
En 57 ans et avec 76 rôles
à son actif, Bogart a marqué l’histoire
du cinéma. Au-delà de cette notoriété
artistique incontestable, celui qu’on surnomma "Bogey"
est devenu une icône de la culture américaine.
Pour écrire sa biographie, deux auteurs se sont succédés
et ont conjugué leur passion pour aboutir à
ce livre-fleuve publié en 1999. Après avoir
fouillé dans leurs moindres détails les archives
de la Warner, interviewé pas moins de 200 personnes,
les auteurs ont donné naissance à cette biographie
unique et complète de l’acteur. Le résultat
de
ce
travail de titan tient dans un récit de près
de 600 pages pendant lequel A-M Sperber et Eric Lax racontent
de façon linéaire la vie du comédien.
Mais derrière ce pavé écrit sans aucune
fulgurance de style – on est loin ici de la plume
d’un Nick Tosches – le lecteur dévorera
l’histoire de Bogart pendant des heures de lecture
passionnée.
Si le talent du comédien a été maintes
fois célébré (et d’autant plus
depuis sa mort) on en oublie souvent à quel point
l’homme était fascinant. Bien sûr, il
y a ses interprétations pour la plupart inoubliables
(il suffit de lire sa filmographie pour s’en convaincre),
mais Bogart était avant tout un homme passionné
par la vie dont il commença à jouir à
partir de l’adolescence. Elevé dans l’état
de New York, le jeune Humphrey est entouré de richesse
mais dépourvu d’amour. Son père, médecin,
et sa mère, illustratrice de renom, cachent leurs
disputes et leur dépendance aux narcotiques derrière
la façade d’une honorable demeure Victorienne.
Témoin de cette sombre mascarade, "Bogey"
et ses deux sœurs sont laissés aux mains de
domestiques indifférents et vivent une enfance confortable,
certes, mais dénuée de sentiments. Dans ce
monde où les apparences écrasent tout, Bogart
joue déjà au dur : auprès de camarades
de classe qui le rejettent pour ses attitudes maniérées
et son physique chétif, jusqu’à ses
parents qui ne lui accordent aucune considération,
le jeune Humphrey endosse son premier rôle de "tough
guy" et prépare, inconsciemment, son entrée
dans ce monde d’illusion qu’est le cinéma.
L’adolescence se terminant, les traits de "Bogey"
s’affinent et son charme commence à opérer.
Après avoir quitté la demeure familiale, sa
carrière de comédien débute dans une
troupe de théâtre amateur ; il y découvre
l’amitié, l’amour, la fête…
A
partir de cette période il dévorera la vie
à pleines dents et tentera éperdument de rattraper
le temps perdu. Mais au delà de cette soif de vivre,
Bogart est un homme empreint de tendresse et de compassion.
Ce caractère qui tranche franchement avec l’image
qu’il dégage dans ses films est longuement
décrit dans l’ouvrage de A-M Sperber et Eric
Lax.
Ceux qui voyaient en "Bogey" un dur à cuire
découvrent, au fil des pages, un personnage conscient
des problèmes de son pays et convaincu que chacun
peut participer au bonheur d’autrui. Patriote, il
s’engage dans l’armée en 1918 (il soutiendra
à nouveau les troupes entre 1939 et 1945), ne participe
pas aux combats mais aide les soldats à rentrer en
Amérique. Par la suite, il démarre une carrière
artistique tout en défendant ses idées avec
passion. Scandalisé par les agissements de la commission
McCarthy et sa maudite liste noire, il participe au mouvement
pour le premier amendement et va protester à Washington
contre la comparution des 10. Les ravages de la guerre,
la censure et l’absence de progrès social l’incitent
également à apporter son soutien aux démocrates.
Il apparaît alors dans des shows télévisés
destinés à soutenir ces candidats et s’engage
dans des meetings de lutte contre le racisme …
Ce
portrait de l’homme, trop souvent caché par
l’imagerie que véhicule la culture populaire
est le centre d’intérêt du récit
des auteurs et c’est en cela que A-M Sperber et Eric
Lax tranchent avec les biographies classiques et sans saveur.
On pourra évidemment leur reprocher de dresser un
tableau idyllique de la vie de Bogart : en oubliant de raconter
les frasques et caprices de Bogey lors de certains tournages
(avec Walsh notamment), ils cachent cette face d’ombre
qui aurait pu agacer certains lecteurs. Mais chacun le sait
sur DvdClassik : "Quand la légende dépasse
la réalité, on imprime la légende".
(1)
(1) L’homme qui tua Liberty
Valance (The man who shot Liberty Valance, John Ford)
Une
chronique de George
Kaplan