
Le livre s'ouvre sur la
géniale citation d'Orson Welles qui donne une image
assez nette de la place de John Ford dans la mythologie
artistique du XX° siècle - à un journaliste
qui lui demandait quels étaient les cinéastes
les plus importants : Welles répondait : " les
vieux maîtres, c'est à dire John Ford, John
Ford et John Ford ".
Brion, plus connu pour
la beauté plastique de ses ouvrages que pour la pertinence
de son analyse, livre ici un superbe pavé de 600
pages qui ne déroge pas à la règle.
Les deux tiers du livre sont en effet composés de
photogrammes plus beaux les uns que les autres, quand un
dernier tiers se contente de résumer chaque film,
développer un point de vue critique léger
et livrer quelques anecdotes.
La Biographie
Sur les 85 premières pages de " John Ford ",
Brion résume la carrière du cinéaste
américain via une courte analyse de sa filmographie
(découpée en 5 périodes) et une biographie
plus longue et détaillée, mêlant son
œuvre à sa vie privée. Parsemée
d'anecdotes plus ou moins intéressantes, reconnaissons
tout de même à cette biographie le mérite
de l'exhaustivité. Dommage toutefois que parfois
certains films y soient déjà analysés
en partie et que cette analyse ne se retrouve pas plutôt
dans la fiche consacré au dit film, en fin d'ouvrage.
Là encore, cette partie est agrémentées
de splendides photos et de documents rarissimes (affiches,
story boards, photos de tournage, articles de presse).
La Filmographie
Cette seconde partie, apparemment la plus superficielle
tant les textes se contentent d'être de simples légendes,
constitue en fait le gros morceau de ce livre, et sûrement
l'argument de vente (et d'achat) principal : sur plus de
300 pages se déploient quelques 500 photographies
rares et superbes. Le travail de restauration est en effet
tout bonnement phénoménal, et à l'heure
du DVD, il est heureux de constater que la littérature
cinématographique se met au diapason des nouveaux
standards de qualité d'image.
Ainsi,
même parmi les images des tous premiers films de Ford,
presque impossible de reprocher quoi que ce soit aux photogrammes
choisis : noirs et blancs superbement contrastés,
images exemptes de tout défaut, tâche ou poussière,
pertinence des choix éditoriaux. L'on est là
en présence d'un travail digne des plus grands chantiers
de restauration DVD, à l'image d'une copie de Vertigo
complètement neuve par exemple. Et ce sur un papier
de toute première qualité ! A noter toutefois
(d'où l'importance du "presque") quelques
défauts de grain notamment dès que la mise
en page propose certains clichés pleine page. Mais
rien de bien grave tant ces photographies sont rares et
le grain peu gênant finalement (il ajoute même
un certain côté authentique à certaines
épreuves...). Etrangement, ce sont les photos couleurs
qui laissent (un peu) à désirer, certains
tirages pouvant laisser les maniaques sur leur fin. On notera
ainsi par exemple que les photographies de The Searchers
sont dans certains cas des copies d'écran plutôt
granuleuses, qui jurent un peu à côté
de la magnificence de la majorité des clichés
du livre.
Que ces petites remarques
ne gâchent en aucun cas le plaisir procuré
par l'abondance de documents iconographiques proposés
ici. Un must pour les amateurs de John Ford ainsi que pour
les cinéphiles épris de clichés et
de photos de plateaux regroupant ce qui se fit de mieux
en stars hollywoodiennes et en chefs d’œuvres
sur plus d'un demi siècle de carrière...
L'analyse
Les 200 pages restantes se proposent "d'analyser"
œuvre Fordienne. Attention, guillemets de rigueur ici,
puisque la déception guette ceux qui s'attendaient
à une réflexion de fond sur les films de John
Ford. Brion a le mérite de s'attacher à toute
l'œuvre de Ford, et il est fait référence
dans le livre à de nombreux Ford qui ont disparu
depuis longtemps mais dont il est toujours intéressant
de connaître ne serait ce que l’existence. Ainsi,
les premières pages de l'analyse film par film commencent
par une litanie d’œuvres malheureusement perdues,
les pellicules ayant toutes disparues. Seuls quelques films
ont survécu au massacre et il est passionnant d'en
apprendre un peu plus sur Just Pals ou Straight Shooting,
époque où Ford signait encore ses films sous
le pseudonyme de Jack Ford et non de John...
Arrivent
ensuite les premiers films visibles et connus de Ford. A
l'image du speech d'introduction de Brion dans son Cinéma
de Minuit, les textes d'analyse se résument alors
plus à une succession d'anecdotes (par ailleurs passionnantes)
qu'à un réel travail critique. Bien sûr,
Patrick Brion ne se contente pas de vaguement donner son
avis, il argumente parfois son point de vue mais l'on reste
alors au niveau d'un Jean Tulard ou d'un dictionnaire du
cinéma façon Bernard Rapp ou Télérama.
Pour atteindre les hautes sphères de l'analyse, des
comparaisons avec Hawks, un vrai travail critique, prière
d'aller voir ailleurs... Une fois cela acquis, il est toutefois
impératif de ne pas bouder son plaisir : à
l'heure d'Imdb et des sites sur le cinéma en pagaille,
Patrick Brion n'a pas à rougir de la masse d'informations
apportées par son ouvrage. Génériques
très complets et quelques petites notes amusantes
et instructives (Remakes, budget, recettes, programme musical,
lieux de tournage...) accompagnent chaque critique.
De plus, on ne pourra enlever
à Patrick Brion son érudition ainsi que la
passion qui l'animent, passion qui transpire de chacune
des lignes de cet ouvrage. Finalement, et ce livre le confirme,
Brion est plus un cinéphile fervent et partageur
qu'un critique analyste. Et dans ce rôle de cinéphile,
il reste l'un des meilleurs. Dernière
remarque concernant cette partie du livre : à noter
la mise en page très sobre et néanmoins plus
qu'agréable de l'ensemble. Du très beau travail
d'édition, soigné, sans esbroufe et qui donne
envie de se replonger dans le livre dès qu'il est
question de Ford. Plus pour y glaner des faits et des remarques
que pour une fine analyse... Mais ça, vous étiez
prévenus ;-)
Une
chronique de Margo
Channing