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Dublin,
1922. Gypo Nolan, nationaliste irlandais, est une sorte de grand gaillard
taillé à la serpe et un peu simplet, récemment expulsé
de l’Armée Républicaine Irlandaise (l’IRA) pour
faute grave (le refus de tuer un homme). Miséreux et désœuvré,
il se traîne inlassablement et rêve de jours meilleurs en
compagnie de la femme qu’il aime, Kathy, obligée de se prostituer
pour survivre. La volonté d’émigrer aux Etats-Unis
l’amène tragiquement à commettre l’irréparable
: il dénonce son ami et compagnon de lutte Frankie McPhilipp aux
autorités anglaises pour la somme de 20 livres. Pendant que les
membres de l’armée secrète enquêtent pour découvrir
l’identité du traître, Gypo se laisse envahir par un
sentiment terrible de culpabilité tout en se saoulant jusqu’à
plus soif et en dispersant son argent indûment gagné à
droite et à gauche. Jusqu’à éveiller inévitablement
les soupçons de l’IRA… |
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Au
début des années 1930, John Ford enchaîne film sur
film avec un rythme assez soutenu. Il dira lui-même de cette période
qu’il se sentait comme un réalisateur purement commercial,
tout juste bon à emballer des travaux journaliers sans la moindre
des prétentions. L’on
pourra estimer ce jugement sévère bien qu’à
la seule vision de ces œuvres successives, il faut bien avouer que
John Ford apparaît souvent comme un artiste en proie à des
incertitudes et se dispersant sans réellement s’affirmer.
Une première cassure s’opère avec les trois films
qu’il tourne avec Will Rogers, Dr Bull (1933),
Judge Priest (1934) et Steamboat Round the Bend
(1935), dans lesquels se met progressivement en place la vision tendre,
poétique et picaresque de l’Amérique profonde qui
caractérise l’œuvre fordienne et annonce les chefs-d’œuvre
à venir. Le deuxième virage important concerne la mise en
chantier du Mouchard. Ford retrouve son collaborateur
Dudley Nichols pour la cinquième fois sur un projet personnel qui
leur tient particulièrement à cœur. L’histoire
est une deuxième adaptation au cinéma du roman de l’écrivain
Irlandais Liam O’Flaherty (après The Informer
réalisé par l’obscur Arthur Robison en 1929). Mais
ce projet n’intéresse pas les studios et Ford doit patienter
jusqu’à ce qu’un producteur de la RKO accorde finalement
sa confiance au cinéaste. Le film devra se tourner avec un petit
budget, chacun des participants touchera un salaire largement inférieur
à sa solde habituelle et Ford acceptera même d’être
rémunéré au pourcentage. Bien lui en a pris… Dès
sa sortie nationale, Le Mouchard connaît un succès
retentissant. Les critiques, comme le public, font un accueil triomphal
au film qui finira par gagner quatre Oscars majeurs (meilleur réalisateur,
meilleur scénariste, meilleure musique et meilleur acteur). Dès
cet instant, John Ford acquiert enfin un statut d’artiste à
part entière. La franche unanimité faite autour du film
n’a d’égale dans son enthousiasme que le sentiment
de plénitude éprouvé par John Ford et Dudley Nichols.
En effet, de la pré production au tournage, les deux hommes ont
bénéficié de toutes les libertés requises
pour travailler confortablement sur Le Mouchard. Si la
rédaction du script s’est faite assez rapidement, un travail
minutieux de coopération s’était établi très
tôt entre les principaux membres de l’équipe du film
(chef décorateur, directeur de la photo, compositeur). Le scénario
a ainsi pu profiter de l’apport conjugué de ces techniciens,
fait rare dans le système de production hollywoodien. Sur le tournage,
Ford put, de son côté, se livrer à quantité
d’expérimentations visuelles avec son chef opérateur
Joseph August. Dans son mode de représentation, Le Mouchard
rompt brutalement avec les canons visuels en vigueur à Hollywood
dans les années 1930. Dudley
Nichols : « Vous croyez voir dans ce film une expérience
stylistique délibérée et vous avez raison. C’est
ce que Ford et moi avons ressenti dès le début. Nos deux
esprits ont pour l’occasion travaillé comme un seul. Je crois
pouvoir dire honnêtement, bien que je puisse me tromper, que j’étais
celui qui tenait le plus à cette idée de stylisation. Mon
idée était d’utiliser un symbolisme que les spectateurs
pourraient ressentir sans l’analyser. Le brouillard lui-même
était le premier élément symbolique qui devait nous
faire pénétrer dans l’univers mental de Gypo. Contrairement
au texte de O’Flaherty, j’ai conservé dans le film
l’aveugle comme le symbole de la conscience de Gypo et le martèlement
de sa cannes sur les trottoirs devait suggérer la poursuite de
sa conscience, une conscience aveugle. J’ai même conçu
les affiches comme des symboles, sans mentionner les innombrables petits
détails symboliques, à peine perceptibles, que j’ai
essayé de parsemer ça et là : le bateau, symbole
de la liberté, les trois pièces de monnaie, symbole de la
culpabilité. (…) Le style symbolique était la clé
de toute l’histoire. J’apportai au scénario tout ce
que j’avais appris et Ford apporta tout ce qu’il savait. Je
n’ai jamais pu, depuis, travailler avec autant de liberté
et de façon aussi expérimentale. (…) L’une des
raisons de la mort du cinéma à Hollywood à été,
en partie, son obsession de réalisme, son obstination à
montrer les choses telles que les perçoivent l’homme de la
rue ou même un mouton, au lieu de les passer au tamis d’une
sensibilité artistique. Le Mouchard n’était pas du
tout du réalisme, mais une recherche de la vérité
par l’utilisation du mensonge artistique. »1
Le discours de Dudley Nichols, quasiment une profession de foi, est éloquent
et, s’il le conduit parfois à commettre des exagérations,
il témoigne d’une ambition sincère. Le symbolisme
est donc la pierre angulaire de la vision défendue par Nichols
et Ford. Le scénariste peut être rassuré, son message
est passé. Avec le recul, il apparaît même très
appuyé car, en dehors de la performance de Victor McLaglen, Le
Mouchard accuse bien souvent une certaine lourdeur et un manque
de souffle vital qui l’élèverait au-dessus de la simple
prouesse stylistique. Et cela, malgré bien des fulgurances visuelles
qui ont naturellement marqué la production hollywoodienne de l’époque.
D’entrée de jeu, le destin de Gypo Nolan confine à
la parabole biblique. L’ombre de Judas plane au-dessus de celle
de l’ogre irlandais. Les thèmes de la trahison et de la culpabilité,
qui sont au centre du film, sont traduits visuellement par des idées
de mise en scène tantôt magistrales tantôt bien trop
démonstratives. L’héritage du cinéma muet se
fait fortement ressentir : le film est fait de tableaux successifs et
regorge de gros plans expressifs qui se répondent à intervalles
réguliers, le recours aux surimpressions pour traduire le tourment
intérieur de Gypo est quasi systématique, les dialogues
n’ont strictement aucune importance ou si peu, et les mimiques parfois
outrées de McLaglen sont typiques de la période muette.
Enfin, l’éclairage expressionniste est, semble-t-il, pour
la première fois utilisé dans le cinéma américain
depuis l’avènement du film parlant et le recul qualitatif
engendré par l’usage des techniques de prise de son contraignantes.
La composition de plusieurs plans obéit aux règles graphiques
édictées par les génies du cinéma allemand
des années 1920 (et particulièrement Murnau) : contrastes
agressifs, ombres portées, lignes de fuite, jeu avec le brouillard
et la pénombre, halos de lumière, etc. La figure de M
le Maudit plane également sur celle de Gypo. Comme le
personnage de Fritz Lang, Gypo manifeste un comportement dicté
par des pulsions qu’il ne peut contrôler tout en étant
rongé par la culpabilité (sentiment exprimé par l’emploi
des différentes surimpression). Comme M, il est exclu de toutes
les communautés et sera l’objet d’un procès
secret qui le verra condamné. Ces multiples influences et visées
artistiques contribuent donc à la naissance d’une œuvre,
certes un peu compassée et empesée, mais affichant surtout
une vraie cohérence visuelle et thématique. Il faut reconnaître
à Ford l’ambition de raconter une histoire par le seul truchement
de l’image, même si cela ne se fait pas sans quelques maladresses. L’investissement
personnel de John Ford se reconnaît également dans l’étude
d’un destin individuel qui s’oppose à celui de la communauté,
d’autant que l’action a lieu dans le pays d’origine
du cinéaste, l’Irlande qu’il revisitera plusieurs fois,
directement ou indirectement, dans ses futurs films. Dans son face-à-face
avec la grande histoire, Gypo Nolan est victime autant que coupable. Il
apparaît à la fois comme un homme sympathique, puéril
et généreux, mais il fait également preuve de lâcheté,
de violence gratuite et d’hypocrisie. Ford ne donne pas l’impression
de juger son personnage ; ce recul est nourri par la symbolique religieuse
qui montre Gypo en proie à ses remords et qui l’amène
sur le chemin de la rédemption (cf. la fin dans l’église
et les paroles pleines de compassion de la mère de Frankie McPhilipp).
Autre thème fordien : le salut par la femme. Kathy, la prostituée,
Mary McPhilipp, femme de la victime et amante du chef de réseau,
et la mère déjà citée représentent
les figures féminines qui contrebalancent la violence des hommes
et se battent, chacune avec leurs armes, pour faire triompher la tolérance
et la perpétuation du sentiment communautaire. On regrettera seulement
que, en dehors de leur rôle décisif dans cette optique, leurs
histoires parallèles soient platement traitées. En effet,
la romance entre Mary et le dirigeant de l’IRA n’a aucune
puissance dramatique et le film n’a pas le temps ni l’ambition
de la faire réellement exister. Quant à Kathy, la Marie
Madeleine du scénario, son rôle reste finalement peu développé.
Nous ne reconnaissons pas encore les personnages féminins qui font
aussi la force et la beauté des grandes œuvres de John Ford,
d’autant que le traitement visuel qui leur est associé se
révèle assez pauvre. De plus, l’interprétation
générale manque de naturel. Marquée par une théâtralité
excessive, elle fait pâle figure en comparaison de la performance
de Victor McLaglen.
Victor McLaglen donc, fidèle collaborateur du cinéaste et abonné au seconds rôles pittoresques, qui fournit là l’une de ses interprétations les plus marquantes. Fils d’un pasteur sud-africain et boxeur amateur avant de connaître une certaine popularité dans des films muets anglais puis américains. Son physique lourdaud et sa démarche de vieil ours mal léché le désignent pour jouer les gros maladroits, les fier-à-bras sympathiques, les candides au grand cœur et les bougons mal dégrossis. Ses rôles dans La Charge héroïque (1949), Rio Grande (1950) et L’Homme tranquille (1952) aux côtés de John Wayne restent inoubliables et concourent à faire de cet acteur l’un des personnages les plus affectueux de l’univers fordien. Dans Le Mouchard, McLaglen bouffe littéralement l’écran par son charisme et sa truculence. Le comédien donne l’impression d’exprimer toute une gamme de sentiments contradictoires de façon simultanée. Ses
hésitations comme ses bravades nourrissent ce personnage de traître
presque malgré lui, et servent habilement les intentions de John
Ford et Dudley Nichols. Les autres protagonistes n’existent presque
plus lorsqu’ils lui font face. Frank Nugent, autre scénariste
régulier du cinéaste, raconte une anecdote caractéristique
des relations entretenus par Ford et son comédien : « Ford
a permis à McLaglen de gagner un Oscar en le trompant. Il le rudoyait
jusqu’à ce que l’expression brutale de Gypo disparaisse
entièrement. "Ce n’est qu’une répétition"
assurait-il à McLaglen, puis il faisait un signe au cameraman et
à l’ingénieur du son… McLaglen pataugeait tout
au long de la scène, cherchant ses répliques, et ses hésitations
et ses tâtonnements rendaient exactement l’effet que Ford
cherchait. »2Parmi les bonnes raisons qui justifient toujours le plaisir relatif que l’on prend devant la vision du Mouchard, la présence de Victor McLaglen s’avère donc prédominante tant sa performance confère une véracité incontestable au parcours dramatique, cruel et rédempteur effectué par Gypo Nolan, le long d’une nuit qui constitue la temps d’action d’un film qui n’a pas encore franchi la frontière du didactisme et du grandiloquent, ce que feront Ford et Nichols douze ans plus tard avec Dieu est mort (1947). 1. Lettre daté du 22 avril 1953 et adressée à Lindsey Anderson, in John Ford par Lindsey Anderson paru dans la collection Bibliothèque du Cinéma des éditions Hatier en octobre 1985. 2. Phrase tirée du livre John Ford par Lindsey Anderson. |
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![]() Image : Le master présenté n’est clairement pas restauré. Dès le générique, des rayures blanches font leur apparition, suivies par de nombreux points blancs. On note également des problèmes de définition sur certains plans. La compression a fort à faire avec l’atmosphère générale du film (la brume) et cela se voit de temps en temps. Les contrastes sont, de leur côté, plutôt satisfaisants. Dans l’ensemble, le film fait son âge, mais son traitement reste néanmoins acceptable. Son : La seule piste originale monophonique présente sur le DVD se caractérise par un souffle régulier mais pas vraiment handicapant. Les voix sont étouffées mais restent claires. Les sous-titres jaunes sont bienvenus. En conclusion, l’analyse technique confirme que les éditions Montparnasse font des progrès sensibles pour leurs sorties inédites, mais se contentent de reprendre leur anciens masters perfectibles quand il s’agit de les rééditer dans leur collection Pocket. Ce qui est le cas ici. |
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![]() Comme pour tous les DVD issus de la collection Pocket de Montparnasse, il faudra se contenter d’une seule page de menu fixe et oublier le chapitrage. La présentation du film est assurée, comme de coutume, par le jovial Serge Bromberg. Le directeur de Lobster Films situe brièvement Le Mouchard dans l’œuvre de John Ford, évoque son origine et son succès tant public que critique. |
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