
"Si
vous aviez raison, Stanley était prêt à
l'admettre. Mais si vous aviez tort, il aurait dépensé
un million de dollars pour vous le prouver."
Ecrire la biographie de Kubrick relève véritablement
du défi tant on sait que l'homme était très
secret et ce, autant autour de sa personnalité que
de ses films. Néanmoins comme le dit lui-même
l'auteur, "tout le monde a une petite histoire au sujet
de Kubrick". Ainsi, pendant plusieurs mois, John Baxter
a multiplié entretiens, recherches et coups de fil
en tout genre afin de disposer des informations suffisantes
pour un travail sérieux. Le résultat est ce
Stanley Kubrick, ouvrage assez imposant et qui
prend en compte presque l’entièreté
de la carrière du cinéaste (le livre est sorti
en 97, alors que Eyes Wide Shut était en
tournage; cependant, Baxter a fait quelques rajouts suite
au décès de Kubrick en 99).
Qui était réellement Stanley Kubrick ? Cette
question est au coeur de tout l'ouvrage. A travers les nombreux
témoignages récoltés auprès
des collaborateurs du réalisateur, l'auteur cherche
à cibler son mode de travail et essaie de décrypter
son génie. En évitant soigneusement les pièges
habituels (l'image d'un tyran misanthrope à la précision
maladive), sans les exclure, Baxter trace, au fil des ans,
le portrait de cet artiste, qui restera tout de même
énigmatique jusqu'au bout.
Sa
méthode est classique mais efficace : un film par
chapitre. A chaque fois, l'auteur s'attarde sur la genèse
de l'oeuvre, généralement l'aspect le plus
long et le plus laborieux mais aussi le plus passionnant,
sur le tournage toujours mouvementé et enfin sur
l’accueil du public, très variable. Ainsi,
de pages en pages, la personnalité de Kubrick s'affirme
: un homme autoritaire, certes, mais la plupart du temps
juste. Il était conscient que l'unique bonne manière
de faire les choses était la sienne et il était
prêt à se battre pour l’imposer.
L'une des raisons de cette assurance est le temps considérable
que prenait le cinéaste à chaque étape
de la conception du film. Il y avait d'abord une réelle
maturation du projet dans son esprit qui pouvait prendre
des décennies (raison pour laquelle il gardera un
souvenir très désagréable du tournage
de Spartacus pour lequel il fut appelé en
dernière minute par Kirk Douglas en remplacement
de Anthony Mann). Si Kubrick prenait une décision
c'est qu'il avait fait le tour de la question et qu'il s'estimait
prêt à répondre (ici, sa passion pour
les échecs prend tout son sens). Cette approche presque
inédite montre bien que ses directives, parfois troublantes,
n'étaient pas insensées et que chez lui, rien
n'est du fait du hasard. Le livre regorge d'anecdotes relatant
ce trait de caractère, tournant parfois à
une obsession, peu compréhensible par son entourage.
On prend donc un certain plaisir à suivre les tribulations
des scénarios années après années
: Kubrick s’y intéresse d’abord, puis
s’engage dans un autre projet, y revient ensuite,
etc. Cette valse presque inévitable est à
l’origine de tous ses films et lui valurent de nombreux
ennemis. Et on ne parlera pas des tournages, véritables
marathons, où Kubrick ne s’estimait satisfait
qu’à la quatre-vingtième prise et qui
mettaient les nerfs de l’équipe à rude
épreuve.
Ce que voulait Kubrick en réalité, c’est
que chaque personne s’impliqua corps et âme
dans le film avec la même passion méthodique.
Ne rencontrant que rarement un tel enthousiasme, il décida
très tôt de tout prendre en charge lui-même.
Ainsi, le moindre détail, même le plus insignifiant
devait être réglé et tant pis si cela
ralentissait la production. Baxter, sans tout à fait
adhérer à cette approche, la respecte et démontre
à plusieurs reprises son efficacité sans conteste.
S'agissant d'une biographie, l'analyse des thèmes
kubrickiens est malheureusement peu poussée mais
cependant présente. La plupart du temps, elle n'est
qu'un hiatus instructif d'une ou deux pages donnant quelques
clés de compréhension. Ce n'est évidemment
pas suffisant mais l'intérêt est ailleurs on
le sait. Dès lors, on déconseillera l'ouvrage
à ceux qui ne connaissent rien au cinéma de
Kubrick. Ici, le public visé est le spectateur qui
a déjà vu ses films ou la plupart et qui est
curieux de connaître leur élaboration.
Le style de Baxter est agréable et très lisible
même si on a parfois l'impression de lire un inventaire
de faits. C'est d'ailleurs le principale réserve
qu'on pourrait émettre : la structure chapitre/film
devient trop systématique et lassante à la
longue. Difficile donc de faire de l'ouvrage un livre de
chevet; il s'agira plutôt d'une source d'informations
appréciable et facile d'accès qu'on consultera
à l'occasion (dans cette optique, l'index permet
une recherche simplifiée). Cela reste plutôt
gênant pour un portrait tout de même.
En
revanche, l'un des atouts majeurs de l'oeuvre est qu'elle
ne se borne pas à expliciter uniquement le point
de vue de Kubrick mais prend parfois un recul appréciable
qui permet de situer le film dans le paysage cinématographique
de son époque (surtout pour les débuts, les
années 50 furent en effet très mouvementées
à Hollywood). Cette distanciation permet une meilleure
compréhension de l'esprit visionnaire du cinéaste
- il avait parfois des années d'avance en matière
de technique (ses années d'apprentissage par la photographie
ont grandement contribuées à en faire ce maître
visuel) ou de promotion (la campagne publicitaire autour
de Orange Mécanique) - ainsi que sa capacité
à répondre aux questions de son temps, et
même à celles des temps à venir. C’était
peut-être là sa qualité la plus remarquable,
point sur lequel Baxter insiste beaucoup, notamment dans
sa conclusion inspirée.
Volume riche et sérieux, illutré
par une trentaine de photos, Stanley Kubrick est
une source non négligeable pour le passionné
et la preuve, par l’intermédiaire d’un
artiste de génie, que l’art est avant tout
une question de volonté.
Une
chronique de Jack
Torrance