

Qu’on se le dise : le Pasolini cinéaste
revient à la mode. Il y a eu la ressortie en salles
de quelques oeuvres de ce cinéastes sulfureux, l’édition
d’un coffret DVD somptueux, la parution d’un
ouvrage soigné, disponible un peu partout d’ailleurs,
consacré à son ultime film. Sans compter les
jeunes auteurs français qui se réclament explicitement
de son cinéma : Gaspard Noé, Bertrand Bonello,
Nicolas Boukhrief etc.
Avant que ses écrits sur le cinéma ne refleurissent
sur les étagères des librairies cinéphiles,
il est grand temps de revenir sur son ouvrage le plus célèbre,
mais aussi le plus contestable.
L’intérêt de L’expérience
hérétique réside moins dans son
contenu savant que dans l’éclairage qu’il
donne sur ce qu’il faut bien appeler : l’échec
pasolinien.
Revoir
les films de Pasolini à l’aune de ses écrits
revient à constater à quel point le cinéaste
s’est fourvoyé dans un système dogmatique
stérile. La plupart des textes recueillis dans l’ouvrage
sont écrits, ou paraissent, au moment où les
sémiologues et leurs amis structuralistes investissent
les salles obscures. Influencé par Christian Metz
et par Roland Barthes, deux grands gourous de la théorie
du film des années soixante dix, Pasolini s’interroge
sur l’essence même du cinéma, avant de
partir dans des considérations d’une naïveté
confondante, contrebalancée par l’emploi d’une
terminologie pour le moins fumeuse (ah, le jargon du sémiologue
!). Difficile de ne pas sourire ou de ne pas grimacer, tout
dépend de l’humeur du lecteur devant l’entêtement
d’un auteur qui enfonce des portes ouvertes dans un
paragraphe avant de sombrer corps et âme, les pages
suivantes, dans l’approximation la plus malheureuse.
Le plus sérieusement du monde, il nous réserve
quelques sentences imparables avec un sens de la poésie
indéniable. Comment rester insensible à des
formules telles que "Le cinéma, la langue écrite
de la réalité", ou encore "La subjective
indirecte libre" dont la beauté n’a d’égale
que la vacuité théorique. Comment ne pas pouffer
de rire lorsqu’il s’insurge contre le plan-séquence
qui a le culot de reproduire tel quel le réel, au
lieu de produire du sens !!!
Passons,
après tout peut être que Pasolini n’a
jamais entendu parler d’Orson Welles, cinéaste
de la manipulation et de la falsification, qui utilisait
notamment le plan-séquence à des fins illusionnistes...
Curieusement la naïveté pasolinienne fut la
force motrice de ses premiers films, ceux que l’on
a pu aimer pour leur grande liberté d’expression,
leur nonchalance non feinte. Mais à partir du moment
où le cinéaste décida d’endosser
les habits du théoricien, il fut difficile de ne
pas crier à l’arnaque. Le pompon fut atteint
dans le générique de Salo, les 120 journées
de Sodome. Là, avec la solennité d’un
universitaire sûr de son fait, Pasolini balançait
à ses spectateurs-élèves une bibliographie
! On y retrouvait d’ailleurs Roland Barthes, son maître
à penser.
Une fois le générique achevé, l’exposé
pouvait commencer. Le cinéma lui était déjà
bien loin.
Salo de Théorème !
Une
chronique de Cosmo
Vitelli