
Aussi
étonnant que cela puisse paraître, il n’existait
pas à ce jour d’encyclopédie de référence
sur la question, tout du moins en langue française,
les ouvrages anglo-saxons étant quant à eux
assez nombreux à aborder le genre, dont les livres
de Robert L Rimmer, et relevant sinon de l’exégèse
du moins de l’érudition (1). La présente
encyclopédie se veut à la fois assez exhaustive
tout en s‘imposant des restrictions, des cadres thématiques
précis.
L’optique adoptée par les auteurs, est de rappeler
les faits essentiels, les différents genres, celles
et ceux qui ont imposé leur patte dans un univers
où tout vieilli très vite, davantage d’ailleurs
que dans la cinématographie traditionnelle, le tout
en proposant une iconographie variée, avec quelques
documents qui s’avèrent être rares donc
difficiles à dater. Le livre est articulé
en deux grandes parties, elles-mêmes sous-divisées
en thématiques et genres :
1. Une
première partie axée sur deux points
fondamentaux :
a) l’histoire
de la pornographie par décennies, des années
10 aux années 2000.
b) un classement par genres et sous-genres : parodies,
adaptations littéraires, SM, Gay et lesbien,
hard-extrême, etc..
2. Une
seconde partie avec :
a) une anthologie de
films incontournables.
b) un lexique des acteurs, actrices et réalisateurs
avec biographie et résumé des œuvres-clé.
La première partie est de loin la plus développée,
revenant sur les prémices d’un cinéma
à l’aune d’une société
en pleine mutation et sur l’évolution des premières
techniques employées, avec un résultat qui
tenait de l’approximation la plus totale, mais aussi
d’une certaine fraîcheur. Un cinéma sans
aucune portée commerciale qui était réservé
aux bordels, doté d’une qualité technique
déplorable, mais visant déjà un public
d’habitués.
Pont essentiel - alors que le genre stagne pendant près
de quarante ans ! - le milieu des années 60 qui voit
émerger de nouveaux cinéastes, lorgnant du
côté de l‘underground où les choses
se décantent. Comme il l’est rappelé,
les auteurs de cette époque s’inspirent beaucoup
des films des surréalistes, dont l’érotisme
prégnant a provoqué de véritables scandales
( l’apparition furtive des seins dans Un Chien
Andalou (1928), ou la fellation fantasmagorique dans
l’Age d’or (1930), deux films signés
Luis Bunuel). Russ Meyer est l’un des papes de la
Sexploitation car en filmant des scènes de sexe,
qui, si elles ne relèvent pas de la pornographie
au sens étymologique, furent qualifiées telles
quelles, ouvraient un champ libre aux futurs réalisateurs.
Jean-François Davy en France est l’un des premiers
à avoir réalisé des films pornographiques,
puisqu’il en met en scène dès 1969,
bien avant donc la taxation X en 1975. Se focalisant ensuite
sur les années 70, décennie de tous les changements
mais aussi de tous les paradoxes, le livre s’attarde
sur la description d’un mode de production et de distribution
qui ne connaîtra plus de successeur. Le premier véritable
film X à visée commerciale ouvrant ainsi une
nouvelle ère est le film de Gerard Damiano intitulé
Deep Throat / Gorge Profonde (1972), avec dans
les rôles principaux, Linda Lovelace et Harry Reems.
La petite histoire rattrapera celle du film, suite au procès
d’intention que mènera l’héroïne,
allant jusqu’à renier en bloc ce qu’elle
avait tourné (2).
C'est
l'année suivante que Derrière la Porte
Verte / Behind the green door (1973) des frères
Mitchell embraye le pas, premier grand rôle au cinéma
de celle qui deviendra l’héroïne de Rage
/ Rabid réalisé en 1977 par le canadien
David Cronenberg, la pimpante Marylin Chambers. Elle suivra
une initiation, thématique quasi centrale de la production,
surtout en France où les réalisateurs en font
toutes les déclinaisons possibles et imaginables.
Ceux-ci se nomment alors Frederic Lansac, Burd Tranburee,
Francis Leroi, Gerard Kikoïne, des noms qui évoquent
les premières œuvres importantes des années
70, devenus des films cultes depuis, des pionniers du genre,
qui utilisèrent tous de la pellicule 35 mm. C’est
aussi le début d’un raz-de-marée sans
précédent, les films étant exploités
en salles, et faisant des recettes mirobolantes au box-office
que ce soit sur Paris ou en Province. Avant qu’à
la fin de l’année 1975, la donne s’inverse
de façon radicale, avec l’adoption de la taxation
X qui anticipe le boom que va connaître la vidéo
entérinant la fin des projections sur grand écran.
Ce chapitre souligne à quel point ces années
ont pu être un champs de création et de possibilités,
tout comme il se caricaturait déjà lui-même
par ses figures, ses clichés et ses stéréotypes
: la maison de notaire, la soubrette, l’initiation,
le domestique débonnaire, etc. qui marquent certes
une tentative de "vrai" cinéma, mais n'évite
pas toujours les facilités. C’est aussi au
contraire des décennies précédentes
- à l‘exception du cinéma underground
ou indépendant - celle qui impose de manière
définitive le "star-system" et l’iconisation
de ses vedettes. Marylin Jess, Brigitte Lahaie, Karin Schubert,
Seka, Sylvia Bourdon sont immortalisées, de même
que Alban Ceray, Jean-Pierre Armand, Richard Allan, Piotr
Stanislas, qu’on l’a appelé les "quatre
mousquetaires du X".
Plus
loin, le chapitre sur les années 80 révèle
toutes les carences d’un système d’exploitation
sacrifiant l’aspect le plus cinématographique
(décors soignés, travelling, pellicule, lumière)
au profit des lieux communs (la cuisine, la chambre, le
salon) et l’utilisation de techniques plus souples
(caméscope, lumière naturelle), tandis que
d’autres tentent des choses délirantes empruntant
au baroque et au fantastique comme les frères Dark
avec la série des New Have Hookers, où
Paul Thomas avec des films scénarisés et des
interprètes parfois aussi à l’aise dans
la comédie que dans les scènes explicites.
Le consensus et la production de masse enterrent alors l’exploitation
cinéma, renchéri par la fréquentation
des sex-shop et le bouleversement de la vidéo, la
VHS permettant - après la chute des prix dans un
premier temps prohibitifs - à monsieur et madame
tout le monde de louer ou d’acheter le film de son
choix, chose impensable en 1970. Mais le véritable
point de mire, l’articulation majeure soulignée
par le livre arrive avec le porno amateur puis sa banalisation
qui permet une minimalisation extrême du tournage
et n’impose plus aucune règle de filmage. D’où
son succès phénoménal au milieu des
années 80 et pendant toute la décennie suivante.
Les années 90 et 2000 sont rapidement (trop ?) traitées,
et l’analyse consiste essentiellement à rappeler
l’aspect mercantile ultra présent, ayant transformé
un cinéma clandestin et caché en industrie
mondiale s’exportant partout à travers le monde,
avec l'émergence de capitales du sexe comme Budapest
ou Prague qui confirment l’ouverture d’un marché
vers les Pays de l’Est depuis le milieu des années
90. Il est par ailleurs étonnant, voire incroyable
de constater que les années 90 sont la réponse
aux années 70 à travers le portrait de celui
qui -entre autres- les a traversées : Marc Dorcel,
qui reprend certains des tics d’alors avec la lingerie
fine présente dans des films comme Les bas de
soie noire (1980) ou Parties Fines (1976)
et qui fait souvent la marque de fabrique
de
ses propres films, hantés par le fétichisme
des dessous féminins et des décors luxueux.
Le même qui réalisait déjà Jolies
petites garces (1980) avec Marylin Jess, première
vidéo X vendue en France, est une personnalité
importante, voire déterminante du genre, qui vingt
ans après est toujours là comme l‘un
des derniers défenseurs d‘une certaine image
de marque.
Sont ensuite analysées les différents genres
du X, qui confrontent les commentaires avisés de
spécialistes de la question, suivi d’un petit
panorama de chacun d’entre eux. De la parodie aux
adaptations d’œuvres littéraires, du porno
gay au SM, en passant par le hard extrême, on a le
droit à peu près à tout ce qui s’est
fait dans le genre, même si là aussi, encore
une fois, quelques films n’ont pu être traités,
tels Les aventures érotiques des trois mousquetaires
de Paul Norman (1992), ou dans la série des films
lesbiens, le pourtant culte, Where the boys aren’t.
La seconde partie du livre recense les œuvres dites
incontournables, qui n’est, de l’avis même
des auteurs qu’une liste non exhaustive et très
subjective. Les œuvres essentielles y sont, c’est
ensuite à l’appréciation des lecteurs
et des lectrices de peser le pour et le contre de tels choix.
On y trouvera fatalement un film qu’on n’aurait
jamais mis et d’autres dont on ne comprend pas l’absence.
Où est Rêves de cuir par exemple ?
Pourquoi avoir mis davantage en avant La nuit sans fin au
détriment de Latex, œuvre-somme ? Et
Le Talisman ? Et Nothing to Hide 2 ?
De
même qu’au rayon des griefs on pourra aussi
évoquer la quasi absence de John Leslie - hormis
dans le petit lexique des réalisateurs - pourtant
un des artisans fondamentaux du X américain des vingt
dernières années - de même qu’une
mise en page un brin sommaire avec des hauts et des bas
de pages poussifs. Plus regrettable, le lexique des réalisateurs
qui n’apprend pas grand chose de plus que les autres
ouvrages de référence, réduisant la
filmographie à quelques films dont les plus importants
ne sont pas cités (encore une question de subjectivité
?), et dans les fiches actrices, l’absence de Jeanna
Fine et de Deidre Holland, pourtant les deux hardeuses parmi
les plus populaires des années 90. De même
que Laura Angel et Sylvia Saint sont ignorées alors
qu’elles ont des filmographies conséquentes
et qu‘elles sont représentatives d‘un
tournant décisif dans les années 2000 puisque
toutes deux tchèques. Il est certes difficile de
présenter toutes les actrices et les acteurs d’un
genre qui n’en finit pas de se renouveler, enfermant
certains dans l’anonymat et en exposant d’autres
sous les projecteurs de la célébrité,
mais comment est-il possible de faire l’impasse sur
Peter North, peut-être l’acteur le plus reconnu
des années 90
ou
sur Sean Michaels, un des rares acteurs noirs à avoir
su s‘imposer dès le milieu des années
80 en ayant monté sa propre boîte de production
?
Cependant malgré ces interrogations et ces quelques
reproches, il reste un livre très accessible, bien
écrit et illustré,
renvoyant à mal certaines images d’Epinal sur
un milieu qui en trente ans est passé de la clandestinité
à la surexposition médiatique voire à
la banalité pure et simple. On mettra aussi au crédit
des auteurs, journalistes pour la plupart, de ne pas verser
dans des interprétations ou des analyses hasardeuses
et/ou incompréhensibles, s’accrochant à
donner une image du X - genre dit mineur depuis ses débuts
- qui semble être celle qu’on lui retire souvent
: un cinéma pour adultes qu‘il n‘a sans
doute jamais cessé d‘être.
1
- The X-Rated Videotape Guide en 8 volumes, de Robert
H Rimmer et Patrick Riley / The X-Rated Video Star Index
I et II de Patrick Riley
2 - Linda Lovelace, héroïne du mythique Deep
Throat et première star du X a publié deux
autobiographies en 1972 et 1973 avant de partir dans une
campagne anti-porno sous la houlette de son mouvement
Morality in The media. Plus tard, elle demandera à
ce que l’on brûle les copies de Deep Throat.
Une
chronique de Jordan
White