«
Une force démesurée, un charme exquis, la férocité
épique, la pitié, la faculté créatrice,
la gaieté, cette haute gaieté inintelligible aux entendements
étroits, le sarcasme, le puissant coup de fouet aux méchants,
la grandeur sidérale, la ténuité microscopique,
une poésie illimitée qui a un zénith et un
nadir, l'ensemble vaste, le détail profond, rien ne manque
à cet esprit. On sent, en abordant l'œuvre de cet homme,
le vent énorme qui viendrait de l'ouverture d'un monde. Le
rayonnement du génie dans tous les sens, c'est là
Shakespeare. » Ces quelques mots sont ceux de Victor
Hugo exprimant son immense respect pour le dramaturge anglais. Bien
des années plus tard, ces mêmes éloges mériteraient
sans faute de s’adresser à Orson Welles. Les qualificatifs
employés par l'écrivain français semblent définir
exactement la personnalité fascinante du cinéaste
et sa vision du monde. L’attachement profond ressenti par
Welles pour Shakespeare depuis ses vertes années se comprend
mieux lorsqu’on a fait le tour de sa carrière au théâtre
et au cinéma. Ces deux créateurs étaient faits
pour se rencontrer et le travail d’adaptation et d’interprétation
entrepris par Welles éclaira d’un jour nouveau l’œuvre
du poète. C’est en 1936, à l’âge
de vingt et un ans qu’Orson Welles se frotta pour la première
fois à la mise en scène de Macbeth sur les
planches. Il fut appelé par John Houseman, alors à
la tête du FTP (Federal Theater Project) à New York.
Le FTP était un programme artistique gouvernemental créé
par la Works Progress Administration (WPA), un organisme fédéral
chargé de faire vivre les compagnie théâtrales
en ces années difficiles de Grande Dépression. Houseman
fondera par la suite le fameux Mercury Theater avec Orson Welles.
Les cinéphiles le connaissent comme producteur (Lettre
d’une inconnue, Les Amants de la nuit,
Les Ensorcelés, Jules César
ou Les Contrebandiers de Moonfleet) et aussi comme
comédien à la télévision et dans quelques
films célèbres tels que Rollerball,
Les Trois jours du Condor ou Fog.
Dans les années 1930, le théâtre américain
connaît une grande activité liée surtout aux
débats d’idées qui illustrent cette période
trouble aux Etats-Unis et en Europe, ainsi qu’au militantisme
progressiste. Les afro-américains sont concernés au
premier chef et Houseman n’est pas par hasard responsable
de l’unité noire au sein du FTP ; il a pour ambition
de présenter des pièces classiques interprétées
par des artistes noirs. Sous la férule de John Houseman,
Orson Welles allait donc initier cette nouvelle politique, inspiré
justement par son épouse Virginia qui eut l’idée
de transposer l’intrigue de Macbeth dans le Haïti
du XIXème Siècle. C’est ainsi que le futur réalisateur
de Citizen Kane débuta sa formidable entreprise
de captation et d’interprétation de l’œuvre
shakespearienne qui aboutit dans l’univers du cinéma
à la mise en œuvre de trois films éblouissants
par leur singularité narrative, leur intensité émotionnelle
et leur maîtrise formelle : Macbeth (1948),
Othello (1952) et Falstaff (1966),
Le Roi Lear n’ayant, lui, jamais pu connaître
son passage sur grand écran à l’exemple d’autres
projets maudits du cinéaste.
Tout
ne pouvait en effet aller de soi dans le petit monde baroque d’Orson
Welles. En dehors de son premier film coup-de-poing de 1941, dont
la réussite artistique quasi insultante scella paradoxalement
le sort commercial de Welles à Hollywood, toutes ses autres
œuvres devaient connaître difficultés et errements
en tous genres, subir les interventions destructrices des producteurs,
souffrir de l’ambition phénoménale de son auteur
ou bien pâtir de l’ensemble de ces problèmes
à la fois. Le cas de Macbeth est pourtant
différent. Produit au sein de la Republic Pictures et co-produit
par Welles lui même, il s’agit d’une relative
petite production de 500 000 Dollars sur laquelle le réalisateur
a tout le contrôle. Après La Splendeur des
Amberson, It’s All True (inachevé)
et La Dame de Shanghai pour lesquels il dût
batailler en vain pour asseoir son autorité, Welles est libre
de ses mouvements bien que ce projet n'avait pas été
initié par lui. Du moins libre jusqu’à ce que
ses options de mise en scène finissent par embarrasser les
dirigeants du studio, s’attirer les foudres de la critique
et la stupéfaction de son premier public. Tourné rapidement
(en 23 jours) après de longues répétitions,
avec l’appui de la postsynchronisation (les comédiens
avaient enregistré leurs dialogues avant le tournage) et
dans un décor réduit à sa plus simple expression,
Macbeth n’a rien du projet risqué.
Sauf que… Sauf que Welles décide de faire parler tous
les acteurs avec un accent écossais bien appuyé, et
de travailler la bande-son dans le but de conférer à
cette dernière une présence outrancière et
une puissance d’évocation inédite. Aujourd’hui
ces décisions forcent le respect, et cette piste sonore combinée
aux images expressionnistes noyées dans la brume donne au
film son originalité et son pouvoir de fascination. Il en
allait tout autrement en 1948 lors de la sortie du film. Suite aux
attaques subies par ce premier montage de 107 minutes, il fut décidé
de redoubler dans la douleur la quasi totalité des dialogues,
de diminuer la surcharge sonore, d’ajouter un prologue explicatif
et de couper et déplacer des scènes. En 1950 sort
un second montage de Macbeth totalisant 85 minutes.
Si la critique continue de persifler, le public suit plus ou moins.
Le film ne sera pas un échec commercial et Welles a déjà
l’esprit occupé par d’autres projets.

Orson Welles fait appel à quelques uns de ses compagnons
du Mercury Theater pour composer le casting du film comme Edgar
Barrier, qui travailla beaucoup avec le futur cinéaste lors
de ses émissions radiophoniques, et Erskine Sanford, fidèle
à Welles depuis Citizen Kane et La
Splendeur des Amberson. Pour incarner la fielleuse Lady
Macbeth, Welles appelle Jeanette Nolan, débutante au cinéma
puisqu’elle interprète ici son premier rôle sur
grand écran, mais une valeur sûre à la radio.
On
remarque
que l’expérience du théâtre classique
et surtout les voix des comédiens ont leur importance, autant
sinon plus que leur physique. Nolan fit une carrière immense
à la télévision et apparaîtra au cinéma
dans Règlement de comptes de Fritz Lang,
La Loi de la prairie de Robert Wise, Les
Deux cavaliers et L’Homme qui tua Liberty
Valance de John Ford, Sanglantes confessions
d’Ulu Grosbard ou encore L’Homme qui murmurait
à l’oreille des chevaux de Robert Redford.
Sa performance de "femme fatale" dans Macbeth,
consumée par l’ambition et rattrapée par la
folie, donne le ton et tend un miroir déformant à
son époux. Il fallait une prestance et une passion dans le
jeu pour résister à l’ogre Welles (chose à
laquelle certains autres comédiens du film ne peuvent malheureusement
pas prétendre), Jeannette Nolan ne fut jamais aussi brillante
et habitée que dans ce personnage ô combien méprisable.
Dans le rôle de Malcolm, on reconnaîtra le formidable
enfant star qui nous arrachaient les larmes dans Qu’elle
était verte ma vallée (1941) de John Ford,
à savoir bien sûr Roddy McDowall. Acteur précoce
et très vite populaire aussi bien à la télévision
qu’au cinéma et qui accompagna plusieurs générations
de cinéphiles dans des productions célèbres
dont il serait vain ici d’en énoncer la liste. Le hasard
fit que son rôle le plus célèbre fut celui pour
lequel son visage dut être méconnaissable : le chimpanzé
Cornelius de La Planète des Singes. Pour
la photographie de Macbeth, essentielle par ses
forts contrastes et ses jeux de lumière, Orson Welles fit
appel à John L. Russel. Ce chef opérateur habitué
à travailler dans la rapidité, n’est pourtant
pas un grand nom de la profession ; il est connu pour son travail
avec Hitchcock dans la série télévisée
Alfred Hitchcock Presents et surtout pour Psychose
au cinéma (1960). Il est fort à parier que l’implication
de Welles dans l’éclairage de son film fut déterminante,
fort des son apprentissage avec le grand Gregg Toland sur Citizen
Kane (1941).
Macbeth,
l’homme et le souverain, peut facilement entrer dans la galerie
des fabuleux personnages wellesiens. Animés par une ambition
démesurée, imposants de par leur stature physique
et leur emprise sur les siens, rongés par un
secret
inavouable qui conduit leur entreprise à un échec
certain, architectes de leur ascension sociale et de leur déchéance,
mêlant souvent fiction et réalité dans l’édification
de leur propre légende, écartelés sous le sceau
de la tragédie entre une nature humaine, trop humaine, et
leur attirance vers le pouvoir suprême (proche du divin),
Charles Foster Kane, Othello, Gregory Arkadin, Hank Quinlan, Falstaff,
Charles Clay et donc Macbeth sont cousins et dessinent en creux
le portrait d’un artiste démiurge qui a constamment
porté son regard vers le haut, tutoyant les sommets de son
art tout en dévalant avec pertes et fracas les pentes dangereuses
de l’industrie qui l’a vu naître. Macbeth est
tiraillé entre sa misérable condition d’être
humain et son aspiration à rejoindre le sommet des dieux.
Ainsi le filme Orson Welles, faisant le pont entre la terre et le
ciel grâce à son corps massif étiré dans
sa hauteur par des contre-plongées régulières
et accentuées. Dès l’introduction, cet homme
est défini comme un pantin, le jouet de forces surnaturelles
: les trois sorcières sculptent une poupée dans la
glaise, l’avenir de Macbeth est inscrit dans la pierre de
l’oracle.
Avec Macbeth, Welles réalise un poème
fantastique d’une beauté grave et douloureuse. Le génie
baroque et expressionniste mis à l’œuvre confère
au récit une puissance visuelle qui donne à voir la
souffrance intérieure du personnage suite à sa trahison,
de même que la sauvagerie - les personnages paraissent vivre
dans des grottes - résultante des conflits historiques et
religieux (le profane et le sacré s’opposent dans un
monde en proie aux tourments de l’enfer sur Terre). La couronne
que porte Macbeth évoque celle qui couvre la tête de
la Statue de la Liberté. Voilà un exemple, volontiers
ironique, de l’intrusion de la modernité dans le contexte
ancien de l’Ecosse du Moyen Âge. Macbeth, bien que perverti
par son crime, est un esprit libre. L’ordre ancien, symbolisé
par les croyances païennes dont les sorcières représentent
la face maléfique, est bousculé par l’irruption
de la chrétienté. Mais Welles semble les renvoyer
dos à dos dans cette quête de l’ordre et du pouvoir,
croix celtiques contre fourches des sorcières. L’univers
du film est un décor quasi unique, directement hérité
de la pièce de théâtre montée en 1936,
qui enserre en vase clos ses protagonistes. Rares sont les scènes
éloignées de cet espace. Un espace-monde unissant
les avant-plans de la pierre du château et les arrière-plans
de la lande écossaise dans des aller-retour incessants effectués
par la lumière et les personnages. Macbeth
est transformé en un terrain de jeu pervers soumis à
des forces obscures. L’adaptation de la pièce de Shakespeare,
dans laquelle Welles a pas mal coupé, devient une fantasmagorie
sombre et vouée aux mystères de la vie et de la mort.
Un poème morbide scandé par de superbes plans séquence
au sein desquels monte une tension qui finit par exploser lors de
variations brutales d’éclairage ou des transitions
violentes en fondus.
La
brume, omniprésente, envahit sournoisement les lieux, les
ombres entourent les protagonistes de l’intrigue, tous les
sons sont amplifiés et trahissent la présence d’esprits
mystérieux qui se mêlent aux suppliques du nouveau
roi dans ses habits mal taillés. Les fantômes shakespeariens,
véhicules extérieurs des tourments les plus intimes,
trouvent ici une représentation insolite et volontiers extravagante,
fort éloignée du travail jusque là respecté
de l’impeccable Laurence Olivier. La brume donne à
la forêt l’impression de bouger par elle-même
lors de la marche de l’armée au service de Malcolm
vers le château. Passant de l’ombre à la lumière
et inversement, Lady Macbeth et son époux naviguent entre
le Bien et le Mal, présentant leurs funestes desseins au
spectateur ainsi que les incertitudes cruelles qui accompagnent
leur réalisation. La mise en scène d’Orson Welles
est principalement bâtie sur une composition millimétrée
du cadre avec une grande profondeur de champ que viennent heurter
les quelques mouvements de caméra. L’harmonie de la
composition est en déséquilibre permanent avec les
mouvements des personnages, les orientations d’angle et les
directions de regard qui installent une tension verticale traduisant
ces aller-retour entre le sol terreux de la réalité
humaine et cette volonté de grandeur, cette ambition de remonter
jusqu’aux cieux. Les humains, engoncés dans leur posture
(la direction d’acteurs est, à ce titre, d’une
précision phénoménale), obéissent à
des besoins simples et naturels que vient contredire la recherche
d’une certaine spiritualité condamnée dès
le départ car esquissée dans le sang. C’est
dans l’ombre de la mort que se fait jour la vérité
des âmes. Welles, au sommet d’une inventivité
qui doit compenser la pauvreté relative des décors,
poursuit sa quête de la dualité des êtres promis
à des destins exceptionnels, aussi fourbes que sincères,
aussi puissants que pathétiques. Il balaie tous les champs
du possible, de la vision microscopique à l’infiniment
grand. C’est dans la destinée d’un tel personnage
que se fait la compréhension du monde. L’absolu se
niche dans le détail. Un détail qui échappe
presque toujours au personnage mais que le spectateur sera toujours
en mesure d’appréhender, consciemment ou non, en entrant
par une porte dérobée dans l'univers grotesque et
gigantesque du maître Orson Welles.
