
Léon
Barsacq a travaillé en tant que décorateur
de films à partir de 1938 et ce jusqu'à sa
mort en 1969. On lui doit notamment la réalisation
des décors de nombreux films de René Clair
- Le Silence est d'or (1948), La Beauté
du diable (1950) - ainsi que ceux de grands films du
cinéma français - La Marseillaise
de Jean Renoir (1938), Les Enfants du Paradis de
Marcel Carné (1945) et étrangers (Le Jour
le plus long (1962), Rome onze heures de Giuseppe
DeSantis (1952).
Dans les dernières années de sa vie, il écrit
ce livre pour faire ressortir, au sein de l'image cinématographique,
la place du décor. Il entend combler un manque -
il n'existe alors aucune étude sérieuse faite
sur ce sujet- tout en ayant conscience de la difficulté
de son entreprise. Comment résumer plus de soixante
ans de cinéma en centrant son étude sur l'analyse
du décor ? Comment parvenir à réunir
un public en abordant un aspect technique du cinéma,
la construction du décor et son évolution
?
Nombreux
sont les risques d'écueils : se perdre dans des méandres
biographiques, parler davantage de son métier que
du cinéma, écueils que Léon Barsacq
évite avec brio et ce, parce que sa démarche
reste unique. En tant que décorateur de film il avait
déjà sa conception personnelle du décor
qu'il exprime ici au regard de l'histoire et de l'esthétique
du cinéma. Ainsi, dans l'avant-propos, il écrit
: "L'objet de cette étude est de montrer
l'apport du "décor" construit ou réel,
en tant qu'élément dramatique, "personnage",
et aussi son rôle déterminant dans la création
de "l'ambiance", de "l’atmosphère".
C'est sous cet angle que s'articule tout son ouvrage : l'importance
du décor comme force dramatique et comme composante
à part entière de l'image.
Son approche théorique, nous l'avons dit, est unique,
pour la bonne raison que nous n'avons pas affaire à
un écrit d'un théoricien du cinéma.
Ici, nous ne trouverons pas d'analyses critiques précises
de tel ou tel film, encore moins d'analyses comparatives.
C'est davantage le point de vue d'un passionné par
le décor de cinéma qui nous dévoile
quelques lignes majeures de son évolution historique
et technique tout en nous livrant des outils fondamentaux
de réflexion. Son livre est composé de trois
parties, une ayant trait à l'histoire du décor
parallèlement aux grands courants cinématographiques,
la deuxième soulevant des questions de technique
concernant la construction des décors et enfin, la
dernière regroupant un important dossier d'observations
critiques.
La première partie se propose de revisiter l'histoire
du cinéma à partir des transformations majeures
qu'a subi le décor de film. En sept sous-parties
sont évoqués les grands bouleversements cinématographiques
dont nous allons donner un bref aperçu. Le cinéma
se crée sur fond de décors peints jusqu'en
1914, date à laquelle apparaissent les premiers décors
entièrement construits. L'Italie et les Etats-Unis
sont les pionniers pour la construction d'importants décors.
Puis, alors que la Suède,
l'Allemagne
et enfin la France plongent leurs années vingt dans
diverses recherches esthétiques, l'URSS se concentre
sur l'expressivité du décor naturel et le
réalisme triomphe à Hollywood. Ce réalisme
gagne très rapidement l'Europe dans les années
trente. A la fin de la seconde guerre mondiale, de nombreux
cinéastes italiens apportent une impulsion cinématographique
neuve, c'est le néo-réalisme. Voilà
brièvement les grandes étapes relatées
par Léon Barsacq. Il ne faut pas en conclure qu'il
s'en tient à de vagues considérations. Bien
au contraire, pour chaque période, dans chaque pays,
sont répertoriés les films, les réalisateurs
et les décorateurs marquants dans l'histoire de l'évolution
esthétique du cinéma. Ressortent donc de ce
panorama les évolutions générales du
cinéma mais également les travaux considérables
effectués par un cinéaste ou un décorateur
éminent. C'est un nouveau regard porté sur
l'histoire du cinéma en même temps qu'une invitation
à redécouvrir les grands classiques à
la lumière des indications fournies par l'auteur.
La deuxième partie est consacrée à
tous les problèmes techniques que pose le décor
de film: décor en studio ou décor réel,
l'insertion de trucages dans les films, les changements
induits par l'arrivée du cinéma en couleur...
Léon Barsacq met en valeur le travail même
de décorateur de film tout en ne perdant pas de vue
l'évolution que celui-ci connaît. Au début
de cette deuxième partie, il donne son point de vue
sur le rôle du décor dans un film et sur la
charge expressive que ce dernier contient. Ce sont des enjeux
énormes de mise en scène qui sont ici soulignés
: d’où vient le réalisme d’un
décor ? Comment penser le décor par rapport
au propos et au style du film ? Le décor est une
des composantes premières de l'image et ne serait-ce
que pour cette raison, son impact visuel est énorme:
"le décorateur n'a à sa disposition
que les phrases du scénario qu'il doit exprimer visuellement.
C'est le décorateur qui sera le premier à
créer les images du film futur". Même
si pour chaque film, le travail sur le décor est
différent, Léon Barsacq nous livre des lignes
directrices majeures pour penser le décor et plus
globalement pour voir autrement un film.
Enfin,
la troisième partie de ce livre est composée
d'un dossier qui renferme de précieuses informations.
Sont rassemblées ici un peu plus de vingt extraits
de réflexions de grands penseurs ou cinéastes
sur le décor de film. D'Aragon à Truffaut,
ce sont André Bazin, Eisenstein, Fritz Lang, Jean
Renoir qui ont la parole. De 1895 à 1969, Léon
Barsacq dresse une chronologie des grands moments de l'histoire
du cinéma et du décor avant de répertorier
les cent principaux décorateurs de films et les cent
dix films marquants dans l'histoire du décor...
Cet ouvrage est également agrémenté
par une abondante iconographie : croquis et maquettes pour
des décors, photos de décors, images de films...
Ce livre peut toucher un public assez large malgré
le sujet a priori assez ciblé qu'il aborde ; c'est
au lecteur de savoir ce qu'il recherche à partir
des différentes pistes de recherche proposées.
Léon Barsacq ouvre une réflexion sur l'importance
du décor au cinéma, en revisitant l'histoire
du cinéma et en faisant part de son expérience
du cinéma. Ce livre reste une référence
majeure pour penser la mise en scène au cinéma.
Il faut également signaler que Jean-Pierre Berthomé
a écrit tout récemment "Le Décor
au cinéma" qui paraît fin octobre 2003
aux éditions des Cahiers du cinéma. Nous pouvons
néanmoins regretter que Léon Barsacq s'en
tienne à des propos relativement généraux
sur le sujet. Le point de vue historique qui est le sien
lui permet de dessiner à grands traits l'évolution
de la place du décor au cinéma et de sa conception.
Mais il ne lui offre pas un espace de réflexion où,
au-delà des transformations et autres progrès
techniques, restent des images de films, des mises en scène
impérissables.
Dans la préface qu'il a rédigée pour
ce livre, René Clair met en relief l'apport évident
de ce livre: "grâce au livre que Léon
Barsacq rédigea dans les dernières années
de sa vie, est gardée la mémoire de ces oeuvres
dont il ne reste que des ombres fixées sur une pellicule
fragile". C'est effectivement avant tout un livre
d'un décorateur de studio habitué à
construire de la fiction qu'on détruisait sitôt
les plans tournés et qui veut dire toute l'attention
qu'il faut accorder au décor
Une
chronique de Marie-Laure