
Tout ce que vous toujours
voulu savoir sur Woody….sans jamais avoir osé
le demander
Les
éditions des Cahiers du cinéma nous font un
bien beau cadeau en nous offrant la deuxième édition
du livre d’entretiens entre Woody Allen et Stig Bjorkman.
Stig Bjorkman, cinéaste et critique suédois
a rencontré Woody Allen lors de deux sessions d’entretiens
; la première en 1992, alors que le réalisateur
d’Annie Hall était en pleine post-production
de Meurtre mystérieux à Manhattan
(cette session a donné lieu à la première
édition de l’ouvrage), et la seconde fois en
2002, à la fin du tournage d’Hollywood Ending.
Au fil de leurs discussions, une réelle complicité
s’est établie entre les deux hommes, Bjorkman
a dit : "Au cours de nos entretiens, j'ai découvert
un Woody Allen qui ne ressemble guère au personnage
qu'il incarne à l'écran - à l'incurable
névrosé torturé et s'apitoyant sans
cesse sur lui-même, affligé de travers qu'il
semble étaler avec un plaisir quasi masochiste :
son hypocondrie, son narcissisme invétéré,
son indécision, et ses innombrables phobies. Tout
au contraire, Woody Allen est un travailleur discipliné,
un décideur, un artiste sérieux et déterminé,
exigeant énormément de lui-même, et
se refusant à tout compromis en matière esthétique"
Bjorkman aborde de façon chronologique la carrière
du maître en analysant au cours des 36 chapitres que
composent ce livre, chaque film de façon séparée.
Un long chapitre introductif éclaire le lecteur sur
la carrière de Woody Allen, avant qu’il ne
soit passé à la réalisation. Il revient
sur ses premières expériences cinématographiques
en tant que scénariste et acteur de What’s
new pussycat et de Casino Royale, avec un
regard très critique. Ce qu’il regrette principalement,
est qu’en tant que scénariste il n’ait
pas pu avoir de regard sur la réalisation des films
; à propos de What’s new Pussycat,
il s’est estimé d’ailleurs complètement
trahi et n’a pas retrouvé l’essence même
de son scénario ; heureusement pour lui, dès
sa première réalisation, il obtiendra le final
cut et continuera à l’avoir sur tous ses films.
Le
livre s’attarde particulièrement sur la façon
de travailler de Woody Allen. A quelques exceptions près,
il a pour habitude d’écrire seul les scénarios
de ses films , sur la même machine à écrire
depuis 40 ans ! Mais une fois venu le temps de la production
du film, il est constamment entouré par une équipe
de collaborateurs très proches de lui. Juliet Taylor
au casting, Robert Greenhut, Charles H Joffe, Jean Doumanian
à la production, Santo Loquasto pour les décors,
des noms qui paraissent désormais familiers pour
les admirateurs d’Allen. Il parle également
de son travail avec les acteurs, avec qui il est souvent
très distant, les laissant faire leur travail, et
ne les dirigeant qu’assez peu. Le summum de cette
façon de travailler se situe dans Maris et femmes,
où il n’a pas hésité à
laisser les acteurs improviser, à ne pas respecter
leurs marques et même à sortir du champ de
la caméra.
Woody Allen aborde à de nombreuses reprises, son
travail avec ses directeurs de la photographie ; il est
vrai qu’il a su s’entourer des plus grands :
Gordon Willis, oscarisé pour le Parrain II, Sven
Nykvist, directeur de la photo attitré d’Ingmar
Bergman, ou bien encore Carlo Di Palma.
Par souci d’efficacité et de rapidité,
il ne renouvelle que très peu son équipe.
En effet, Woody Allen tourne un film par an, selon un calendrier
très précis. Il l’avoue lui même,
son travail est le moteur de sa vie et réaliser des
films tient lieu pour lui d’une sorte de routine,
d’ailleurs il se soucie très peu du résultat
de ses films au box-office et avoue sans honte, que contrairement
à d’autres réalisateurs, il réalise
ses films principalement pour son seul et unique plaisir
.
Même
si la structure du livre est très rigoureuse, Bjorkman
n’hésite pas à digresser vers des sujets
plus ou moins éloignés de la discussion, en
interrogeant Woody Allen sur des thèmes dépassant
le cadre de ses films, ainsi pendant plusieurs pages, les
deux hommes n’hésitent pas à parler
de Marylin Monroe, des New York Mets ou de musique ; la
musique jazz compose l’essentiel de ses films, elle
est indissociable de son œuvre, et à la lecture
du livre, il démontre l’étendue de ses
connaissances en matière de Jazz. Ainsi le ton du
livre est très léger et le lecteur a presque
l’impression d’entrer dans l’intimité
de Woody Allen. Au gré de la discussion on peut s’apercevoir
que reviennent très souvent les noms de Tolstoï,
Dostoievsky, auteurs dont l’influence se fait sentir
dans certains de ses films, en particulier dans Ombres
et Brouillards ou bien encore dans Guerre et Amour.
Le livre est une mine
d’informations, on apprend par exemple que la version
que l’on connaît de September est en
fait issue d’un deuxième tournage ; en effet,
Woody Allen avait d’abord tourné une première
version du film avec notamment Christopher Walken ; n’étant
pas satisfait du résultat, il a tourné le
film une deuxième fois avec des acteurs différents
!
On apprend également qu’Annie Hall était
à la base une comédie policière, mais
qu’au montage, Allen décida de supprimer l’élément
policier pour se concentrer uniquement sur l’aspect
comique et romantique de l’histoire. Cette trame policière
n’est pourtant pas tombée dans l’oubli
car elle a servi de base pour rédiger le scénario
de Meurtre mystérieux à Manhattan.
On remarque aussi que
Woody Allen est très critique devant son travail
et ne revoit jamais ses films. Lorsqu’il était
en pleine post-production de Meurtre mystérieux
à Manhattan, il avouait avoir tourné
ce film avec culpabilité, estimant que le film n’avait
pas suffisamment de profondeur, et n’était
qu’ ‘un simple divertissement’. Il faut
avouer qu’entre temps, il a continué dans cette
légèreté avec Escrocs mais pas
trop, ou Le sortilège du scorpion de Jade.
Contrairement à
ce qu’on pourrait penser de lui, il porte un regard
très critique sur le cinéma d’antan
et n’hésite pas à dire que des acteurs
tels que Brad Pitt, Edward Norton ou Leonardo Di Caprio
sont meilleurs acteurs que Cary Grant ou James Stewart !
Un comble pour celui qui a fait revivre Humphrey Bogart
dans Tombe les filles et tais toi !
Il
tient aussi à rétablir certaines vérités,
en affirmant qu’il n’est pas les personnages
de ses films, et que ce sont les critiques qui ont établi
cette réputation : c’est un point sur lequel
il insiste particulièrement .
Pour les amateurs de films
en DVD que nous sommes, Woody Allen tient à signaler
que les versions cinéma de ses films sont les versions
définitives, il n’y aura jamais de nouvelles
versions ‘Director’s cut’ de ses films,
pas plus qu’il n’y aura de scènes coupées
dans ses DVD.
Un "beau livre" illustré
de nombreuses photos de tournage et des films du maître,
très agréable à lire, un incontournable
pour tout fan qui se respecte.
Une
chronique de Joshua
Baskin