Réalisé
en 1971, Les Mariés de l’An II est
le second film de Jean-Paul Rappeneau, après La
Vie de château (1965). Rappeneau est un perfectionniste
qui cache derrière des sujets de prime abord légers
le travail très important mis en œuvre sur chacun de
ses films. Sa mince filmographie en cinquante ans de carrière
est sans doute le meilleur indice du soin qu’il porte à
la préparation de ses tournages. Léger, élégant
et stylé sont différents adjectifs qui qualifient
bien le cinéma de Jean-Paul Rappeneau. Ce grand amateur de
comédie américaine est sans doute le réalisateur
français qui a su le mieux s’inspirer du cinéma
de Capra et de Lubitsch, tout en lui donnant une tournure spécifiquement
française. Jean-Paul Rappeneau est un auteur classique. Non
pas classique comme on l’entend trop souvent au sens d’académique,
mais classique dans la grande tradition française, celle
des châteaux, par exemple. Versailles, extraordinaire travail
collectif des plus grands artistes de l’époque a été
un modèle souvent bien lourdement copié à travers
toute l’Europe. Volupté des formes, légèreté
des volumes par leur assemblement, élégance des lignes
: Versailles, comme de nombreux châteaux de l’époque
du Grand Siècle, exalte l’esprit français dans
ce qu’il a de meilleur, le sens de l’équilibre
et du rythme. Un peu comme les architectes et paysagistes des châteaux
et parcs qu’il met à l’honneur dans son cinéma,
Jean-Paul Rappeneau élabore patiemment ses films avec des
collaborateurs de talent, pour livrer des œuvres qui sont des
merveilles d’équilibre, de mouvement et d’élégance.
Les Mariés de l’An II forme un tout
élaboré dans la douleur, comme nous le verrons plus
loin, mais qui respire la joie de vivre.
L’équilibre, c’est un peu grâce à
Michel Legrand que Rappeneau en a acquis l’expérience.
Quand il avait réalisé La
Vie de château, tout le film était prêt
avant qu’il ne demande à Michel Legrand d’en
faire la musique. Comme Rappeneau le raconte lui-même : «
La Vie
de château est un vrai ping-pong de
répliques, une succession trépidante de poursuites
et d’échanges vifs… A un moment donné,
je me suis demandé si ce que j’aimais le plus chez
Legrand - c’est-à-dire les grands sentiments et le
lyrisme - allait trouver sa place dans le film… Souvent Michel
soupirait : " vous ne me laissez pas beaucoup de place pour
m’exprimer… " Avant de se reprendre : " Si,
là, regardez ! Deneuve lève la main : ça pourrait
lancer un mouvement qui se prolongerait sur les quatre plans suivants…"
Il est ainsi miraculeusement parvenu à s’immiscer dans
le film, avec adresse et élégance. » (1)
Pour Les Mariés de l’An II, Jean-Paul
Rappeneau avait retenu la leçon : « Grâce
à La
Vie de château, j’avais compris qu’il
fallait lui aménager de vrais espaces ; qu’elle [la
musique] pouvait suggérer énormément, voire
remplacer des dialogues. Par conséquent, dans Les
Mariés de l’An II, la partition a un rôle
plus organique, notamment pour les séquences de duels : elle
les transforme en véritables ballets… Pour Les
Mariés, Michel m’a proposé un thème
formidable, avec ce côté entêtant de la basse
continue au clavecin. Cependant, je trouvais qu’il lui manquait
quelque chose. Après l’avoir beaucoup écouté,
j’ai dit à Michel : " Pourriez-vous apporter une
dimension martiale, qui traduise l’aspect militaire du film
? " Il a ajouté la partie centrale, avec les cuivres,
qui donne au thème une pointe de gravité et l’amène
à sa forme aboutie, définitive… Sur le générique
du début, cette ouverture musicale me touche toujours autant
: deux enfants qui jouent dans des paysages enneigés sur
cette musique dans l’esprit du XVIIe siècle et puis,
brusquement, cette explosion de cuivres. C’est une façon
de raconter leur destin, leur rendez-vous avec l’Histoire,
les gloires qui les attendent. » (2)

Le sens du mouvement de Rappeneau, nous en avons un parfait exemple
dès ce générique du début qu’il
évoque, avec deux enfants courant dans un bois, s’arrêtant
pour jouer auprès d’un point d’eau, puis reprenant
leur course jusqu’à une mystérieuse bohémienne
qui leur lit dans les lignes de la main un avenir qui sera révélé
plus tard dans le film. Dès les premières minutes,
le rythme du film est établi et, avec l’arrêt
des enfants avant qu’ils ne reprennent leur course, Jean-Paul
Rappeneau présente un raccourci du film lui-même puisque
Les Mariés de l'An II, vers les trois quarts
du film, s’accorde un temps de pause avec une fausse fin,
avant que, d’un magistral plongeon, Jean-Paul Belmondo ne
fasse rebondir le film qui reprend sa course haletante jusqu’à
sa véritable fin.

L’élégance, enfin, est présente dans
toutes les scènes du film, même les plus cocasses comme
la descente de la déesse de la liberté au son d’un
chant révolutionnaire devant les yeux ébahis du Représentant
du Peuple (Julien Guiomar), ou dans le combat entre le roturier
mais leste Philibert armé d’une fourche et le gentilhomme
mais lourdaud Saint-Aubin (Patrick Préjean) très vite
désarmé. La Révolution Française, époque
à laquelle se déroule le film, inspire à Rappeneau
un scénario tout en bouleversements. Après le générique
qui se situe dans l’enfance du film, nous nous retrouvons
aux Etats-Unis où s’est réfugié Nicolas
Philibert après avoir rossé un aristocrate qui lorgnait
sa volage épouse, Charlotte Philibert, campée par
Marlène Jobert, que nous retrouverons plus tard.
Pour l’heure, la délicieuse voix-off de Jean-Pierre
Marielle nous conte les aventures américaines de Nicolas
Philibert qui fait fortune, souhaite se marier avec la fille d’un
riche armateur et se retrouve bien embarrassé après
qu’un rival ait fait savoir que notre héros était
déjà marié, donnant ainsi le départ
d’une vigoureuse bagarre au milieu du Temple protestant où
devait se dérouler la cérémonie de mariage.
Qu’à cela ne tienne, une Révolution a eu lieu
en France, le droit au divorce a été accordé
et Nicolas Philibert s’embarque donc pour Nantes avec
un
chargement de blé destiné à se faire accorder
les bonnes grâces des autorités françaises.
L’essentiel du film se déroulera ensuite en France.
Nous évoluerons d’un côté chez des rebelles
chouans auprès desquels vit Charlotte Philibert devenue la
maîtresse d’un Prince (Michel Auclair) qui doit l’épouser
car, à l’instar des Américains de Nicolas, il
ignore lui aussi que Charlotte est déjà mariée.
De l’autre côté, Nicolas Philibert, l’Américain
qui pense être accueilli en héros après avoir
bravé le blocus anglais pour livrer du blé à
Nantes, découvre avec stupeur l’idéologie révolutionnaire,
les cadavres dans la Loire pendant la Terreur instaurée par
le Représentant du Peuple, inspiré du personnage historique
Carrier.
Le film se terminera dans une poursuite vers la frontière
entre la France et les Etats allemands où se déroulent
les combats entre l’armée de la République et
les coalisés, pour s’achever véritablement,
en apothéose, sous le Premier Empire dans le cadre somptueux
de Vaux-le-Vicomte. On n’en dira pas plus concernant l’intrigue,
pour en venir plus particulièrement au tournage du film et
tenter de dégager quelques thématiques propres au
cinéma de Jean-Paul Rappeneau qui apparaissent dans Les
Mariés de l’An II.
Comme il a été dit plus haut, le tournage de ce film
rayonnant de joie a été une véritable épreuve
de force pour Jean-Paul Rappeneau. Le succès de La
Vie de château, commercial et critique puisque
le film avait remporté le Prix Louis Delluc en 1966, permettait
à Rappeneau d’afficher de grandes ambitions pour son
deuxième film. Dès 1966, il travaille le scénario
d’une fresque puissante qui aurait pour cadre la Révolution
Française, époque troublée avec de multiples
changements de régimes, qui convient bien à son goût
pour le mouvement. Passionné par les guerres idéologiques
de cette époque, il cherche une histoire qui permettrait
à un héros neutre, étranger par exemple, de
se retrouver balloté entre les passions des uns et des autres.
Deux ans plus tard, la vision d’une gravure d’époque
représentant des couples faisant la queue devant l’administration
autorisée depuis peu à prononcer des divorces lui
donnera l’idée centrale du film. Nous sommes en 1968,
et les mouvements contemporains à la genèse du film
inspirent à Jean-Paul Rappeneau l’idée d’une
scène durant laquelle la foule affamée s’attaque
à l’Hôtel de Ville où l’administration
républicaine s’est réfugiée. Il fait
aussi travailler Maurice Clavel, intellectuel engagé, sur
le scénario afin de lui donner un ton de révolte et
il fait faire es dialogues par le brillant Daniel Boulanger.

La distribution du film a été plus aléatoire.
S’il était convenu que Jean-Paul Belmondo devait tenir
le premier rôle depuis la genèse du film, le rôle
féminin de Charlotte Philibert n’a été
attribué qu’au dernier moment. Il est fréquent
de lire qu’on peut regretter que Catherine Deneuve n’ait
pas été disponible pour ce film et Marlène
Jobert a ses détracteurs, d’autant qu’il est
bien connu que ses relations avec Jean-Paul Belmondo ont été
mauvaises sur le film. Personnellement, j’apprécie
énormément cette vive et franche actrice rousse qui
convient très bien au personnage de Charlotte. Rappeneau
craignait que les graves difficultés qu’il a connues
durant le tournage ne puissent finir par altérer le ton de
gaité du film, et ce n’est heureusement pas le cas.
L’inimitié entre Belmondo et Marlène, en revanche,
pourrait être une des raisons pour lesquelles le couple Philibert,
en constante dispute jusqu’au dernier plan du film, fonctionne
aussi bien.

C’est le producteur Alain Poiré qui a proposé
à Jean-Paul Rappeneau d’engager Marlène Jobert
pour le rôle de Charlotte. Si le film avait bien pris forme
dans la tête de son futur réalisateur, la production
n’en a été bouclée qu’assez tard,
grâce à Alain Poiré, producteur pour la Gaumont
et grand spécialiste de la comédie française,
même s’il a produit également bien d’autres
styles de films.
Poiré
boucle la production, trouve le rôle féminin, et décide
que l’essentiel du tournage se fera en Roumanie, ce qui, en
dehors des raisons financières, sera une fort mauvaise idée.
Rappeneau, en plus d’une comédie, voulait réaliser
un « western à la française »
avec un très grand nombre de figurants, des scènes
de bataille et de grands espaces. Sur ce point l’idée
de Poiré, qui venait d’y faire tourner un film avec
succès, était bonne. L’exportation du tournage
a aussi permis de boucler le budget du film. La main d’œuvre
était bien entendu moins chère dans ce pays qui, idéologiquement,
n’était pas problématique, le régime
de Ceaucescu étant alors considéré comme un
des plus progressistes d’Europe de l’Est. Sur le plan
technique, par contre, le tournage roumain fut une épreuve
de force. Le grand décorateur Alexandre Trauner devait se
charger
des
très importants décors du film et n’a, en réalité,
fait que les splendides dessins préparatoires. Avant même
l’arrivée de Rappeneau sur place, il se désiste
en raison des difficultés locales et il est remplacé
au pied levé par Willy Holt. C’est encore une chance
que dernier ait été disponible car Willy Holt était
lui aussi un très grand décorateur qui, avant Rappeneau,
avait travaillé pour John Frankenheimer, Robert Parrish,
Stanley Donen...
Il est temps d’ailleurs de noter comment Jean-Paul Rappeneau,
après un premier film très réussi mais relativement
intimiste, a non seulement eu l’ambition de s’attaquer
à une très grande production, mais n’a pas hésité,
outre la distribution des acteurs assez impressionnante pour un
film français de l’époque, à s’entourer
d’une équipe technique de premier ordre. Dans l’excellent
bonus du DVD Un capitaine dans la tempête
qui retrace l’histoire du tournage du film, Bernard Stora,
qui était alors un jeune assistant-réalisateur au
côté de Jean-Paul Rappeneau, raconte bien comment,
devant les difficultés dues au choix du lieu de tournage,
toutes ces personnes qu’il qualifie de « vedettes
à eux tout seuls » n’ont pas hésité
à faire subir un bizutage sévère à l’ambitieux
Rappeneau. Il cite en particulier, parmi les tourmenteurs, le prestigieux
directeur de la photographie choisit par Rappeneau, Claude Renoir
(fils de Pierre et donc neveu de Jean Renoir, ayant travaillé
sur de nombreux films de son oncle).

Devant un tel climat, Jean-Paul Rappeneau, dès le premier
jour de tournage le 3 août 1970, tombe malade et doit s’aliter
pour une semaine. Le travail reprend ensuite, ponctué très
régulièrement de soucis importants : mésententes
entre acteurs sur le plan humain et graves retards dans la livraison
des décors, la participation des figurants, les commandes
de matériel cinématographique sur le plan technique.
Les équipes techniques doivent travailler avec des opérateurs
et du matériel roumains qui est loin d’être d’une
grande qualité, comme en témoigne le travail non pas
de restauration mais d’amélioration par rapport à
la bande d’origine, que Jean-Paul Rappeneau effectuera des
années plus tard, grâce aux progrès numériques,
quand il réalisera le DVD des Mariés de l’An
II.
Quand il visite le tournage roumain quelques semaines plus tard,
Alain Poiré est catastrophé par les retards accumulés
et l’ambiance qui règne dans l’équipe.
Il ordonne des coupures dans le scénario original afin d’accélérer
la fin du tournage. L’annonce de la coupure d’une importante
scène de cavalcade en forêt avec Sami Frey (le marquis
de Guérande) et Laura Antonelli (Pauline de Guérande)
donne
carrément
lieu à une grève des acteurs qui exigent leur timing
à l’écran prévu à l’origine...
Les sentiments entre Laura Antonelli et Jean-Paul Belmondo étaient
au très beau fixe et ce dernier ne souhaitait peut-être
pas voir diminuer le rôle de celle-ci au profit de Marlène
Jobert, qu’il ignorait ostensiblement quand ils ne tournaient
pas ensemble devant la caméra.
Rappeneau lui-même tenait par dessus tout au respect de son
scénario, et l’idée de devoir y faire des coupures
le désolait. Bernard Stora, son assistant réalisateur,
avec l’aide de Claude Renoir, va reprendre tout le plan de
travail et sauver Jean-Paul Rappeneau de l’échec vers
lequel il s’enlisait. Ils demandent à la production
d’allonger le tournage de trois semaines, acceptent officiellement
les coupures tout en décidant de les tourner sans le signaler
à la production. Ayant repris courage grâce à
la collaboration de ses deux collègues, Jean-Paul Rappeneau
fera le dos rond vis-à-vis d'Alain Poiré tout en travaillant
à sa guise. Bernard Stora rapportera plus tard comment Rappenau
y gagna le surnom de « bulldozer mou » que
lui octroya Poiré. Sans jamais se mettre en colère,
avec une obstination de tous les instants, il tourne pas à
pas le film qu’il a entièrement en tête, contre
vents et marées. Son chef monteur confirme ce trait de caractère
: « Il ne dit jamais non mais il continue. »
Rappeneau, lui, résume ainsi cette période des années
plus tard : « Dans la tempête roumaine, une chose
tient, le scénario, c’est-à-dire le découpage.
Je tourne tout, plan par plan. » Interrogés lors
de la réalisation du DVD, les acteurs se souviennent
surtout
de la maîtrise du film que cela lui donnait. Ainsi, Marlène
Jobert note qu’ « il ne fallait pas changer un mot,
il connaissait tous les dialogues par cœur », et
Sami Frey indique « tout est écrit à l’avance,
il y a une justesse totale. » Les adjectifs que Sami
Frey emploie pour qualifier le travail de Jean-Paul Rappeneau, précision
et obstination, résument bien la carrière du cinéaste
qui a probablement forgé ses meilleures armes sur le tournage
roumain des Mariés de l’An II.
Lorsque toutes les scènes qui doivent être tournées
en Roumanie sont en boîte, Alain Poiré est au plus
bas, le tournage a pris non pas trois mais neuf semaines de retard.
Pour le soulager, Jean-Paul Rappeneau lui promet que le film pourra
sortir à la date prévue au départ, en avril
1971. Il réalisera ce tour de force en tournant rapidement
les scènes françaises, notamment le final impérial
dans le cadre du Château de Vaux-le-Vicomte, mais surtout
grâce, justement, à l’obstination avec laquelle
il a voulu tourner tout le film et seulement le film qu’il
avait préparé sur le papier. Ainsi que Rappeneau l’indique,
« quand il est impossible de monter le film autrement
que prévu, l’avantage, c’est que le montage va
très vite. » Le montage du film se déroule
donc sans surprises, puisque Jean-Paul Rappeneau est parvenu à
faire le travail qu’il souhaitait et son commentaire à
sa première sortie de la salle de montage résume tout
: « Ce sera très bien. » Il aura pourtant
une ultime surprise, mais excellente celle-ci, le placage de la
musique qu’il avait commandée à Michel Legrand.
Quand il découvre, à l’enregistrement, la musique
que Michel Legrand dirige lui-même devant soixante-dix musiciens,
le générique de ce film qu’il
connaît
maintenant par cœur, plan par plan, lui vient immédiatement
en tête et « un frisson me prend, les larmes me
montent aux yeux », ainsi qu’il le racontera des
années plus tard, encore les larmes aux yeux à l’évocation
de ce prodige.
Le générique des Mariés de l’An
II, décrit plus haut, est un résumé
du film, mais aussi de l’imaginaire de Jean-Paul Rappeneau
et on comprend bien que la découverte d’une musique
qui collait si bien à ce qui le fait vibrer ait été
pour lui une divine surprise, même si sa collaboration précédente
avec Michel Legrand, devait lui permettre d’avoir toute confiance
en son ami musicien pour parfaitement comprendre " l'univers
Rappeneau ".
L’enfance qui perdure chez les adultes est une constante de
cet univers. Nicolas et Charlotte Philibert sont un couple improbable
qui s’est construit dans les rêves de l’enfance.
Le générique montre la course d’enfants jouant
et se disputant ensemble, avec d’amples mouvements de caméra,
avant que le mystère ne surgisse, comme seuls des yeux d’enfants
peuvent l’entrevoir. Leur course les mène devant une
bohémienne, assise devant sa caravane. Stupéfaits,
incrédules, ils se cachent derrière un arbre tandis
que la bohémienne les observe d’un regard ironique.
Inquiets mais aussi intrigués, ils approchent. Mis en confiance,
ils tendent leurs mains droites à la bohémienne qui
leur lit les lignes de la vie. Vous m’en voudrez sans doute
de dévoiler ce que la bohémienne lit dans leurs mains
et qui est révélé plus tard dans le film d’autant
que cela ne surprendra guère : la bohémienne lit dans
leur futur amour, gloire et fortune.

Les deux enfants devenus grands avaient gardé souvenir de
cette prédiction. L’un, Nicolas Philibert, avait acquis
la fortune. L’autre, Charlotte Philibert, était à
deux pas de l’obtenir par son mariage avec le Prince. Ces
deux héros qui sont plus les jouets de leur caractère
que de leur obstination à obtenir ce que la bohémienne
leur avait promis, avaient des rêves de gloire et oubliaient
que leur amour en était le chemin. Ce que les hommes oublient,
l’histoire sait le leur rappeler et c’est au cœur
des bouleversements historiques les plus profonds de cette fin tourmentée
du XVIIIe siècle que Nicolas et Charlotte se retrouveront,
s’aimeront et trouveront la gloire. Non pas parce qu’ils
sont devenus raisonnables, bien au contraire. C’est parce
qu’ils ont conservé des âmes d’enfants
que Nicolas et Charlotte Philibert voient leurs rêves d’enfant
se réaliser.

Il suffit d’observer Jean-Paul Rappeneau parler de son travail
avec passion, où parler de son enfance avec respect, pour
comprendre l’un des secrets de son travail et l’un des
humbles messages qu’il transmet dans ses films. La vie est
ainsi faite que l’enfant peut rester en chacun de nous par
ce qu’il a de plus fort : la facilité à l’émerveillement
et la force de l’imaginaire. Conserver une âme d’enfant,
c’est se donner la force de réussir sa vie et accessoirement
cela permet aussi d’en apprécier les beautés.
Ces messages humbles et beaux, Jean-Paul Rappeneau les met en image
avec un professionnalisme et une technique qui font de lui un très
grand cinéaste. Il appartient à la famille des cinéastes
cinéphiles et, sans jamais faire d’hommage direct aux
films qu’il aime, son travail est sans cesse un hommage au
cinéma de son enfance, celui qu’il découvrait,
enfant, dans les salles de l’après-guerre à
Auxerre : les œuvres si personnelles d’Orson Welles,
les westerns d’Anthony Mann et les comédies d’Ernst
Lubitsch.

Une petite scène, une seule pour illustrer ce propos, l’une
des nombreuses évasions de Nicolas Philibert dans Les
Mariés de L’An II. L’évasion
est facile, il est vrai, les républicains qui l’ont
emprisonné ne le prennent pas encore très au sérieux.
Cela tombe bien, Nicolas Philibert a l’âme poète
ce jour-là. Il est à la fenêtre de la chambre
où il est confiné, il l’ouvre et regarde le
jardin, un beau jardin à la française avec un massif
de splendides roses rouges. Montage cut sur la main de Jean-Paul
Belmondo qui cueille avec élégance l’une de
ces roses. Montage cut à nouveau sur Nicolas Philibert, libre,
dans les rues de Nantes, qui met la rose rouge à sa boutonnière
: élégance, simplicité, ellipse, sourire. Cette
scène est au début du film et nous avons compris que
Nicolas Philibert vit très loin des cadavres qui flottent
dans la Loire et qu’il saura mener son chemin jusqu’au
bout du film, peut-être pas à son gré, mais
comme il l’aura décidé.

Cette grande intelligence de la mise en scène, Jean-Paul
Rappeneau ne la gâche jamais dans de lourdes démonstrations.
Mais il connaît parfaitement ses classiques, comme il le démontre
en citant Nietzche pour décrire son travail : « Je
rêve d’une œuvre où la profondeur donnerait
la main à la légèreté, comme la marche
à la danse. » Je me garderai bien de juger de
la légèreté de l’œuvre du germanique
Nietzche, même si je ne doute pas une seconde de sa profondeur.
Je ne suis en revanche pas surpris qu’avec son caractère
français bien trempé, Jean-Paul Rappeneau soit parvenu
à accomplir le rêve du grand philosophe.
