
Quelques mois avant l’entrée
dans le troisième millénaire, les éditions
des "Cahiers du cinéma" ont eu l’idée
de traduire et de publier "2001 Le futur selon Kubrick".
A cette époque le monde du cinéma est partagé
entre la joie et la tristesse : joie de fêter enfin
cette année rêvée par Kubrick en diffusant
sur les plus grands écrans du monde une copie sublime
de "2001 l’odyssée de l’espace"
et tristesse d’avoir perdu le génie qui marquera
à jamais l’histoire du cinéma et plus
largement l’histoire de l’art.
Ce livre de 165 pages,
présenté dans un très beau format,
est le fruit du travail de Piers Bizony. Ce cinéphile
quarantenaire a réunit une quantité de documents
rares et d’entretiens passionnants qu’il a synthétisé
dans un ouvrage qui se lit comme on regarde un "makin’
of" réalisé par un passionné (qui
a dit Bouzereau ??).
Dans sa préface
Bizony raconte sa première expérience 2001
: à 8 ans il insiste auprès de ses parents
pour aller voir ce long métrage qui s’annonce
comme le plus grand film jamais réalisé sur
la conquête de l’espace. A la sortie ses parents,
perplexes, lui demandent s’il a compris quelque chose.
Le petit Piers leur répond alors "On est pas
censé comprendre ! Il suffit de regarder !".
Cette phrase résume le regard que continue à
porter Bizony sur le film. Lors de l’écriture
de son ouvrage il ne cherche jamais à convaincre
que 2001 est le plus grand film. Il écrit juste de
quoi ce chef d’œuvre est fait et, à travers
différents chapitres très riches en photographies
en dessins et en notes de production, Bizony plonge le lecteur
au cœur de l’expérience 2001.
Tout d’abord il y
a cette idée de Kubrick qui apparaît dans un
contexte historique de guerre froide. A partir de 1961 les
USA entrent en compétition avec les Russes à
propos de la conquête spatiale. Kennedy promet la
lune à ses concitoyens, la NASA devient le septième
service public américain en terme de budget et les
émissions TV en direct de Cap Canaveral battent des
records d’audience. Hollywood doit réagir.
Stanley Kubrick, jeune réalisateur auréolé
du succès de "Docteur Folamour", débarque
alors avec son projet. Il obtient le feu vert, un budget
faramineux, tourne son film en toute indépendance
et obtient un succès critique et public quelques
années après la sortie du film. Dans un chapitre
intitulé "Le Voyage ultime" Bizony raconte
toutes ces péripéties et ce climat de guerre
froide avec minutie. Il nous permet ainsi de mieux comprendre
comment un chef d’œuvre d’une telle modernité
a pu voir le jour dans l’industrie Hollywoodienne.
Le troisième chapitre
qu’il appelle avec finesse "Le choc des Titans"
décrit la rencontre entre Kubrick et Arthur C Clarke.
En réunissant de nombreux témoignages il montre
que cette réunion de talent est l’élément
déclencheur du film. Sans Clarke, Kubrick n’aurait
pas eu cette inspiration créatrice. Ce chapitre est
intéressant car il permet de mettre un terme aux
légendes narrant la mégalomanie et la solitude
artistique du grand Stanley. Comme tout réalisateur
de talent, il a toujours su s’entourer d’artistes,
et de techniciens hors pairs, prouvant que le cinéma
est et restera le fruit d’un travail d’équipe.
A partir de cette rencontre
avec l’écrivain de science fiction, 2001 commence
à voir le jour. Clarke écrit son roman et
Kubrick l’adapte en un synopsis que Bizony nous offre
dans son second chapitre. Les équipes se construisent
autour de l’artiste, il leur insuffle son génie.
Les effets spéciaux, les décors, et les premières
images commencent à apparaître dans les studios
londoniens. Cette énergie créatrice est abondamment
décrite par Bizony dans les chapitres 4 (la construction
des vaisseaux), 5 (les simulateurs de vol), 6 (une aube
africaine) et 7 (marcher sur les murs). Cette partie du
livre en constitue le cœur. A travers une masse de
documents iconographiques, d’interview et de témoignages
d’époque, le lecteur est plongé dans
les coulisses de 2001. Parmi ces documents passionnant retenons
le témoignage émouvant d’Andrew Birkin
(le frère de Jane !) à qui Kubrick donna sa
première chance : arrivé sur le tournage en
temps que coursier, il se fait repérer par une remarque
qui le propulse troisième assistant réalisateur
!!! Ses souvenirs sont pleins de tendresse et de respect
pour l’homme et l’artiste Kubric…
Enfin dans le dernier
chapitre ("Un homme très secret") Bizony
livre le secret de l’indépendance artistique
du cinéaste. Il explique comment ce dernier a su
cacher ses images à la MGM en réussissant
même à se débarrasser des visiteurs
du studio. "Kubrick épuisait les cadres du studio.
Il n’avait pas d’ulcère, il en donnait
aux autres" écrit Bizony. Il parle également
des méthodes de travail du réalisateur avec
son équipe et décrit son regard sur le cinéma
et la critique… Véritable lettre d’amour
à un artiste, ce dernier chapitre se termine tristement
sur la mort de Kubrick évoquée simplement
à travers une phrase du responsable des effets spéciaux,
Con Pederson : "Je crois que nous pensions tous qu’il
était immortel". Ces quelques mots qui ferment
l’indispensable ouvrage de Bizony suffisent à
rappeler la disparition du maître et nous poussent
à redécouvrir son extraordinaire odyssée
qui elle est éternelle…
Une
chronique de George
Kaplan