
"Pour faire
un film, premièrement, une bonne histoire, deuxièmement,
une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire".
H-G Clouzot.
Paru initialement en 1993,
aux éditions de ‘la Sirène’, Henri-Georges
Clouzot cinéaste n’est pas un ouvrage
facile à étiqueter : biographie ? Album photo
? Témoignages des proches du réalisateur ?
Etude filmographique ? En fait, ce livre est un peu tout
cela mêlé intelligemment, ce qui en fait un
ouvrage indispensable pour les passionnés de cinéma.
Ce document est d’autant plus précieux que
c’est quasiment le seul qui présente l’un
des plus grands cinéastes français du 20e
siècle de façon aussi exhaustive.
Henri-Georges Clouzot
est né en 1907 et est décédé
en 1977. De santé assez fragile, il fut à
plusieurs reprises handicapé par sa petite santé,
et il ne livra, en 35 ans de carrière, que onze films,
presque tous bien connus du public français. Il toucha
à de nombreux genres cinématographiques, et
à chaque fois brilla par l’intelligence de
ses intrigues et la perfection de sa mise en scène.
Clouzot est un cinéaste
en partie incompris du fait de sa personnalité difficile
à cerner, et dont certains éléments
biographiques, à l’instar de Hergé dans
le monde de la bande dessinée, viennent jeter le
trouble sur la bonne moralité du personnage. En effet,
Clouzot fut accusé d’avoir ‘collaboré’
à sa manière, ayant travaillé pour
la Continental, firme allemande, et ayant réalisé
un film ‘anti-français’ avec Le corbeau
(sorti en 1943). Le réalisateur, comme d’autres
personnalités artistiques, sera violemment attaqué,
et ne pourra tourner à nouveau que quatre ans plus
tard, en 1947.
De même, l’arrivée de la Nouvelle Vague,
dans les années 60, sera assez fatale pour les ‘vieux
de la vieille’ comme Clouzot. Evidemment, entre la
méticulosité et le souci de perfection du
réalisateur du Salaire de la peur et l’esprit
de bâclage et d’amateurisme qui anime de nombreux
jeunes cinéastes durant cette période, il
y a un monde d’écart.
Quoi
qu’il en soit, rien n’est tabou dans l’ouvrage
Henri-Georges Clouzot cinéaste : les problèmes
évoqués ci-dessus sont mentionnés,
replacés dans leur contexte, commentés par
des personnes concernées. Beaucoup de témoignages,
présentés sous forme de conversations croisées,
permettent de suivre, de façon chronologique, la
vie et l’œuvre de Clouzot, ce qui facilite dans
de nombreux cas la corrélation entre les deux.
Sont ainsi couvertes la genèse, la production et
la sortie des onze longs-métrages du réalisateur,
de L’assassin habite au 21 en 1942 jusqu’à
La prisonnière en 1968. Ne sont pas oubliés
les nombreux projets qui ne virent jamais le jour (il est
impressionnant, d’ailleurs, de constater que Clouzot
a cumulé plus de films non tournés que de
films achevés) : un film avec l’écrivain
Simenon, l’adaptation de ‘Chambre obscure’...
La structure et le découpage
du livre sont simples : la vie de Clouzot est proposée
chronologiquement, et, à partir du moment où
il passe derrière la caméra, ce sont ses films
qui déterminent les chapitres et leurs titres. Deux
exceptions notables au sein du chapitrage central : Le
cheval des Dieux et L’Enfer, correspondant
tous les deux à des projets plus ou moins achevés
de Clouzot. Dans le premier, le titre correspond à
un livre que le réalisateur écrivit, inspiré
par son voyage brésilien avec son épouse Vera.
N’ayant pu tourner un film, c’est vers le support
littéraire que le cinéaste se tourna.
L’Enfer retrace bien entendu avec minutie
les événements de la production avortée
la plus célèbre de Clouzot, qui, fut contraint
d’abandonner son projet après avoir eu une
attaque cardiaque.
Hormis ces deux chapitres qui ne relatent pas la sortie
officielle d’un film, le reste de l’ouvrage
nous fait
pénétrer
dans l’univers sombre d’un des plus grands spécialistes
du film noir français. Avec de nombreuses photos
à l’appui (toutes en noir et blanc), les textes
alternent récit objectif des faits et intervention
de collaborateurs, comédiens ou proches de Clouzot.
Curieusement, la plupart tiennent des propos relativement
dénués de tout jugement ou critique négatifs
envers le cinéaste perfectionniste, connu pour avoir
été très dur avec les acteurs (Clouzot
fut vraisemblablement un subtil mélange de deux de
ses confrères cinéastes, Pialat et Kubrick).
Un exemple, lorsque Bernard Blier parle de la célèbre
‘anecdote’ de la claque qu’il reçut
lors du tournage de Quai des Orfèvres, voici
la façon dont il présente les choses : "Il
est aussi satanique qu’il a du talent. Il m’a
foutu une baffe au cours des prises de vues. Il était
ensuite plus embêté que moi. Que vouliez-vous
que je fasse ? Si je tombe sur lui, je l’assomme.
Je pèse 30 kilos de plus".
De même, Suzy Delair, qui fut un temps la compagne
du réalisateur, évoque dans ces termes leur
séparation : "Nous nous séparons après
Quai des Orfèvres. C’est moi qui pars
! J’ai vu accidentellement ses films à la télévision.
Je crois que j’ai eu le meilleur Clouzot". L’une
des forces du livre est de mentionner essentiellement des
faits, et de ne tomber ni dans la critique facile (dresser
un portrait sombre de Clouzot serait aisé pour ses
détracteurs), ni dans l’admiration aveugle.
Quiconque veut simplement en savoir plus sur le cinéaste
sera à coup sûr servi par la lecture de ce
livre.
Enfin, chaque chapitre est complété par un
résumé du film traité, et une revue
de presse d’époque où là encore,
les avis positifs comme les avis négatifs ont leur
place.
Une filmographie très
complète est placée en annexe de l’ouvrage
(elle inclut les réalisations pour la télévision
– Clouzot filma en effet 5 concerts de Karajan –
ainsi que des collaborations diverses). Puis les notes mentionnant
les sources remplissent les dernières pages.
Juste un mot sur la préface du livre, signée
Francis Lacassin, dans laquelle nous apprenons que l’auteur,
José-Louis Bocquet, n’est autre que le filleul
de Henri-Georges Clouzot.
Henri-Georges Clouzot
cinéaste est donc un ouvrage à lire absolument
pour qui veut mieux comprendre l’oeuvre du réalisateur.
Entre la méthode de préparation de chaque
film et les anecdotes de tournage, ce livre est un témoignage
en même temps qu’un bel hommage en l’honneur
d’un cinéaste qui a, hélas, trop peu
tourné et dont certains films sont à redécouvrir,
mais qui fait définitivement partie des grands du
7e Art.
Une
chronique de John
Anderton