A
sa manière, Mervyn LeRoy est, lui aussi, un cinéaste
maudit. Pas à la Jean Vigo. Ni même à la Orson
Welles. Mais à sa manière, on ne peut plus banale
: celle de ces cinéastes adulés de leur vivant, et
dont la patine a plus que souffert du temps qui passe : solide faiseur
des années 30, artisan réputé à la Warner
puis à la MGM, le pauvre LeRoy ne suscite plus aujourd’hui
qu’une indifférence polie chez les cinéphiles
du monde entier ; la critique internationale, quand elle ne l’éreinte
pas, le balaie d’un revers de main (ou pire pour un artiste,
l’ignore) ; les cinémathèques de France et de
Navarre ont rayé son nom de leurs prestigieuses rétrospectives
; et, cerise sur le gâteau, son oeuvre la plus célèbre
est suspectée, au bout du compte, ne pas lui devoir grand
chose…
Je suis un évadé, modèle de
film d’évasion, devrait ainsi bien plus à son
mythique producteur et à la batterie de scénaristes
qui se relayèrent à son chevet, qu’au réalisateur
des Quatre filles du Docteur March. Dans une édition
annotée du scénario, John E. O’Connor explique
notamment le rôle majeur joué par Darryl F. Zanuck,
apparemment à l’origine de la plupart des choix de
mise en scène (entre autres, la fameuse séquence des
coups de fouets, où la caméra se concentre sur les
visages des co-détenus plutôt que sur la victime des
sévices, jouant ainsi à merveille du pouvoir d’évocation
du hors champ), et le peu de décisions qu’eût
finalement à prendre LeRoy, relégué au rang
de simple "yes-man". Dans un article pourtant dithyrambique
sur le film, Jacques Lourcelles enfonce le clou, éludant
carrément le nom du réalisateur de sa chronique. Même
refrain chez Tavernier & Coursodon, où le cinéaste
se fait reprendre de volée dans un portrait au vitriol, dont
il ressort que LeRoy n’aurait été tout au long
de sa carrière qu’un vague pantin sans personnalité
: “Prophète en son pays, il est considéré
par toute la profession comme un cinéaste important, ce que
l’on comprendrait si ce jugement se fondait sur la seule valeur
commerciale, car les films de ce réalisateur ont presque
tous rapporté beaucoup d’argent. Mais il passe aussi
pour avoir un grand talent. Si l’on a la curiosité
de se demander pourquoi, on se rend compte que cette réputation
repose sur peu de choses : quelques films des années 30 qui,
certains à tort d’autres à raison (raison plus
ou moins valables) sont restés dans l’histoire. Mais
le reste de sa filmographie fait preuve d’un manque total
de personnalité. Une comédie comme Tugboat
Annie ne séduit que par ses vedettes. Ses académiques
et ennuyeuses adaptations de best-sellers ont sans doute contribué
à créer l’image d’un cinéaste de
prestige : Oil for the lamps of China, Anthony
Adverse, Random Harvest, interminable
et insupportablement bavarde histoire d’amoureux amnésique…”
Amen.
Dernier
avatar en date, la révélation des conditions de tournage
du dernier et fameux plan de Je suis un évadé
finit d’enterrer Mervyn LeRoy : ceux qui imaginaient le cinéaste
plongeant son plateau dans la pénombre pour mettre en scène
les retrouvailles de James Allen avec sa fiancée en seront
pour leurs frais. Victime d’un fusible récalcitrant,
l’équipe fut en fait contrainte de terminer l’une
des prises dans la pénombre. L’effet, saisissant, plût
tant à Zanuck qu’il demanda que l’on garde le
plan en l’état. LeRoy rapportant une toute autre version
des faits dans son autobiographie, évidemment plus avantageuse,
on laissera les historiens faire le point sur le sujet, sans se
soucier outre mesure des supposés mensonges du cinéaste.
Hollywood se nourrissant des bobards de ses cinéastes affabulateurs
(une encyclopédie trois volumes n’y suffirait pas pour
recenser toutes les salades balancées par Howard Hawks au
long de sa carrière), on considérera plutôt
Je suis un évadé comme une oeuvre commune, de ces
films qu’Hollywood produisait dans les années 30 sans
signature reconnaissable autre que celle de son prestigieux studio
- Warner Bros. en l’occurrence.
Surtout, peu importe qui était vraiment aux manettes : qu’il
ait été réalisé par Zanuck, LeRoy ou
Alan Smithee, Je suis un évadé est
un petit chef-d’œuvre. Une heure trente sous tension,
dont on ressort lessivé, les poings serrés, prêt
à en découdre avec l’injustice de ce monde.
L’histoire est édifiante : la descente aux enfers d’un
homme condamné à tort à dix ans de bagne, pour
avoir été au mauvais endroit au mauvais moment, eût
d’ailleurs un tel retentissement à l’époque
qu’elle engendra un débat national sur la question
des travaux forcés, obligeant le gouvernement fédéral
à se pencher sur l’archaïsme du système
pénitentiaire de certains états américains.
L’impact sur le public fut d’autant plus fort que le
film, un triomphe, était basé sur une histoire vraie,
celle d’un certain Robert E. Burns, en cavale au moment du
tournage - et qui prodiguait ses conseils directement à Zanuck
et son équipe en échange de l’assurance de ne
pas être livré à la police. Pas fou, le producteur
avait compris tout le potentiel commercial et publicitaire de cette
contribution, et poussa le vice jusqu’à organiser,
à la sortie du film, une conférence de presse en présence
du fuyard devant des journalistes les yeux bandés. L’histoire
ne dit pas si c’est ce petit manège médiatique
au goût douteux qui assura à Warner l’un de ses
plus gros succès… mais le film en soi est une telle
claque que cette petite mise en scène était sûrement
superflue.
Le
pari n’était pourtant pas gagné d’office.
D’une écriture sèche et concise, Je
suis un évadé trace, en 90 minutes chrono,
10 ans de la vie d’un homme, et ce sans pathos ni la moindre
concession aux goûts du public de l’époque :
à la veille du tournage, l’entourage de Zanuck le presse
d’édulcorer le récit, mais le producteur refuse
net tout compromis. Le film devra être dur, implacable, au
risque de laisser une partie du public sur le bord de la route.
Alors qu’il a souvent été reproché à
Hollywood de clore sur un happy-end artificiel des scénarios
tirés de faits réels et dramatiques, Zanuck s’emploie
même ici à faire l’exact inverse : si Robert
E. Burns, le vrai fuyard à l’origine du projet, allait
être réhabilité quelques mois après la
sortie du film, le producteur prend tout le monde à contre-pied,
et conclut Je suis un évadé sur un
plan d’une noirceur qui a, aujourd’hui encore, peu d’équivalents
dans l’histoire d’Hollywood.
Bouleversant, Paul Muni trouve dans Je suis un évadé
son rôle le plus célèbre - avec, évidemment,
le mythique Scarface d’Howard Hawks, tourné
la même année. Habité par son personnage, il
livre une performance tétanisante, inédite, quelque
part entre les excès du cinéma muet (dont il ne vient
pas, mais dont il a hérité certains tics d’expression)
et une réelle modernité de jeu. En un regard caméra
plein de larmes, lorsque James Allen apprend les mensonges du gouvernement,
Muni invente littéralement un style, un jeu souvent sur la
corde raide mais qui emporte le morceau. Il est tout simplement
inoubliable... Cet entre-deux classicisme/modernité, on le
retrouve d’ailleurs dans la mise en scène de LeRoy/Zanuck.
Passé un premier quart d’heure un rien compassé
(le retour dans le giron familial a quelque chose d’un peu
plan/plan, dont on ne saurait dire s’il s’agit d’un
choix délibéré de mise en scène), Je
suis un évadé s’envole, rapide, virtuose
: la narration est un exemple de fluidité, s’épargnant
toute graisse inutile en enchaînant les scènes d’action
sans temps mort - à l’image d’une impressionnante
scène d’évasion dans un sous-bois, magnifiée
par la photo de Sol Polito. Et si le film fait une courte pause
en son milieu, entre les deux cavales d’Allen, c’est
là encore sans aucune forme de compromis. Les aventures sentimentales
d’Allen sont expédiées, toute tentative d’humour
est écartée : le film est un coup de poing, dont il
ne doit rester que ce sentiment de force brute.
Il y a au bout du compte quelque chose de profondément radical
dans ce projet. Construit sur les canevas somme toutes classique
des films de gangsters, de prison et d’évasion (par
certains aspects, le film anticipe de 15 ans L’enfer
est à lui de Raoul Walsh, ou plus loin encore Le
fugitif d’Andrew Davis) le film en prend in fine
le contre-pied, pour délivrer une épatante critique
sociale - étiquette que l’on accolera d’ailleurs
souvent à Warner par la suite. Car ici, le héros n’est
pas l’habituel bad-guy des films de gangsters : c’est
John Doe, Monsieur Tout-le-monde, écrasé par l’injustice
et la crise (si le film se déroule en 1919, il est tourné
en 31 et constitue une parabole transparente de l’Amérique
post-Dépression de 29). Ses aventures presque kafkaïennes
portent en elles toute la rage d’un cinéma qui découvrait
alors son pouvoir militant, sa force citoyenne, et l’explosif
mélange que pouvait constituer film d’action et discours
social. Œuvre d’une empathie déchirante, Je
suis un évadé reste aujourd’hui encore
un film d’une force peu commune. A l’image d’un
plan final dont on ne révélera pas la teneur, mais
qui pourrait bien marquer durablement votre parcours cinéphile.
A (re)découvrir d’urgence !