
Au début des années 70, le météore Martin
Scorsese est entré en collision avec la planète cinéma.
Michael Henry Wilson et Michel Ciment découvrent ce jeune cinéaste
en 1974 à l’occasion de la présentation de Mean
Streets en France. Les deux journalistes de la revue Positif
sont fascinés par le jeune italo-américain dont la virtuosité
derrière une caméra n’a d’égale que
sa cinéphilie. Au court d’un premier entretien, les trois
hommes conversent à bâtons rompus à propos des projets
en cours ou à venir du cinéaste et dialoguent passionnément
autour de l’histoire du cinéma. Par la suite, Michael Henry
Wilson deviendra le confident de Martin Scorsese et leurs entretiens
successifs alimenteront les pages de Positif pour le plus grand
bonheur des lecteurs de la revue. A l’occasion de l’Intégrale
Scorsese organisée au Centre George Pompidou en décembre
2005, les Cahiers du Cinéma ont eu l’heureuse
idée d’éditer l’ensemble de leurs conversations,
depuis leur rencontre en 1974 jusqu’aux dernières discussions
à propos de The Departed et No Direction
Home.
Dans
cet ouvrage de 300 pages, les dialogues entre Scorsese et Wilson sont
présentés selon un ordre chronologique. Au fil des pages,
on sent grandir la confiance que se portent les deux hommes : auprès
du jeune journaliste de Positif, Martin Scorsese se confie
comme rarement, laissant exploser toute sa passion sans la moindre retenue.
Dans les premiers chapitres du livre, on devine un Martin Scorsese tourmenté
et angoissé par son art. Ses projets sont multiples et le
cinéaste
semble débordé par l’envie : il évoque son
projet consacré au Christ ou aux gangs de NewYork et ne cesse
d’étaler ses plaisirs de cinéphile. De ce point
de vue aussi, sa passion est démesurée : dans une même
interview, Scorsese avoue ainsi que son cinéaste préféré
est Polonski pour ensuite dire que c’est Fuller et conclure que
c’est John Ford. Mais si l’homme se contredit, cela participe
de son charme et le lecteur se laisse facilement prendre au fil des
conversations animées par Wilson.
L’intérêt du livre repose évidemment
sur ces dialogues mais également sur leur évolution dans
le temps. Du Scorsese électrique de 1974, on retient sa fougue,
ses angoisses et son franc parler (il n’hésite pas, notamment,
à railler Robert Redford et son engagement politique). Puis au
fur et à mesure que le temps s’écoule, la passion
et les angoisses sont toujours présentes mais d’avantage
contrôlées. Depuis qu’il a réalisé
La Dernière Tentation du Christ, Martin Scorsese
semble apaisé. Il a réalisé son rêve et ne
tourne désormais que par pur plaisir. Dans les derniers entretiens
publiés, ses propos sont posés, sa maîtrise de l’histoire
du cinéma et de la mise en scène est totale : Martin Scorsese
est devenu un sage. Un sage toujours en osmose avec son art et son époque,
mais également avec la littérature et l’histoire
de son pays qui semblent prendre une place de plus en plus importante
dans sa vie et dans son oeuvre...

L’ouvrage est également remarquable dans sa forme. Découpé
en 16 chapitres, dont quelques mots clés résument le contenu
à chaque introduction (1), la maquette est splendide et offre
un nombre impressionnant de documents rares et inédits : des
photographies de famille à celles de plateau en passant par les
premiers storyboards dessinés par Scorsese alors qu’il
n’était qu’un enfant, le livre est un véritable
trésor qui comblera de bonheur les nombreux admirateurs du cinéaste.
De plus, l’éditeur a eu l’excellente idée
d’inclure un index de tous les films cités lors des entretiens,
ce qui permettra à tout un chacun de venir piocher les remarques
éclairées du cinéaste sur un nombre incalculable
d’œuvres.
Michael Henry Wilson déjà à l’origine
du Voyage de Martin Scorsese à Travers le Cinéma
Américain et réalisateur du documentaire intitulé
A la recherche de Kundun pose ici la pierre angulaire
de son travail au sur du cinéaste. L’ouvrage s’inscrit
également dans la grande tradition des entretiens cinéphiles
et rejoindra sur vos étagères les célèbres
Hitchcock/Truffaut ou Welles/Bogdanovich... A la veille
des fêtes de Noël, voici donc le cadeau rêvé
de tous les cinéphiles !!
(1) Le principe est le même que dans l’ouvrage Hitchcock
Truffaut