
C’est bien grâce à une volonté politique que
le cinéma en France n’est pas réduit à une
valeur marchande. Le nombre de films produits chaque année (plus
de 200), la diversité des auteurs et des styles, la chance donnée
à de nombreux jeunes cinéastes, témoignent d’une
politique menée par l’État depuis des années.
Cette vitalité ne s’arrête pas à la seule
production de films. La diffusion des œuvres fait partie intégrante
du paysage cinématographique français. Un tissu de salles
associatives, municipales (1077), mais aussi privées et indépendantes,
couvre l’ensemble du territoire et ne s’arrête pas
aux frontières des seules grandes villes. Une solidarité
des diffuseurs qui dépasse les intérêts individuels
et qui s’incarne dans l’existence de nombreux réseaux
et coordinations. Autant d’éléments qui permettent
aux spectateurs d’apprécier le cinéma dans sa diversité,
où qu’il soit. Ce n’est pas le seul cinéma
français qui en bénéficie, mais bien les productions
de toutes les nationalités, la France étant une exception
dans le modèle dominant où le cinéma américain
s’impose comme fortement majoritaire.
Plusieurs faits viennent nous alarmer quant à la pérennité
de ce modèle.
Tout d’abord les attaques de grands groupes privés contre
ce qu’ils considèrent être une concurrence déloyale.
Ces grands opérateurs remettent en cause l’idée
de l’exception culturelle, de la solidarité de la profession
mais aussi de l’aménagement culturel du territoire, en
attaquant
médiatiquement
ou en justice des salles de cinéma municipales (Le Méliès
à Montreuil) mais aussi privées (Le Coemedia à
Lyon). Guy Verrechia , patron d’UGC, tête de fil de ce combat
(épaulé par MK2) compare dans les colonnes du Monde ces
cinémas indépendants à des boulangeries subventionnées
par l’État. Déclaration très parlante quant
à l’idée que ces groupes se font du cinéma
et de leur travail de diffuseur.
En dix ans, le nombre de multiplexes a été triplé.
Ils couvrent l’ensemble du territoire et n’ont plus d’optiques
de développement en nombre de salles. Ces multiplexes ont tout
misé sur la valeur marchande du cinéma, ciblant le public
le plus jeune qui représentait 80% des spectateurs en 1980, délaissant
du même coup le reste de la population. Or il s’est avéré
que ces jeunes délaissent les salles (ils représentent
maintenant 43% du public), alors que dans le même temps le public
adulte et les seniors se rendent de plus en plus dans les cinémas.
Ce public, c’est celui de ces salles indépendantes qu’il
convient donc dorénavant de faire disparaître. Ces grands
groupes, qui ne défendent pas le cinéma art et essai (à
l’exception des titres les plus porteurs), qui ne placent pas
les rencontres entre ceux qui font les films et ceux qui les regardent
comme un enjeu majeur, qui ne s’intéressent pas à
l’éducation à l’image, qui oublient que la
France ne s’arrête pas aux grandes villes, considèrent
maintenant que ces salles qui, depuis des années se sont emparées
de ce territoire abandonné, sont en trop.
Le désengagement de l’État de l’action culturelle
cinématographique, via l’annonce de la réduction
des budgets des Directions des Affaires Culturelles, participe de ce
mouvement d’abandon de l’exception culturelle et
est
perçu comme un signal fort par les grands groupes. Les DRAC financent
les actions d’éducation à l’image, la mise
en place de réseaux de salles de cinéma, les festivals.
C’est pourquoi les professionnels de l’action culturelle
cinématographique et audiovisuelle lancent un appel à
la mobilisation pour défendre la diffusion cinématographique
et, se faisant, toute la filière du cinéma en France.
DVDClassik se joint aux salles
qui, le soir de la Cérémonie des Césars,
organiseront des débats, des rencontres, voire annuleront leurs
séances pour alerter les spectateurs, les pouvoirs publiques,
l'Etat, les professionnels et la presse, sur les risques qui pèsent
sur l'action culturelle cinématographique et audiovisuelle.
Voici le texte de l'appel
à la mobilisation :
Cinéma et audiovisuel
: vers le démantèlement de la diversité culturelle
?
Communiqué du 07 décembre 2007 du Collectif national
de l'action culturelle cinématographique et audiovisuelle
Une très forte baisse du soutien
de l’État menace aujourd’hui la diffusion culturelle
du cinéma et de l’audiovisuel sur tout le territoire.
Sans en préciser l’ampleur, les services du ministère
de la Culture et de la Communication et du Centre national de la cinématographie
confirment, dès 2008, une forte baisse des crédits déconcentrés
disponibles en DRAC (Directions régionales des affaires culturelles),
pour les festivals, les associations régionales de salles, les
circuits itinérants et, plus généralement, l’ensemble
des acteurs de l’action culturelle cinématographique du
territoire français.
Le désengagement de l’État dans ce domaine
serait catastrophique pour l’ensemble de la filière.
En effet, ce soutien financier de l’État (déjà
très modeste avec moins de 5 millions d’euros en 2007)
est vital pour la survie d’un grand nombre d’actions jouant
un rôle essentiel dans la « démocratisation culturelle
» qu’appelait de ses vœux le Président de la
République dans sa lettre de mission à Madame la Ministre
de la Culture. Sont menacés :
* la circulation des œuvres et leur rencontre avec un public large
et diversifié,
* la diffusion du patrimoine cinématographique,
* l’accès à la diversité de la production
(court métrage, documentaire, animation, fiction, expérimental…),
* la sensibilisation et la formation des publics, notamment le jeune
public en temps scolaire et hors temps scolaire,
* l’aménagement culturel du territoire notamment en zone
rurale et péri-urbaine.
En outre, cette action culturelle nullement symbolique ou à la
marge, génère activités, résultats et emplois
au bénéfice de l’ensemble du cinéma dont
elle contribue depuis des années au renouvellement. Affaiblir
les acteurs de la diffusion culturelle c’est immédiatement
limiter les ressources des salles de cinéma, des distributeurs,
des producteurs, des auteurs et des réalisateurs et, par là
même, menacer le champ de la création.
Menace imminente de rupture d’une politique d’aménagement
culturel établie jusqu’ici selon le principe fondamental
de l’égalité entre les citoyens français.
Le Chef de l’État et les Ministres de l’Éducation
nationale et de la Culture ont légitimement désigné
l’éducation artistique et culturelle comme une priorité.
Or, l’éducation à l’image ne peut se développer
si on affaiblit l’extraordinaire maillage des relais de cette
action. S’agissant d’éducation artistique et culturelle
autour du cinéma, les réseaux de salles de cinéma,
festivals et autres associations partenaires des différents dispositifs
jouent en effet un rôle déterminant. Ils ont permis aux
projets École et cinéma, Collège au cinéma,
Lycéens et Apprentis au cinéma, Passeurs d’Images,
d’exister et de s’amplifier. Sans ce réseau, pas
de dispositifs ambitieux de découverte du cinéma par les
enfants, qu’ils soient encadrés par l’école
ou par les animateurs socio-culturels.
Ces opérateurs, dans les domaines de la diffusion ou de la création,
ont pu s’appuyer depuis de nombreuses années sur des cadres
de coopération politique innovants et structurants voulus et
soutenus par le Ministère de la Culture : le développement
des conventions Etat-Régions, la nomination de nombreux conseillers
cinémas dans les DRAC ont accompagné et consolidé
l’ensemble de leurs actions en faveur de la diversité culturelle.
Cette remise en question aurait pour conséquence à très
court terme de rompre ce pacte de solidarité au détriment
des territoires les plus fragiles.
Il y a aujourd’hui urgence à infléchir les arbitrages
budgétaires en cours. Ils mettent en danger les acteurs de la
diffusion culturelle du cinéma, et ce, d’autant plus, qu’ils
sont menés sans aucune concertation.
Sans une préservation des moyens financiers, les conséquences
sur l’emploi culturel local et sur l’économie des
nombreux territoires concernés seront désastreux.
C’est au Ministère de la Culture, qu’il
appartient de redonner un sens à la part « non rentable
» de l’activité humaine, celle de l’art et
de la culture
Parce que le cinéma est aussi un Art, le ministère
de la Culture avait jusqu’à présent toujours contribué
directement à poser et entretenir l’équilibre entre
Art et industrie, soutenant financièrement en région des
organismes dont l’objectif est de rendre accessible partout en
France des œuvres cinématographiques nombreuses et variées
à des publics eux-mêmes variés.
Si la politique n’est pas seulement une affaire de gestion et
d’argent, il en est de même pour le cinéma, dont
la diversité a besoin d’une politique culturelle d’Etat
ambitieuse pour perdurer.
Après le soutien réaffirmé en mars 2007
à Montréal par 38 coalitions pour la diversité
culturelle au sein de l'UNESCO, ce désengagement, s'il se confirmait,
constituerait un très mauvais signal à l'attention de
nos voisins et partenaires européens vis-à-vis desquels
la France a toujours joué un rôle moteur dans la reconnaissance
du cinéma comme un art à part entière.
Nous qui créons, fabriquons, produisons, diffusons,
accompagnons des films partout en France, qui amenons le cinéma
dans les villages, les quartiers, les écoles, dans des salles
et aussi dans la rue, dans les hôpitaux ou dans les prisons, qui
organisons des festivals, des ateliers, des rencontres entre les professionnels
et le grand public, nous qui soutenons un cinéma de
qualité, de courage, d’indépendance et de création,
dans le cadre d’une politique nationale concertée et durable
fondée sur l’intérêt général,dans
le cadre de la reconnaissance par l'OMC du principe de l'exception culturelle
et pour la diversité culturelle soutenue par l'UNESCO, appelons
solennellement l’État à réaffirmer la place
du cinéma et de l’audiovisuel dans le champ de l’art,
de la culture, invitons largement les personnes, les structures,
organisations syndicales, professionnelles et associatives qui se sentent
concernés ou solidaires à se mobiliser dans la vigilance
à chaque échelon du territoire.
