler
aussi profondément de l’homme. Son œuvre s’apparente
plus aux écrits de Dostoïevski, Gorki, Tchekov ou Gogol
qu’aucun autre cinéaste (il eut été certainement
plus judicieux de citer Strinberg si l’auteur de ces lignes
avait eu au moins la curiosité d’en lire un de ses écrits).
L’homme a toujours été au cœur de son cinéma,
il en parle avec cruauté, parfois, avec amour, toujours. Bergman
se livre complètement sans à aucun moment devenir exhibitionniste
ou égocentrique. C’est simplement qu’écarter
toute pudeur est pour Bergman le seul moyen de nous parler directement
de ce qui touche au cœur de nos vies. Il nous offre son intimité
comme le corps d’un cadavre autopsié afin de livrer les
secrets de la vie. C’est au prix de cette mise à nu que
Bergman peut nous faire ressentir cette douleur que tout un chacun
connaît et que le cinéma se refuse habituellement à
décrire, trop triviale, trop intime, trop proche. Bergman la
remet au premier plan, cette souffrance, arrache les masques qui la
cachent, nous l’offre dans sa flamboyante banalité. Les
personnages humiliés sont profondément marqués
dans leur chair, ils ne seront plus jamais les mêmes, sentiront
toute leur vie le poids du regard des autres qui jugent et se moquent.
Du Visage à En présence du
clown, en passant par La Honte ou encore
Le Rite, Bergman n’aura de cesse de nous en
décrire les ravages.
L’humiliation, c’est le quotidien de tout artiste, car
chaque jour il se met à nu et s’expose. C’est une
crainte qui taraude, qui l’enserre et l’étouffe.
Les artistes du théâtre de la ville où font halte
la troupe d’Alberti expriment une forme de mépris envers
les forains, qui masque le mépris qu’ils ressentent envers
leur propre art. Ils souffrent du renoncement qui les a poussés
à offrir du boulevard, ils ont honte de s’être
ainsi prostitués. Ils rêvaient de l’Art pour l’Art,
et ne vivent plus qu’en séduisant le public. Bergman
a tout au long de sa carrière eu cette approche ambivalente
de son art. Il a toujours filmé pour le public, s’est
satisfait de chacun de ses succès, s’est régalé
de son ivresse, tout en acceptant pour certains de ses films d’aller
à l’encontre de ses attentes. Souvent il a souffert du
rejet de certaines de ses œuvres, parfois il a été
pris par l’angoisse du succès, tour à tour Alberti
ou directeur du théâtre de la ville.
La Nuit des forains est l’admirable description
du monde des artistes ambulants, et à chaque instant éclate
l’amour du cinéaste pour les acteurs, le théâtre,
la scène. Ces scènes que l’on retrouve de film
en film, scènes miniatures de théâtres de marionnettes,
scènes où se déchirent et s’aiment les
acteurs. Ces acteurs, ces artistes, qui peuplent le monde de Bergman,
sont à la fois les gens les plus durs et les plus sincères,
et ce malgré les artifices qu’ils déploient. C’est
d’eux que surgissent les vérités les plus crues,
les plus violentes. L’Artiste dit la vérité en
vivant dans un monde de mensonges. Mais à trop vivre dans le
simulacre, l’imitation, si l’artiste est le seul à
même de faire surgir la vérité, souvent il se
perd en route, s’efface, disparaît. Pour se retrouver,
s’aimer à nouveau, Alberti et Anna doivent cesser de
jouer un rôle afin de se redécouvrir l’un l’autre,
de se redécouvrir eux-mêmes. Pour cela il faut scruter
les miroirs pour retrouver son image, son corps, sa substance. Chercher
son reflet dans l’eau qui irrigue tout le film, rivière,
océan, pluie, ruissellement des caniveaux. Quitter l’espace
de la scène pour rejoindre le public et se contempler, d’où
le jeu constant de Bergman sur la place du public, sur la représentation,
qui marque chacun de ses films.
Que l’humiliation et la honte soient issues de leur art ou de
leur vie privée, chacun des personnages du film les ressent
comme une marque au fer rouge. Si Alberti, Anna, Franz, souffrent
de l’adultère, chacun réagit différemment.
Si Frost, le clown, ravale sa honte et ramène sa femme au foyer,
Franz s’enfonce dans l’orgueil. Alberti, lui, menace de
tuer ou de se suicider. La Nuit des forains explore
ainsi une foule de sentiments, Bergman usant de l’acuité
de son regard comme de la lentille d’un microscope.
La Nuit des forains appartient à la première
période de l’œuvre de Bergman, période qui
court jusqu’à la rupture que représentent
Les Communiants et Le Silence. Des premières
œuvres romantiques et sentimentales, qui n’ont pas la sécheresse
et l’âpreté de réalisations futures. Bergman
tourne beaucoup, La Nuit des forains est son treizième
film en sept ans de carrière et il n’est alors âgé
que de trente cinq ans. Dès ses premiers films sa maîtrise
du cinéma sidère. Une maîtrise trop grande même,
sa filmographie semblant déjà se fermer sur elle-même.
Deux ans après La Nuit des forains, c’est
le succès de Sourires d’une nuit d’été,
et en moins de dix ans de carrière, Bergman semble avoir déjà
filmé l’œuvre d’une vie, être parvenu
à la plénitude de son art. Les Fraises sauvages,
Le Septième sceau viennent le placer au panthéon
des plus grands. Et pourtant, contre toute attente, sa grande œuvre
est à peine entamée. Bergman va tout effacer et recommencer.
La révolte, le refus de se répéter, le désir
constant de se renouveler, d’explorer d’autres voies,
la peur de "faire du Bergman". Le Septième
sceau c’est de l’estampillé Bergman, c’est
clos, presque rigide, trop démonstratif, et ça le cinéaste
n’en veut plus. Il faut tout recommencer, tout biffer. Il faut
rejeter la solennité, se frotter plus directement au trivial,
à l’impur, retrouver le plaisir de filmer.
Mais on trouve dans la première partie de son œuvre des
thèmes et des formes que Bergman réutilisera, creusera,
tout au long de sa carrière. La Nuit des Forains,
comme les autres films de cette époque, montre déjà
ces visages que le cinéaste scrute longtemps, à la recherche
des marques de peur et de solitude, de mal être, de doute. Les
personnages craignent la faucheuse, Alberti implore une morte de lui
parler de ce qu’il y a après, lui conjure d’apaiser
ses angoisses. C’est aussi un film à la sexualité
affichée, presque choquante à l’époque
de sa sortie. Un an après son interprétation de Monika.
Harriet Andersson y est de nouveau provocante de sensualité
("Tu sens l’écurie, le mauvais parfum et la
sueur. Je te lécherai comme un chien" lui dit son
amant).
Ce qui est essentiellement nouveau dans La Nuit des forains,
c’est la rencontre de Bergman avec celui qui deviendra son chef
opérateur attitré, son plus proche collaborateur, l’immense
Sven Nykvist. Le style Bergman va alors pouvoir se déployer
pleinement, Sven Nykvist offrant son œil et son génie
de la lumière aux visions du cinéaste. Après
des années d’une photographie marquée par l’influence
de ses aînés scandinaves (Sjöström en premier
lieu), Bergman peut enfin marquer de son propre sceau l’histoire
du cinéma. Des années de mise en scène théâtrale
lui ont donné un sens de l’éclairage et de la
composition hors du commun (à l’image de Kazan). Bergman
privilégie avant tout les éclairages, considérant
qu’ils sont déterminants aussi bien au cinéma
qu’au théâtre. Nykvist comprend presque instinctivement
les vues de Bergman et sait leur donner corps, une véritable
osmose entre deux artistes de génie. Si La Nuit des
forains n’est que le balbutiement d’une longue
collaboration, on trouve, comme dans la séquence du
Clown Frost, des expérimentations formelles audacieuses.
Dans cette scène de flashback, Nykvist et Bergman n’hésitent
pas à aller à l’encontre des canons communément
admis en surexposant à outrance les extérieurs. Première
étape d’une longue et inlassable série de recherches
formelles visant à donner corps à l’univers du
cinéaste. Car pour Bergman, la lumière éclatante
d’un soleil du nord qui ne se couche plus, exprime les pires
angoisses. C’est la lumière des cauchemars. C’est
celle irradiante dans laquelle Frost est englouti par la honte.