
Malgré ses relents
trash voire putassiers, on sera gré à Peter
Biskind et son célèbre Easy Riders &
Raging Bulls d’avoir au moins ouvert une brèche
dans le monde parfois engoncé des publications cinématographiques
: pour mille analyses en profondeur de l’âge
d’or Hollywoodien, pour cent exégèses
de la Nouvelle Vague, combien d’ouvrages sérieux
consacrés aux bouillonnantes années 60/70
hollywoodiennes et à la profonde mutation artistique
qui s’en suivit ? Allez jeter un œil sur vos
étagères : l’Histoire de la Warner,
l’hagiographie MGM ou James Stewart par Jonathan Coe,
d’accord... Mais quid des barbus ? Qui pour écrire
sur cette formidable période, qui pour analyser,
comparer l’Histoire des Etats-Unis et son cinéma
seventies ?
Samuel
Blumenfeld ou Luc Lagier pour leurs excellents ouvrages
consacrés à De Palma ? Certes… mais
les deux livres restent cantonnés à un seul
cinéaste, et non à la période qui le
vit s’épanouir.
D’où une certaine fébrilité à
la lecture du dernier ouvrage de Jean-Baptiste Thoret :
26 secondes, l’Amérique éclaboussée
(sous-titré L’assassinat de JFK et le cinéma
américain). A ce niveau de désert analytique,
le livre prend rapidement des allures de St-Graal avec sa
quatrième de couv’ citant Arthur Penn, Brian
de Palma ou Clint Eastwood. Sentiment jouissif renforcé
par un rapide feuilletage : combien de livres possédez-vous
invoquant tour à tour et avec pertinence : Phantom
of the Paradise, Voyage au bout de l’Enfer, A cause
d’un Assassinat, JFK, Blow Up, Blow Out, Zombie, Annie
Hall, Inspecteur Harry, Conversation Secrète
ou les Trois jours du Condor entre autres joyeusetés
? Combien d’ouvrages remerciant en ouverture des cinéphiles
aussi variés et passionnants qu’Arthur Penn,
Serge Daney, Michel Ciment (Positif), Philippe Val (Charlie
Hebdo) ou Christophe Lemaire (feu Starfix) ? Le St-Graal
on vous dit…
Emballage classieux donc, et le reste est à l’avenant
!
Grâce à un postulat de départ passionnant,
Thoret analyse le cinéma américain post-63
sous la lumière spectrale de l’assassinat de
John Fitzgerald Kennedy le 22 novembre 1963 - filmé
par un certain Abraham Zapruder dont le petit film 8mm de
26" deviendra rapidement mondialement célèbre.
Analysées sous toutes leurs coutures, ces 26 secondes
sont l’occasion d’un chapitre brillant sur l’histoire
de ce film et sur le tombereau de rumeurs et d’analyses
qui l’accompagnèrent et l’accompagnent
encore (manipulation de la vitesse de défilement,
retranchement supposé de certains photogrammes compromettants
par la commission Warren, recadrages, collures grossières
afin de dissimuler des détails, mises au point subites
physiquement impossibles…).
Le
tout accompagné d’une iconographie captivante
permettant de mieux saisir les arguments des défenseurs
de la théorie du complot. Pour les fans hardcore
du sujet ou les spectateurs attentifs des plaidoiries de
Jim Garison dans le JFK d’Oliver Stone, le
livre est une mine d’informations et de recoupements
enthousiasmants !
Au fur et à mesure des pages, Thoret tisse alors
les liens de sa démonstration, mettant en parralèle
ce 22 novembre 1963, le film d’Abraham Zapruder et
le cinéma américain de l’époque
(la littérature, Don DeLillo en tête, n’est
pas en reste dans quelques passages lumineux). L’influence
de l’événement sur le cinéma
américain est alors analysé sous tous les
angles, et sous toutes ses formes récurrentes : la
figure du Sniper (Oswald) comme leitmotiv traumatique du
cinéma post 1963 (A cause d’un Assassinat,
la Théorie des dominos, Conversation Secrète,
Phantom of the paradise…), la métaphore
de l’éclatement du crâne de JFK dans
les films US (Voyage au bout de l’Enfer et
ses séances de roulette russe, Zombie, Bonnie
& Clyde, le cinéma gore alors en plein essor…),
le film amateur façon Zapruder comme élément
d’enquête et de scénario (Blow Out,
Blow Up, SFX…), le meurtre lors de parades (Nashville,
Blow Out, A cause d’un assassinat…) etc.
Autant d’éléments clés symboliques
du cinéma américain des années 70,
qui passent sous l’œil aguerri de Thoret - qui
se révèle être au fil des pages un cinéphile
haut de gamme, tant dans ses citations que dans ses développements
théoriques.
Le film de Zapruder et toute l’enquête entourant
le meurtre ayant tellement porté à caution,
le cinéma américain ne pouvait que se faire
l’écho de ces doutes. L’occasion pour
Thoret de revenir sur quelques films clés, de ces
thrillers politiques portant en filigrane tout le poids
et les conséquences du meurtre du président
des Etats-Unis. Ainsi, de longues pages s’intéressent
à Greetings de Brian de Palma (passionnante
analyse de l’interprétation, du faux et de
la mise en scène du simulacre chez De Palma, à
travers l’analyse d’autres de ses films : Blow
Out, Phantom of the Paradise, Snake Eyes) ainsi qu’aux
géniaux A cause d’un Assassinat (qu’on
se le dise, Alan J . Pakula n’a pas signé que
l’indigne Affaire Pélican !), Winter
Kills, Les trois jours du Condor ou Conversation
Secrète. Pages dont l’intelligence confine
au raffinement lors des passages consacrés aux réseaux
d’informations secrets et aux complots en découlant.
On (re)découvre alors tout un pan d’un cinéma
adoré mais pas forcément toujours jugé
à sa juste valeur historique et thématique.
C’est là tout l’art de Thoret, cofondateur
de la revue Simulacres et auteur d’ouvrages
sur des cinéastes aussi riches que peu étudiés,
du moins en France : Dario Argento (Dario Argento, Magicien
de la Peur - Cahiers du Cinéma, 2002), Tobe
Hooper (Une expérience américaine du chaos
: Massacre à la Tronçonneuse - Dreamland,
2000) ou John Carpenter (Les Fantômes de John
Carpenter – coécrit avec Luc Lagier, Dreamland,
1998). Un sérieux universitaire (peut-être
parfois un peu abscons, léger reproche que l’on
pourra formuler à certains - rares - passages) ne
se départissant jamais d’une passion communicative
: analyses pointues, très fouillées et servies
par une mise en pages délicate, discrète et
soignée : du grand art qu’il conviendra de
ne pas dévoiler plus avant, sous peine de gâcher
ce qui fait le sel et le cœur de tous les films cités
dans ce formidable livre : l’émerveillement
et la perplexité du spectateur devant les ombres
du doute.