
La cinéphilie demeure profondément attachée à
l’histoire et à l’art de Jacques Tourneur. Le cinéaste
américain d’origine française fait depuis longtemps
l’objet d’un véritable culte : les collectionneurs
chérissent les DVD consacrés à son œuvre,
les cinéastes ne cessent de s’inspirer de son style, et
les spectateurs continuent de frissonner devant ses films. Parallèlement,
certains s’attachent à analyser, décortiquer, comprendre
et partager l’art "tourneurien". Parmi ces passionnés,
Frank Lafond est l’auteur d’un ouvrage intitulé Les
Figures de la peur.
Docteur en études cinématographiques et enseignant à
la Faculté des Lettres de Lille, Frank Lafond
est aujourd’hui considéré comme l’un des spécialistes
du film noir et du film fantastique. Auteur de nombreux articles dans
des revues aussi variées que Positif, Simulacres
ou Kinoeye, il est également rédacteur en chef
de Rendez-vous avec la peur (Éditions du Céfal),
revue consacrée aux genres de la peur. Début 2007, les
éditions des Presses Universitaires de Rennes ont publié
son analyse consacrée à Jacques Tourneur.
Cet ouvrage issu d’un travail de thèse repose sur une analyse
approfondie du thème de la peur dans le cinéma de Tourneur.
A la différence de Michael Henry Wilson, qui, dans son ouvrage
(1), mêle étude des films de Tourneur et récit de
sa vie d’artiste, Lafond, pour sa part, s’est totalement
investi dans un examen théorique du sujet. Dans une première
partie, il revient sur les grands concepts du fantastique et s’attarde
sur leurs spécificités au sein du septième art.
En s’attachant en particulier au thème de la "monstration
fantastique", il revient en détail sur la façon dont
cette figure a été traitée sur grand écran.
Il rappelle notamment la grande époque des années 30 chez
Universal en citant les classiques du genre que furent Frankenstein
(James Whale, 1931), La Momie (Karl Freund, 1932) ou
Dracula (Todd Browning, 1931). Puis son analyse se
concentre sur le cinéma de Jacques Tourneur.

Le sujet de son ouvrage concernant les figures de
la peur, Lafond s’appuie essentiellement sur les œuvres fantastiques
du cinéaste. Ainsi, La
Féline,
Vaudou,
Angoisse,
Rendez-vous avec la peur ou L’Homme
léopard constituent son principal terrain d’étude
(Vaudou
fait notamment l’objet d’une analyse extrêmement approfondie
et intitulée "Au cœur de l’inconscient").
Il y est donc très peu question de chefs-d’œuvre comme
La Griffe
du passé, Le Passage du canyon
ou La Flibustière des Antilles, mais il n’y
a pas de raison de s’en plaindre puisque le sujet n’est
pas là. Lafond organise donc son travail autour des grands éléments
fondateurs de la peur chez Tourneur : l’implication du spectateur,
la suggestion, l’importance de l’inconscient… Il explique
également quels sont les procédés utilisés
par le cinéaste pour
développer
ces idées (à ce titre, un chapitre passionnant est consacré
au travail du son dans les films de Tourneur. L’auteur n’hésite
d’ailleurs pas à dénigrer la spatialisation réalisée
par les éditions Montparnasse sur les DVD de La
Féline, Vaudou
ou L’Homme léopard
expliquant en quoi ce remix dénature l’œuvre originale).
L’intérêt de cet ouvrage est donc de plonger le lecteur
au cœur des grands concepts de la peur chez Jacques Tourneur. A
la différence de nombreux autres passionnés, Lafond a
le mérite de ne pas le réduire à un cinéaste
de la suggestion. En montrant en quoi son œuvre fut novatrice,
il inscrit les travaux de Tourneur dans l’histoire du fantastique.
Si l’ouvrage fait l’objet d’une belle mise en page,
on peut néanmoins regretter une iconographie faible qui aurait
parfois aidé à illustrer certains propos. Mais au final,
on ne retiendra que la qualité, l’originalité et
l’importance du travail réalisé.
Aujourd’hui, Franck Lafond se consacre à de nouveaux projets
(notamment des écrits sur Joe Dante et Georges Franju), mais
il n’oublie pas sa passion première puisqu’il s’apprête
à publier un nouvel ouvrage dédié à Angoisse,
ouvrage que nous ne manquerons pas de chroniquer dans nos colonnes.