Le Fleuve, un des plus beaux films qui soit !
Mon père m’a emmené le voir quand j’avais
8-9 ans.
C’est un film qui s’est imprégné en moi
et ne m’a jamais quitté depuis.
Martin Scorsese
1947 : La Femme sur la Plage sort
en salle aux Etats-Unis. Le film, qui sera la dernière expérience
américaine de Jean Renoir, est un échec commercial.
Déçu par cet accueil frileux, le cinéaste décide
de cesser toute collaboration avec les grands studios pour se consacrer
à des projets plus expérimentaux. Il envisage notamment
de mettre en scène des pièces du répertoire classique
avec une jeune troupe de théâtre américaine. Ne
parvenant pas à financer ce projet, le maître français
vit alors une période de disette artistique jusqu’au
jour où il tombe sur un article du ‘New Yorker’
à propos d’un livre anglais intitulé The
River. Ecrit par Rumer Godden, le roman raconte l’histoire
d’une famille anglaise installée en Inde. Le critique
littéraire du journal couvre de louanges l’ouvrage semi
autobiographique de Godden tout en lui promettant un naufrage commercial
! Intrigué par ce commentaire pour le moins étrange,
Renoir court dans la librairie la plus proche de son domicile new-yorkais
afin de mettre la main sur cet intrigant ‘Fleuve’. Après
une lecture passionnée, le cinéaste est conquis. Persuadé
de tenir le sujet de son prochain film, il contacte Rumer Godden…
La rencontre entre les deux comparses est à l’origine
d’une longue amitié. Renoir admire le travail de Godden
tandis que la romancière est totalement séduite par
la bonhomie et l’intelligence du metteur en scène ‘frenchy’.
Le duo d’artistes décide donc d’adapter Le
Fleuve pour le cinéma et préparent une écriture
commune du script. Reste à Jean Renoir à trouver le
moyen de financer cette production qu’il envisage d’ores
et déjà de tourner en Inde. Il fait donc appel à
son réseau de relations au sein des grands studios (la RKO
notamment) mais obtient systématiquement la même réponse
: "Un film aux Indes doit comporter certains éléments
indispensables. Il faut des tigres, des lanciers du Bengale et des
éléphants". Evidemment, il n’est pas
question de cela dans le livre de Godden et Jean Renoir peine à
trouver un producteur…
L’histoire du film prend une tournure romanesque lorsque Kenneth
McEldowney, fleuriste anglais rêvant de produire un film en
Inde, obtient un financement par l’intermédiaire de riches
hommes d’affaires locaux. Avec de l’argent mais sans sujet,
il est malheureusement incapable de monter son métrage jusqu’à
sa rencontre avec une nièce du Pandit Nehru dans un avion !
Celle-ci lui conseille de lire et d’adapter un des romans de
Rumer Godden… Le Fleuve. McEldowney se jette
sur le livre, contacte Jean Renoir (qui détient les droits)
et lui propose de le financer. Renoir accepte à la seule condition
de visiter l’Inde afin de déterminer si une ‘tournaison’
est envisageable sur place.
Installé sur les bords du Gange, Jean Renoir écrit le
scénario en compagnie de Rumer Godden et compose son casting
: il choisit de nombreux comédiens amateurs parmi lesquels
la petite Patricia Walters qui interprètera avec subtilité
le rôle complexe d’Harriet. Il rencontre également
une intellectuelle et danseuse indienne, nommée Radha, qui
l’initie à de nombreux rites locaux. Sous le charme de
cette beauté exotique, Renoir lui inventera un rôle (celui
de Mélanie la métisse indienne). Enfin, le cinéaste
équilibre sa distribution avec quelques comédiens d’expérience
parmi lesquels Arthur Shields (le père de Mélanie),
fidèle des films de John Ford ou l’énergique Esmond
Knight (le père d’Harriet) que l’on avait pu croiser
auparavant dans une autre adaptation de Rumer Godden : The
Black Narcissus (Powell/Pressburger, 1947) !
A la tête de ce casting pour le moins éclectique, Jean
Renoir démarre son tournage en janvier 1950 dans un village
proche de Calcutta et le termine quatre mois plus tard. Le film sort
sur les écrans du monde entier avant les fêtes de noël
et remporte le prix de la critique au festival de Venise.
Si aujourd’hui Le Fleuve est vénéré
comme un classique incontournable, il faut rappeler qu’à
l’époque de sa sortie il était considéré
par certains comme un film d’avant-garde ! Jean Renoir et son
équipe ont en effet réalisé un long métrage
ambitieux mêlant expérimentations techniques, originalité
de la mise en scène et exploration d’une culture méconnue.
Cependant cette volonté d’avancer dans sa recherche artistique
n’empêcha pas Renoir de signer une oeuvre profondément
fidèle à ses valeurs et aux thématiques qu’il
a développées tout au long de sa carrière...
Le
Fleuve, une oeuvre sous le signe du maître
Dans la filmographie de Jean Renoir, Le Fleuve marque
d’une pierre blanche l’entrée du cinéaste
sur le territoire de la couleur. Artiste mûr ayant digéré
depuis longtemps l’héritage paternel, Renoir peut désormais
marcher sur les traces d’un père qui fut l’un des
plus grands ‘coloristes’ de l’histoire de l’art.
Le film est donc tourné en ‘Technicolor’, procédé
alors en vogue à Hollywood. Pour ce faire, le cinéaste
demande à son neveu, Claude, de le seconder afin de découvrir
et maîtriser cette nouvelle technique. Le cinéaste lui
adjoint un cadreur indien et envoie les deux hommes aux Etats-Unis
en stage chez Technicolor.
La difficulté du tournage réside dans le fait qu’aucun
développement couleur n’étant possible sur le
lieu du tournage, les rushs sont en noir et blanc. La couleur ne prend
forme que tardivement après les prises de vues dans la succursale
technicolor de Londres. Toutefois, Jean Renoir fait entièrement
confiance à son neveu avec lequel il avait déjà
collaborer sur Une Partie de Campagne (1936) et ne
le regrette pas lorsqu’il reçoit ce télex du laboratoire
londonien après les premiers tirages couleur : "Responsables
Technicolor considèrent photographie The River comme la meilleure
jamais vue sur écran". Et en effet, force est de
constater que quelques soient les copies observées (celle de
la film Foundation supervisée par Scorsese ou bien celle réalisée
il y a peu par Opening sous la direction de Noël Simsolo) le
résultat est tout simplement merveilleux. Les couleurs de l’Inde
sont ici mises en forme avec une harmonie qui touche à la perfection
et l’on se prend alors à croire au génie de Jean
et Claude tous deux auteurs d’une telle réussite dès
leur première tentative et sans le moindre rush couleur !
Outre les scènes dialoguées parfaitement cadrées
et colorées, c’est surtout lors des digressions documentaires
que Renoir s’approche le plus de l’art de son père.
Ainsi, les images filmées lors de la fête de Diwali,
celles de la manufacture de jute ou encore ces fameux plans langoureux
sur les escaliers qui bordent le fleuve dégagent une force
picturale inouïe. Dans les suppléments du DVD édité
par Opening, Jean Collet remarque qu’avec Le Fleuve,
Renoir réalise une oeuvre volontairement inscrite sous le signe
de la peinture : la première scène du métrage
invite le spectateur à observer une main peindre le sol tandis
que la voix off entame le récit. Autrement dit, Jean Renoir
annonce qu’il va raconter une histoire dont la forme sera composée
d’une succession de tableaux. Pour l’anecdote, rappelons
aussi que, sur le plateau, Jean Renoir accentue la dépendance
de son film à l’art pictural en s’équipant
de seaux de gouache verte avec lesquels il repeint les arbres qu’il
juge trop ‘ternes’ !!!
Si ‘Le Patron’, comme on aimait l’appeler à
l’époque, réussit sans conteste son entrée
dans le monde du film couleur, il n’en néglige pas pour
autant les autres aspects techniques. Ainsi, derrière la flamboyance
de sa mise en images on oublie trop souvent la merveilleuse bande
son utilisée dans Le Fleuve. Sur ce point, Renoir a eu une
approche d’une grande modernité puisqu’il a refusé
que l’on compose une bande originale, préférant
des morceaux traditionnels qu’il a enregistrés dans la
région de Calcutta et des extraits classiques européens
(Schumann, Mozart). De plus, comme tout artiste majeur, Renoir s’essaie
aux dernières techniques mises au point en utilisant une bande
son sur piste magnétique.
Le
montage du film est tout autant remarquable, Jean Renoir usant des
fondus enchaînés pour lier en douceur la mosaïque
de plans qui composent son film. De ce point de vue, Le Fleuve
s’inscrit avec logique dans le style Renoir : en adoptant
une narration faisant appel à un grand nombre de personnages,
il enchaîne les saynètes tout en préservant l’unité
de lieu du récit. Ce choix n’est certainement pas hasardeux
et évoque en tous points la mise en scène aux multiples
facettes de La Règle du Jeu.
La galerie de caractères décrite dans Le Fleuve
est également typique du cinéma de Jean Renoir. A l’instar
du cinéaste invitant le public en Inde, le personnage d’Harriet
est une artiste dont la ‘voix off’ nous guide à
travers ce merveilleux voyage. Par ailleurs, dans le supplément
réalisé par Noël Simsolo pour le DVD d’Opening,
Jean Collet souligne le rôle du Capitaine John, dont la blessure
à la jambe évoque celle qui estropia Jean Renoir lors
de la première guerre mondiale (et qui lui valu sa célèbre
démarche). On peut aussi remarquer l’importance des enfants
dont les rires et les jeux reflètent la nostalgie du réalisateur
pour sa jeunesse chérie. Et pour conclure sur cette brochette
de personnages, rappelons la figure paternelle incarnée avec
jovialité par Arthur Shields : à la fois hommage à
Pierre Auguste et idéalisation du père protecteur, ce
caractère évoque Nino, le ‘papa’ de Nénette
génialement interprété par Fernand Sardou dans
Le Déjeuner sur l’Herbe (1959).
Enfin, que serait Le Fleuve sans l’eau, et que serait Jean Renoir
sans cet élément dans lequel son oeuvre baigne depuis
sa plus tendre jeunesse ? De La fille de l’Eau
(1924) à Déjeuner sur l’Herbe (1959)
en passant par Partie de Campagne (1936) ou
Boudu sauvé des Eaux (1932), Renoir a toujours fait
de l’eau un des éléments essentiels de son art.
Le Fleuve, de par son titre et sa mise en scène, n’échappe
évidemment pas à la règle. L’eau qui coule
dans le lit du fleuve y joue un rôle primordial, celui de l’allégorie
de la vie et du temps auquel on ne peut échapper. Le Gange
est également le véhicule qui amènera le ‘Captain
John’ dans la maison d’Harriet et qui nourrira la tragédie
à venir. Enfin, l’élément liquide sert
de moyen de transport à Jean Renoir dans ce périple
indien : lorsque sa caméra technicolor quitte la maison, c’est
pour s’embarquer sur un bateau et y filmer ces sublimes escaliers
qui bordent le fleuve.
A l’époque de la sortie du film, certaines critiques
bien pensantes reprochèrent à Renoir de n’avoir
pas su s’aventurer au-delà du fleuve et de la maison.
On évoqua alors un renoncement politique et une volonté
d’éviter les difficultés rencontrées par
la nation indienne après son indépendance (15 Août
1947). En faisant ce choix, Renoir réussit pourtant une oeuvre
magistrale, totalement détachée du temps et profondément
marquée par la culture, la religion et le mode de vie indien...
L’emprise
de la déesse Kali
L’un des aspects les plus étonnants du Fleuve
est la capacité de Renoir à créer une atmosphère
‘indienne’ sans quasiment sortir des murs de la maison
d’Harriet. Au sein de ce jardin d’Eden ‘so british’,
la culture du pays semble jaillir de partout. Si les critiques littéraires
avaient déjà souligné ce point au sujet du livre
de Rumer Godden, il est important de se demander comment Renoir a
pu s’y prendre pour retranscrire cette impression sur grand
écran. Il est évident que la curiosité et l’ouverture
d’esprit du cinéaste y sont pour beaucoup : avant les
premiers tours de manivelle, Jean Renoir a tenu à se rendre
en Inde afin de s’imprégner au mieux de l’ambiance
de la région. Les rencontres qu’il fit sur place (Radha
la danseuse mais également Satyajit Ray ou d’autres intellectuels
indiens) et la compagnie de Rumer Godden l’aidèrent à
comprendre au mieux les fondements de la culture hindouiste pour laquelle
il garda une passion intacte.
Par ailleurs, Renoir a eu la brillante idée d’introduire
dans son script un personnage indien absent du livre de Rumer Godden
: Mélanie, la jeune métisse qui habite dans la maison
voisine, permet à l’Inde de faire entendre sa voix dans
le récit. Outre sa beauté, son intelligence et ses splendides
tenues traditionnelles, son personnage est à l’origine
d’une magnifique digression : lorsque Harriet raconte le mariage
qu’elle a imaginé pour Mélanie, le spectateur
est alors invité à quelques minutes de danses traditionnelles
absolument merveilleuses et enchanteresses…
Les digressions de ce type sont nombreuses dans Le Fleuve
: il y a bien sûr la fameuse scène des escaliers évoquée
précédemment mais aussi celle de la manufacture de jute
où Renoir pose un regard chargé de bienveillance sur
la classe ouvrière locale. La séquence de la fête
de Diwali fait également partie de ces parenthèses imposées
au récit : ici, Renoir filme les feux d’artifices, les
couleurs de cette cérémonie dédiée à
la lumière et nous transporte au cœur des traditions locales.
D’autres réalisateurs auraient peut-être choisi
cet évènement comme décor à leur histoire.
Chez Renoir, il n’en est rien. Lorsqu’il enregistre ces
images avec sa caméra ‘Technicolor’, il laisse
de côté ses personnages et expose sa fascination pour
l’Inde.
Lors
de la fête, la caméra de Renoir filme une statue de la
déesse Kali tandis que la voix off déclame: ‘Among
these symbols is Kali, goddess of eternal destruction and creation.
Creation is impossible without destruction...’ (‘Parmi
ces symboles est Kali, déesse de la création et de la
destruction éternelle. La création est impossible sans
destruction …’). Le montage est suivi d’un
fondu enchaîné sur Bogey, le petit frère de Harriet,
dont la mort va constituer le nœud de la dramaturgie. En décrivant
cette déesse symbole de la ‘création impossible
sans destruction’ puis en filmant le petit Bogey, Renoir annonce
la mort de l’enfant et, d’une certaine manière,
s’y résigne. Les principes de la destruction et de la
création sur lesquels Renoir bâtit Le Fleuve
prouvent sa compréhension du mode de vie hindouiste.
La doctrine prônée par cette religion est basée
sur l’acceptation des évènements qui viennent
ponctuer le cours de la vie. Les morts et les vies se succèdent
sans que l’homme ne puisse intervenir. Cette ‘roue infernale
des naissances et des morts’ ne peut être rompue que par
l’intermédiaire du ‘Dharma’, principe dont
l’objectif est de libérer l’homme. Cependant, cette
quête nécessite une éthique extrêmement
sévère, et rares sont les hindous prêts à
un tel sacrifice. Par conséquent, le déterminisme règne
sur le mode de vie hindou. Renoir l’a parfaitement compris et
retranscrit avec subtilité cette idée en sacrifiant
le petit Bogey tandis que sa mère est enceinte d’un nouvel
enfant. Lorsque Bogey meurt, piqué par un cobra, un plan le
montre allongé. L’enfant semble endormi avant qu’un
fondu au noir nous laisse cette impression de basculement vers une
autre vie. Au fond, chaque personnage semble croire à cette
réincarnation. Et si la douleur est palpable, chacun essaie
de rester digne en regardant l’avenir et en préparant
la future naissance. Création, destruction, résignation…
Chaque personnage du Fleuve paraît profondément
ancré dans le mode de vie hindouiste.
Renoir met également en image une histoire riche en conflits
mais empreinte de sagesse. La lutte que se livrent Harriet, Mélanie
et Valérie pour conquérir le cœur du Capitaine
John est source de tensions. Toutefois, ces conflits laissent toujours
place à des scènes de pardon et aux rires. Autant La
Règle du Jeu était le reflet du cynisme et
de la cruauté que Renoir pouvait ressentir en France, autant
Le Fleuve est à l’image de sa perception
de l’Inde, pays empreint de déterminisme et de sagesse…
Avec Le Fleuve, Renoir signe une déclaration
d’amour à l’Inde et réalise un film profondément
personnel. S’il ne fut pas le premier artiste à s’aventurer
sur les bords du Gange, il est certainement l’un de ceux qui
a légué l’un des plus merveilleux témoignage
de la découverte de ce pays. Après Fritz Lang et son
Tombeau Hindou, Renoir annonce un certain engouement
de l’Occident pour la culture indienne. Un intérêt
qui se cristallisera au cinéma par l’intermédiaire
de Louis Malle, David Lean ou encore Alain Corneau. La musique aussi
connaîtra sa vague ‘indienne’ pendant les années
70 (les Beatles, les Rolling Stones ou John McLaughlin vivront leur
période ‘indienne‘), tandis qu’aujourd’hui,
la passion pour l’Inde prend la forme d’un phénomène
de mode autour du ‘Bollywood’…
Parmi les différentes expériences cinématographiques
tentées en Inde, Le Fleuve occupe incontestablement
une place à part. Celle d’une œuvre à la
richesse infinie, profondément marquée par la griffe
Renoir et dont la beauté brille encore aujourd’hui de
mille feux !