| « Qu’on prononce
seulement le mot "western" et alors se bousculent déjà
à l’esprit des multitudes d’images qu’on croit
connues par cœur […] Mais plus on énumère, plus
on appauvrit, car, le western, à s’y pencher de plus près,
accueille en son cadre toutes les histoires […] Point d’exhaustivité
possible donc, et la seule visée avouée de ce livre est
de poser quelques bases, de lancer quelques pistes, surtout d’attiser
la curiosité d’aller y voir par soi-même tous ces faux
clichés se recomposer chaque fois de manière inédite…
» écrit Clélia Cohen dans "l’ouverture"
(terme plus cinématographique que préface) de son ouvrage.
Premier "faux cliché" battu en brèche, le western
en tant que genre typiquement réservé à la gent masculine
que Clélia Cohen vient brillamment ici faire voler en éclat
par le seul fait d’avoir rédigé ce livre !
Clélia Cohen fut critique de cinéma aux Cahiers du Cinéma
de 1997 à 2004, et a collaboré à plusieurs ouvrages
sur le cinéma américain avant de devenir directrice éditoriale
de compléments pour certaines éditions DVD comme les suppléments
passionnants qui se trouvent sur les Collectors Montparnasse (Le
Massacre de Fort Apache entre autres). Elle n’a pas ici
la prétention d’écrire un ouvrage de référence
sur le genre mais de nous faire partager sa passion qui, je dois l’avouer,
est touchante de sincérité. Mais encore un ouvrage sur le
western me direz-vous ? Question à laquelle je répondrais
qu’ils ne sont pas si nombreux que cela en France ! Mais attention,
ce livre ne vient en rien révolutionner quoi que ce soit et n’est
pas lancé sur le marché pour remplacer les incontournables
sur le genre que sont, par exemple, ceux de Jean-Louis Rieupeyrout, Patrick
Brion ou Christian Viviani (dommage que ce dernier ait été
oublié dans la bibliographie qui clôt ce livre). Il s’agit
avant tout d’une belle déclaration d’amour pour ce
genre aujourd’hui quasiment tombé en désuétude
dans les salles de cinéma et sur la petite lucarne mais, qu’heureusement,
le DVD remet au goût du jour avec une belle vitalité.
Un livre concis et très synthétique (il ne vous faudra pas
plus d’une heure et demie pour le dévorer) qui n’a
pas d’autres buts que d’ouvrir des pistes et guider la curiosité
des néophytes (pour qui il pourrait devenir un ouvrage de référence
lui servant
à se frayer un passage parmi la multitude de titres constituant
le genre, et à se construire de solides bases grâce aussi
à une filmographie classée par ordre alphabétique
et reprenant les grands classiques incontournables), le tout sans jamais
ennuyer le "westernophile" qui sait déjà pourtant
tout ce qu’il lit ici.
Le pari n’était pas gagné d’avance et pourtant
le résultat est une belle réussite grâce à
ce mélange harmonieux de vocation pédagogique (la collection
est éditée par le CNDP - Centre National de Documentation
Pédagogique) et de belle personnalité dans l’écriture,
les propos n’étant jamais ni neutres ni plats. En effet,
l’auteur possède un style bien à lui, assez poétique,
très dépouillé, allant à l’essentiel
sans analyses tarabiscotées ou verbeuses. Clélia Cohen possède
l’art de nous plonger immédiatement dans les ambiances qu’elle
décrit à l’aide de presque rien : quelques mots simples
et quelques phrases jamais absconses ni obscures au milieu desquelles
viennent parfois se poser avec douceur de belles envolées lyriques.
Un essai au ton très personnel qui se retrouve aussi dans l’articulation
plutôt fantaisiste du livre, espèce de poème dédié
au western (américain s’entend) en tant que genre mélancolique
par excellence, ce que la citation de Francis Scott Fitzgerald (tiré
du Dernier nabab) en exergue du texte annonce clairement.
Première chapitre : Le cinéma américain par
excellence
Il est ainsi bien clair que l’auteur nous parle du western américain
avec seulement quelques allusions succinctes au western italien (qui ne
constitue visiblement pas sa tasse de thé). « La conquête
de l’Ouest est un mouvement, le terme "western" une direction.
Promesses cinégéniques infinies… Avancer, convoyer,
chevaucher, s’établir même, en gardant toujours à
l’esprit que tout cela chemine au sein d’une géographie
bien particulière. » Cette première partie donne
le ton de douce et saine mélancolie qui parcourt le reste de l’ouvrage.
Clélia Cohen éprouve le regret d’un certain âge
d’or, attitude non passéiste mais assez légitime quand
on connaît l’évolution du genre même s’il
continue à nous prouver à intervalles réguliers qu’il
est toujours de ce monde. Dans cette partie préliminaire, nous
est offert un bref historique sur l’histoire de l’Ouest avec,
pour illustrer ces faits, des exemples puisés dans les films. Puis
nous est décrit l’Ouest à travers l’art : la
littérature, la peinture puis le cinéma (pour ceux qui auraient
voulu en savoir plus sur cette partie purement historique, se reporter
au livre La Grande histoire du western par Jean-Louis Rieupeyrout).
Ce sont les paysages du western qui sont ensuite évoqués,
ainsi que les trois acteurs qui représentent les trois cow-boys
les plus marquants du genre. Vous aurez certainement deviné de
qui il s’agissait ; voici la conclusion de cette première
partie pour vous en assurer : « Gary Cooper ne tourna jamais
avec Ford, ni John Wayne avec Mann, ni James Stewart avec Hawks. A ce
curieux jeu de chaises musicales, Cooper celui qui marche, Wayne celui
qui vieillit et Stewart celui qui souffre, prouvent que l’histoire
du genre s’écrit aussi sur des coïncidences. »
Deuxième chapitre : Un siècle de western
Un
historique du western au cinéma très bien résumé
et allant à l’essentiel. Peu d’omissions même
si chacun y trouvera sans aucun doute un de ses films de chevet manquant
(les westerns de John Sturges des années 1950 pour ma part). Jamais
trop analytique mais descriptif, juste dans la bonne mesure. L’auteur
jubile quand il aborde les flamboyantes années 50 et nous fait
part de la notion de "‘surwestern" inventé par
André Bazin à l’époque. « Les grandes
œuvres se déclinent en une liste infinie, l’originalité
des thèmes abordés se déploient, les cinéastes
se délectent des codes du genre pour inventer, approfondir, détourner...
C’est aussi le moment où le genre devient trop conscient.
De lui-même (L’Homme des vallées perdues
de George Stevens a pour sujet la mythologie du western idéalisée
par les yeux d’un petit garçon), ou du monde (Le
Train sifflera trois fois, parabole abstraite du maccarthysme)...
En est-il fini de la pureté ? » Ensuite viennent de
brefs portraits "filmographiés" de quelques cinéastes
dont Budd Boetticher, Delmer Daves, Howard Hawks. Les années 1960
de la mutation sont surtout l’occasion de la comparaison des styles
aux antipodes de cinéastes aussi importants que Sergio Leone et
Monte Hellman. Au passage sont décochées de petites piques
pas bien méchantes et surtout jamais provocatrices envers le "western
spaghetti". Enfin, sont abordées les dernières décennies
jusqu’à Open Range. Durant ce tour d’horizon,
quasiment que des classiques auront été évoqués
mais il faut bien se rappeler la vocation première de cet ouvrage
: un début d’initiation au genre. Choix entériné
par la logique qui fait que pour réussir à transmettre sa
passion, il faut être un bon guide au départ et partir sur
des bases solides !
Troisième chapitre : Mélancolie
« Le western part donc de cette ambivalence : reconquérir
par la fiction et le mythe un territoire qui, géographiquement,
a disparu. Revenir aux temps fabuleux des commencements révolus.
Faire semblant de recueillir les derniers feux : The Last Sunset,
The Last of the Mohicans, The Last Hunt...
, titres innombrables au parfum de jamais plus. Retrouver les paysages,
réinventer les postures perdues. De là vient la puissance
mythique des gestes westerniens, et la tristesse du héros de western
: monter à cheval, dégainer son arme, faire tinter ses éperons
sur l’estrade du saloon, recouvrir son visage avec son chapeau pour
s’isoler du monde le temps d’un somme au grand air, autant
de gestes premiers accomplis mille fois dans les films, avec toujours
la conscience secrète de l’être pour la dernière
fois. » Magnifique et nostalgique dernière partie qui,
comme il se doit, offre la part belle aux westerns "crépusculaires",
films qui n’arrêtent pas d’annoncer le déclin
du genre qui résiste néanmoins : L'Homme qu tua
Liberty Valance de John Ford (« Liberty Valance
mime l’histoire, décrit l’effacement consenti de l’homme
de l’Ouest en faveur de celui de l’Est, c’est à
dire l’établissement de la loi, l’arrivée des
progrès civilisateurs. ») ou Coups de feu dans
la Sierra de Sam Peckinpah, sans oublier Clint Eastwood, avant
de clore de la plus belle des manières : « Né
de disparitions multiples, hanté, nourri par l’idée
de sa propre finitude, le western est le seul genre dont les acteurs-emblêmes
aient pris en charge à ce point, dans leur chair même, la
grandeur autant que l’inquiétude de la mort proche. Son histoire
en fondus enchaînés se confond avec les origines de l’Amérique
qui, à leur tour, se volatilisent en lui. Le western est le grand
genre américain. »
Une seconde partie débute alors qui tient office d’annexes
plus ou moins passionnantes. Si les textes de André Bazin sur Sept
hommes à abattre, servant de base à sa théorie
sur la supériorité des westerns sur les "surwestern"
à tendance psychologiques (théorie dépassée
de nos jours puisque des chefs-d’œuvre ont vu le jour au sein
de cette dernière catégorie inventée de toute pièce
par Bazin) et de Serge Daney sur La Charge héroïque
sont remarquables, les quelques autres "bonus" ne pourront intéresser
que les "débutants" en matière de western. Ils
sont là pour leur rappeler ou leur apprendre que le western aussi
peut être pensé, mûrement réfléchi et
mis en scène, qu’il ne s’agit pas que de simples divertissements.
Nous verrons ainsi tenir sur une page des analyses de plans de Johnny
Guitar, des analyses de séquences de My Darling
Clementine... Expériences bien plus concluantes sur suppléments
DVD que sur papier, il faut bien le dire. Un petit poème conclut
ces annexes et se trouve là pour nous remémorer que, si
la démarche première de l’ouvrage se veut un précis
d’apprentissage et de découverte, il est écrit aussi
dans le but de nous faire partager une passion : ou comment la passion
et le plaisir de la faire partager est le vecteur primordial de la passation
du savoir !
Comme pour les autres ouvrages de la collection dirigée par Joël
Magny, l’iconographie, la mise en page, la typographie et les annotations
forment un tout extrêmement agréable à feuilleter,
regarder ou lire.
En conclusion, l’auteur possède des connaissances qu’on
ne peut mettre en doute et sa passion est communicative. Un essai personnel,
fluide, vivant, simple, sincère, d’une belle sensibilité
non dénuée de lyrisme, toutes ces qualités qui peuvent
être appliquées aux westerns de John Ford, cinéaste
dont l’auteur à du mal à cacher qu’il s’agit
de son favori, ce que je conçois aisément. Me trompe-je
?
« Seul moyen de remonter le temps, le western est le grand flash-back
impossible de l’Amérique. »
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