Marcel
Pagnol adapte ici une nouvelle peu connue d’Emile Zola, Naïs
Micoulin. Ce qui frappe d’entrée de jeu, c’est
la proximité entre les thèmes abordés par l’écrivain
et ceux que Pagnol n’a cessé de creuser d’œuvre
en œuvre. On y retrouve des figures archétypales de
ses films et de ses romans : la paysanne simple et fière,
l’opposition entre le monde rural et citadin, le père
attentionné mais bourru, le jeune homme venu de la ville,
fat et arrogant. Et enfin le naïf, amoureux éconduit
car hors norme, ici un bossu auquel Fernandel prête de nouveau
ses traits après avoir joué sous la caméra
de Pagnol ses cousins de drame que sont Saturnin d’Angèle
et Felipe dans La
Fille du puisatier, deux films dont Naïs
pourrait être une forme de synthèse. Le père
de Naïs ressemble comme deux gouttes d’eau à Clarius,
celui d’Angèle ; Frédéric rappelle Jacques
Mazel, l’amant de Patricia la fille du puisatier… les
intrigues se répondent, le décor est le même.
Cependant, Naïs se différencie par
une noirceur plus appuyée que celle qui sous-tendait ces
deux autres films où humour et mélodrame se complétaient
si harmonieusement, rappelant les grandes pièces de Shakespeare.
Seul Manon
des sources, que Pagnol mettra en scène huit
ans plus tard, possède ce ton sombre à peine éclairé
par les dialogues savoureux de leur auteur. Pagnol a toujours vécu
entre l’ombre et la lumière, que ce soit dans ses œuvres
ou dans sa vie. C’était une personnalité pleine
de vitalité et d’humour mais qui pouvait sombrer en
un instant dans la mélancolie et l’angoisse.
L’un des thèmes de Naïs est la
relation conflictuelle entre un père et sa fille. Un père
dur, possessif, qui peine à laisser son enfant vivre sa vie.
Ce thème, on le retrouve dans Angèle,
dans La
Fille du puisatier et
également,
un garçon pour une fille, dans la trilogie marseillaise.
Ce refus de laisser un enfant quitter le foyer, le village, l’entreprise
familiale, trouve sa source dans un monde rural qui tend à
disparaître, un monde que les aînés s’efforcent
de faire perdurer tant qu’ils peuvent, par tous les moyens.
Ces tourments familiaux sont l’émanation d’une
société en constant progrès, en mutation, où
les anciens n’ont plus leurs places. Pagnol, en prenant fait
et cause pour ces enfants et leur émancipation, s’inscrit
dans la marche en avant du monde. On le sait amoureux des sciences,
des nouvelles techniques, des découvertes. Cependant, son
cœur reste attaché à ces anciens laissés
sur le bord du chemin, à leurs coutumes, leurs patois, leurs
manières de travailler la terre, de chercher de l’eau.
C’est à l’aune du drame social qui tiraille le
monde rural, que Pagnol nous permet de comprendre les colères
de Micoulin, qui ne sont que des peurs mal exprimées. Naïs
partant pour la ville, c’est le monde paysan qui disparaît,
l’héritage de plusieurs générations qui
se perd, des villages qui tombent en ruine, des langues qui s’éteignent.
Par opposition, les riches parents de Frédéric ne
s’intéressent à aucun moment au monde rural,
dont ils ne sont que de lointains propriétaires. Ces marchands,
Pagnol peine à leur donner de l’épaisseur, lui
que l’on sait pourtant si proche de tous ses personnages.
C’est Raymond Leboursier, monteur notamment de nombreux films
de Jean Dreville, qui convainc Marcel Pagnol d’adapter la
nouvelle et qui en assure la mise en scène. Producteur, c’est
cependant Pagnol qui choisit les acteurs parmi ses proches : Jacqueline
Pagnol, Fernandel, Blavette, Poupon, Raymond Pellegrin. Pendant
le tournage, Pagnol est constamment sur le plateau, il dirige les
acteurs par-dessus l’épaule de Leboursier : «
Il voulait tout contrôler, et il ne cessait de houspiller
Leboursier. Je l’ai vu très dur avec lui, acerbe, exigeant
» témoigne Jacqueline Pagnol.

Toine est un nouveau rôle magnifique offert à Fernandel,
un rôle lui permettant d’exprimer pleinement son talent
dramatique. On ne répètera jamais assez que, à
l’instar de Raimu, c’est sous la caméra de Pagnol
que son génie de comédien a pu s’épanouir.
Lorsqu’il tourne pour la première fois pour Pagnol,
Fernandel a déjà une quinzaine d’années
de carrière cinématographique derrière lui.
Renoir, Guitry, Maurice Tourneur, Christian-Jaque ou encore Duvivier
l’ont dirigé, mais ce sont bien ses rôles dans
Angèle,
Le Schpountz,
La Fille du puisatier et Naïs
qui marquent
les mémoires. « Pourquoi fait-on souvent de Fernand
un ridicule ou un minable dont on se moque ? » disait
Pagnol. Comme pour réparer une injustice, il lui écrit
des
personnages d’amoureux secrets, de naïfs qui ont le pouvoir
de révéler les mesquineries de chacun. Toine le bossu
est le plus beau de ces rôles, le plus profond, le plus triste.
Pagnol lui offre parmi ses plus belles lignes, dont la poignante
histoire des petits bossus. Face à Fernandel, Jacqueline
Pagnol (encore Bouvier au générique) joue Naïs,
un personnage très proche de celui joué par Josette
Day dans La
Fille du puisatier. Ce film, dont le tournage fut interrompu
par la guerre puis repris dans des conditions difficiles, était
le dernier que tourna Pagnol jusqu’à la Libération.
La proximité des thèmes et des personnages entre La
Fille du puisatier et Naïs est
comme une volonté de Pagnol de reprendre son œuvre là
où elle s’était subitement arrêtée
cinq ans plus tôt.
Malheureusement, on ne retrouve pas dans ce film la force simple
de ses chefs-d’œuvre d’avant-guerre. Les explications
se bousculent. Pagnol essuie depuis ses débuts au cinéma
des critiques acerbes. En passant d’auteur dramatique à
réalisateur, il est rejeté par les gens du théâtre
qui le considèrent comme un traître à la cause.
Quant aux hommes de lettres, ils déclarent qu’il perd
son temps avec cet art mineur et qu’il devrait plutôt
se consacrer à la littérature et au théâtre
au lieu de faire l’amuseur public. Le monde du cinéma
n’est pas plus tendre. En se faisant l’apôtre
du parlant dès son apparition, il essuie les foudres des
techniciens, producteurs, acteurs, critiques qui voient en lui un
dangereux agitateur de la cause sonore. Si le cinéma sonore
s’est finalement imposé, les critiques ne demeurent
pas moins véhémentes sur la prétendue incapacité
de Pagnol à mettre en scène un film, rabâchant
encore et encore le sempiternel cliché du théâtre
filmé. Pagnol surmonte cela grâce à l’accueil
triomphal de ses films par le public, mais aussi et surtout en se
fabriquant une famille de cinéma, cocon rassurant
où acteurs
et
techniciens sont avant tout des amis. Enfin, le succès de
ses films lui permet de monter en toute liberté et indépendance
ses projets. Seulement, après La
Fille du puisatier, Pagnol voit le système de
production qu’il a mis en place, quasi unique au monde (il
maîtrise toutes les étapes de la fabrication et de
la distribution d’un film), partir en morceaux. Naïs
est une production de la "Société Nouvelle des
Films Marcel Pagnol". En effet, dès le début
de l’Occupation, il se sépare de ses studios et de
ses laboratoires ; la Continental, ainsi que les services de Vichy
chargés de la communication, voulant mettre la main sur les
équipements de la société. Pagnol prétexte
une banqueroute pour s’en séparer au profit de la Gaumont.
Il ne conserve qu’une salle de cinéma à Marseille
et se retranche dans son domaine de La Gaude avec une partie de
ses amis techniciens, notamment ceux qui veulent échapper
au STO. Pagnol parvient malgré tout à conserver son
indépendance financière, condition sine qua non pour
qu’il se lance dans un projet de film. Seulement tout est
plus difficile qu’avant-guerre. Si l’esprit de camaraderie
qui régnait avant-guerre est toujours là (Blavette
fait la cuisine et l’après-midi vient tourner devant
la caméra, l’indispensable Willy signe la photo), sa
famille de cinéma n’est plus au grand complet. Raimu
a disparu l’année précédente, Charpin
est malade, d’autres sont partis. Sa vie intime est marquée
par sa séparation d'avec Josette Day, séparation qui
explique en partie la destruction douloureuse de La Prière
aux étoiles, un projet qu’il porta longtemps
et dont il détruisit lui-même les copies à coups
de hache, refusant que le film ne tombe aux mains de la Continental.
Lorsqu’il tourne Naïs, Pagnol a certainement
besoin de se retrouver, de se rassurer, de recoller les morceaux
avec ses réalisations d’avant-guerre. Mais à
trop vouloir retrouver le fil de son œuvre, il hypothèque
la réussite de Naïs. Le film souffre
de la proximité des thèmes et des personnages de La
Fille du puisatier et d’Angèle,
deux de ses chefs-d’œuvre auxquels on ne peut que se
référer. A l’ombre de ces modèles de
dramaturgie, Naïs déçoit. Si
les dialogues sont toujours aussi sensibles et profonds, si le rôle
de Toine est l’un des plus beaux écrits par Pagnol,
le film peine à trouver un rythme, un souffle. Naïs
est parsemé d’éclairs
de
génies, mais l’ensemble est discontinu, les scènes
ne s’imbriquent pas avec la fluidité coutumière
des œuvres de Pagnol. Peut-être est-ce aussi dû
à la mise en scène bicéphale. Bicéphale
également la photographie signée par Charles Suin
et Willy, bicéphale la musique de Scotto et Henri Tomasi.
Pour son premier film d’après-guerre, toutes les cartes
n’étaient pas du côté de Pagnol...
Relever les défauts de Naïs ne doit
cependant pas faire oublier tout ces moments magiques, ces séquences
poignantes et ces dialogues qui nous font décoller. Pagnol
s’amuse comme toujours à frôler le cliché,
voir l’autocitation, pour mieux nous surprendre. Un dialogue
débute et l’on s’imagine avoir un coup d’avance
sur Pagnol, on pense avoir deviné où il voulait nous
emmener… c’est qu’on commence à le connaître
! Mais rien n’y fait, son génie du texte s’impose,
et la séquence se termine à cent lieues de là
où l’on croyait atterrir. Et puis Pagnol l’aime
ce cinéma qui le lui rend si mal. Pour preuve, l’un
des premiers plans du film où l’on voit Fernandel sortir
de l’usine : le cadrage, le mouvement de la foule… eh
oui, c’est bien la sortie des Usines Lumière. Pagnol
aimait à rappeler qu’il était né le même
jour que le cinéma.