Terreur à la station balnéaire Amity Island. Alors que la haute saison vient à peine de débuter, une mystérieuse entité rôde près de la plage et attaque insidieusement le baigneur. Pour le shérif Martin Brody, nul doute possible : c'est un requin. Après l'examen d'un cadavre rejeté sur la plage, il interdit toute baignade et se met aussitôt à planter des panneaux de mise en garde. Les notables de la ville, soucieux de sauver la saison touristique, lui défendent toute initiative personnelle jusqu'au jour où un enfant est dévoré devant les yeux de centaines de touristes. Une prime est alors offerte à celui qui exterminera le monstre. Apparaît Quint, vieux routier des océans et chasseur de squales, qui va vivre aux côtés du jeune océanographe Matt Hooper et du shériff Martin Brody, sa plus fabuleuse aventure qui sera aussi sa dernière...

Les Dents de la Mer
(Jaws)
Réalisé par Steven Spielberg
Avec : Roy Scheider, Richard Dreyfuss, Robert Shaw, Lorraine Gary, Murray Hamilton
Scénario : Peter Benchley et Carl Gottlieb, d'après le roman de Peter Benchley
Photographie : Bill Butler
Montage : Verna Fields
Musique : John Williams
Un film MCA-Universal
Etats-Unis - 124 mn - 1975

Steven Spielberg lui-même n'y croyait pas. Tournage chaotique, explosion du budget, menaces de grève... Tous ceux qui ont participé à cette aventure croyaient fermement oeuvrer pour un énorme navet. C'est pourtant un énorme raz-de-marrée de spectateurs qui fera des Dents de la Mer à sa sortie, en 1975, un des plus gros succès de l'histoire du septième Art. Deuxième film de cinéma de Spielberg, j'ai envie de dire illico presto que ce cinéaste - qui n'avait même pas encore trente ans - n'avait déjà plus rien à prouver ; Dès son premier téléfilm, Duel (1971), le golden boy était déjà un Auteur. Film matrice et pur film de cinéma, Duel démontre le savoir-faire incontestable de Spielberg et, surtout, recèle ce "quelque chose" de sous-jacent présent dans pratiquement tous ses films et qui affecte l'Inconscient du spectateur.

Nous nous proposons justement de déchiffrer les premières images des Dents de La Mer qui suffiront pour "déterrer ce quelque chose" et en prendre pleinement Conscience...

Remplacez le camion de Duel par un requin et transformez le désert en un vaste océan et vous obtiendrez Les Dents de la Mer. Comme l'écrit très justement Jean-Pierre Godard dans son excellent livre intitulé "Steven Spielberg" (Ed. Rivages, 1994), le trajet du bateau L'Orca sur la mer à la poursuite du requin rappelle celui de la voiture de David Mann à la poursuite du camion sur l'autouroute, dans le désert. Dans ces deux films, il y a donc cette première similitude d'une longue course-poursuite qui est un duel ; un duel entre un personnage nullement héroïque et même tout à fait banal (David Mann dans Duel) voire même "handicapé" (Martin Brody dans Jaws) et une entité inhumaine, monstrueuse, sournoise, perverse, et même quasi-fantastique : présence surnaturelle, invisibilité du conducteur du camion fou dans Duel donnant l'impression d'une machine animée par une force occulte/ invisibilité naturelle du requin sous la surface de la mer, don d'ubiquité (camion et requin paraissant surgir de plusieurs endroits à la fois).


Dans leur sympathique bouquin "Steven Spielberg" (Ed. Dark Star, 2001) pas tout à fait satisfaisant, Julien Dupuy, Laure Gontier et Wilfried Benon parleront à propos du film qui nous préoccupe de "la lutte de la mer contre la terre, d'une lutte de toute éternité". Le duel serait donc celui entre deux forces, entre deux puissances... cela entraîne des considérations métaphysiques tout à fait bienvenues qui "élèvent" le film à un statut plus noble que celui du simple film d'horreur, mais elles ne suffisent cependant pas à révéler ce "quelque chose" de sous-jacent que nous évoquions.

Le film démarre par cette prise de vue surprenante : la vision subjective du requin - forcément du requin puisque le titre du film "JAWS" (en fr., mâchoires) apparaît aussitôt - manifestement à la recherche de sa prochaine collation ; le mouvement de caméra surprenant pour l'époque sur lequel se greffent les célèbres "Variations" de John Williams favorisant l'immersion du spectateur dans le film, le préparant au drame annoncé et, surtout, lui communicant la "fiche signalétique" du monstre marin. Comme il a été dit justement maintes et maintes fois, il était beaucoup plus efficace de ne pas donner à voir le requin [mécanique totalement défaillante, pour la petite histoire] mais de le faire ressentir au moyen d'un traitement musical magistral utilisé judicieusement par le réalisateur sur toute la longueur de son film. Ainsi, quand ces quelques notes graves retentissent et si, de surplus, la cadence s'accélère, on a de bonnes raisons de penser que le grand Blanc n'est pas bien loin...

Wilfried Benon qui parle à propos de ce film d'une "lutte de la mer contre la terre" est loin d'avoir tort : un plan d'ensemble faisant suite au générique précédemment évoqué montre un groupe d'ados se rechauffant auprès d'un feu de joie qui illumine la plage d'Amity by night ; un feu somme toute pas assez énergique pour repousser la part obscure "menaçante", celle de la mer, des vagues fouettant le banc de sable. On aurait aimé une tempête (sic) pour suggérer la puissance de la mer et, par association, celle du requin (pour les plus cinéphiles, pensez au bateau abritant Nosferatu dont le mouvement massif à l'entrée d'une ville portuaire allemande fait ressentir inconsciemment la force supranaturelle de ce passager bien particulier) Mais Spielberg favorise l'inverse : le calme avant la tempête. Nous y reviendrons tout de suite. L'image de vagues qui "frappent" la terre est pourtant bien une volonté du cinéaste et comme Wilfried Benon le remarque encore, elle correspond à la dernière image du film ; Comprendre que tuer un requin ce n'est pas tuer l'espèce ; comprendre que parvenir à surmonter une peur, ce n'est pas vaincre la terreur...

Continuons donc l'analyse du début du film pour atteindre le fin fond de l'histoire, observer la perle préciseuse en ouvrant avec d'infinies précautions le coquillage.

Un jeune homme en rut lance des oeillades à une jolie femelle en chaleur ; d'ailleurs c'est elle qui marque le début des ébats (très brefs) en se lançant - pauvre inconsciente - dans le vent avant de plonger dans la mer baignée de lune. Avant le grand plongeon, elle aura jeté par-ci par-là ses vêtements d'où, peut-être, la cause du retard du garçon... Plus sérieusement, remarquez dans un mouvement de travelling latéral la formidable envolée de la fille au niveau des dunes : elle fait même une sortie de champ alors que le garçon complètement saoûl à l'arrière mange le sable. Cet élan féminin est donc traité par le réalisateur par 1/ une sortie de champ dynamique, 2/ un montage/découpage serré avec utilisation du montage parallèle, 3/ la jeune femme se jete à l'eau (idée d'un plongeon rapide : on ne la voit pas descendre la dune pour rejoindre la mer) A noter un renversement abrupt de la direction de mouvement du garçon qui effectuait un trajet Gauche-Droite sur les dunes avant de le voir se mouvoir dans le sens inverse à l'instant précis où il dévale d'un versant pour atteindre la mer. Cette sorte de dégringolade fait bien évidemment partie du traitement et dynamise l'ensemble

L'esprit mal tourné de l'auteur de cet article (sic) comparera les vêtements jetés par la fille à une défloraison avant la grande hémorragie... Après tout, n'a t-on pas comparé la goutte de sang que Tippi Hedren prélève sur sa main après l'attaque d'un oiseau dans The Birds (Les Oiseaux) d'Alfred Hitchcock à une défloraison, et ce dans un contexte où la femme s'éprend d'un homme ? Steven Spielberg a vu et revu Hitchcock, c'est évident. La goutte de sang ? Nous y reviendrons aussi. La mer est en effet très calme, très belle éclairée par les premières lueurs du matin. En fait, le temps idéal pour un bain de nuit érotique. Je ne vous apprends rien en vous rappelant que le sexe et la mort, surnommés respectivement Eros & Tanatos, font bon ménage ensemble ; contexte idéal pour mourir ...


La "Séquence de la douche"

Nous intitulons cette partie d'analyse en faisant référence au film qui est sans doute le plus connu d'Alfred Hithcock : Psycho (Psychose). Hommage de l'auteur de ces lignes rendu au Maître, hommage également de Spielberg avec une application exemplaire du procédé hitchcockien. Pour la petite histoire, il semblerait que Hitchcock ait vu Les Dents de la mer et ait par la suite refusé à Spielberg l'accès au plateau de son dernier film Family Plot (Complot de famille) réalisé en 1976 soit un an après Jaws. Rappellons que Hitchcock est décédé en 1980. Pourquoi cette interdiction, ce refus de rencontrer le jeune loup du nouveau cinéma hollywoodien ? Peut-être bien parce que ce jeune loup est déjà une vraie Bête ; qu'il a signé un premier chef-d'oeuvre (Duel) puis très vite un deuxième (Jaws). Alfred Hitchcock était-il jaloux ? Sans doute. Combien de temps a t-il fallu au "Maître du Suspense" pour réaliser un premier film important ? Beaucoup, beaucoup plus de temps. A vrai dire, pas avant sa période américaine (excepté, éventuellement, The Lady Vanishes/ Une femme disparaît en 1938) Le traitement de Spielberg à ceci de comparable avec celui de Hitchcock dans Psycho (1960), outre le fait d'une disparition précoce d'un personnage féminin (je vous offre cette observation en cadeau...[sic]), d'une séquence d'horreur au déroulement dramatique en trois temps : Le premier temps correspondant à un moment calme sans effet poussif pouvant introduire du suspense, le deuxième temps qui est la scène d'horreur (sommet dramatique) qui prend à la gorge de manière fulgurante (par surprise dans Psycho) et une troisième phase qui correspond à un retour au calme, qui suit la scène sanglante. On doit toutefois avouer que, du fait du découpage particulier et la vision du générique de Jaws, la première phase de la séquence dont nous faisons l'autopsie n'est pas dépourvue de suspense ; mais cela est sans commune mesure à un traitement classique type "montage parallèle à partir d'une bombe à retardement filmée en gros plan et dont l'explosion est imminente".

A propos de Psycho, nous évoquons bien entendu la fameuse séquence de la douche, celle de l'assassinat de Marion Crane par le psychopathe Norman Bates déguisé sous les traits de sa propre mère. Une séquence là aussi calme et érotique (douche apaisante) dans un premier temps, se poursuivant par un meurtre aussi effroyable que fortuit (litt. coups de poignard dans le dos) et se concluant sur des plans d'autopsie. La séquence des Dents de la Mer est taillée dans le même bois, avec mer calme et silencieuse dans un premier temps, puis remous puissants et éclaboussures (jets d'eau et de sang) correspondant à l'attaque du requin (par surprise et à revers pour la victime... tout comme Marion Crane!), et enfin retour au calme après consommation du crime (les vagues continuent de déferler sur la plage/ le jet de douche continue de pleuvoir dans la baignoire)

Le "pommeau de bain"...

Etudions maintenant les "Variations" de Spielberg par rapport à la partition d'Hitchcock, tel Mozart sur celle de Salieri (Hitchcock étant quand même meilleur que Salieri dans la pratique de son Art...) et nous noterons tout d'abord la géniale idée d'intégrer dans la séquence de Jaws la balise en mer qui, outre la fonction de servir de repère dans l'espace filmique, permet d'associer à l'image une dimension sonore très intéressante : la balise émet un petit son de cloche qui rythme ou ponctue la séquence. Ce seul bruit, pourtant banal, confère à celle-ci une atmosphère délicieusement inquiétante. Il pourrait être interprété par le spectateur comme un signal d'alarme (: la cloche sonne pour lui) Ici, on ne peut qu'admirer le pouvoir d'expression du Cinéma que nulle autre forme d'Art peut reproduire.
Cette balise a enfin une dernière fonction : celle de servir d'objet-témoin (merci encore Hitchcock), témoin à froid (c'est le cas de le dire), après le carnage, après la mort de la victime ; le spectateur s'identifiant à cet objet car témoin privilégié il est lui aussi. L'objet-témoin dans Psycho étant le pommeau de douche.

Ce qui est encore remarquable est dans le découpage : le passage abrupt d'un plan d'ensemble (le vaste océan lorsque la femme s'y "noie" complètement) et le gros-plan sur son visage lorsqu'elle émerge quelques instants plus tard dans un autre plan pour prendre naturellement une grande bouffée d'air au matin naissant. Ce qui est ingénieux de la part du cinéaste est de la montrer pleinement consciente et saine d'esprit au moment même où elle va être dévorée par le dinosaure des eaux, tandis que le manchot resté sur la banquise est définitivement knock out et que, par conséquent, tout espoir de secours est réduit à néant.

Grande séquence donc née sous la bonne étoile d'Alfred Hitchcock ; L'influence du maître anglais ne se bornant donc pas à la seule utilisation par Spielberg du < transtrav > qui est "un effet de prise de vues combinant un mouvement d'appareil réel contrarié par un effet de zoom en sens inverse de façon que le sujet garde la même dimension dans le plan" et "créant ainsi un curieux effet sur la morphologie du personnage et une vertigineuse métamorphose du décor qui l'entoure" (Vincent Pinel, Vocubulaire technique du cinéma, Ed. Nathan, 1996) ; technique utilisée dans Vertigo (Sueurs Froides) et repris dans la grande séquence de la plage lorsque l'agent Martin Brody visualise l'attaque du requin. Cette influence étant immanquablement évoquée dans tout article traitant de ce film, de façon que l' (ôh combien importante) information soit transmise de génération en génération (sic). Mais qui a relevé, par exemple, que le filet de sang qui se répand sur la main du fiston de Brody [à la 5'52'' minute] fait incontestablement écho à la goutte de sang sur le doigt de Tippi Hedren dans The Birds ? Que la goutte se déversera par la suite en torrent, que la petite plaie alimentera par la suite la grande hémorragie. Pour les plus cinéphiles, qui a relevé le triple resserrement de plans au moment où Brody, assis sur le sable, essaye tant bien que mal d'entrevoir ce qui se passe au niveau de la mer, épisode qui renvoie au triple resserrement de plans consécutif (d'ailleurs moins subtil) dans The Birds lors de la découverte du cadavre de l'institutrice dans sa maison ?

"Dis, mam', est-ce que je suis vacciné contre le tétanos ?"

Nous abordons maintenant la dernière partie de l'étude où nous tenterons de révéler ce "quelque chose" dont nous parlions au commencement et que nous semblions avoir oublié.

La dernière image de nuit qui correspond à la fin de la séquence d'horreur se confond, au moyen d'une quasi parfaite surimpression, à la première image de jour (remarquons que cette effet est utilisé au début du film Amadeus de Milos Forman ; soit dit en passant pour rendre aussi un dernier hommage à Mozart [sic]), facilitée par le cisaillement naturel du plan par la ligne d'horizon. Entrée de champ de la tête de Martin Brody sur laquelle nous nous arrêterons. Derrière de tête filmée en gros-plan, située à droite du plan tandis que la mer en arrière-plan investie la gauche ; Tête légèrement floutée dans la profondeur de champ voulue par le metteur en scène de façon à conserver la netteté sur la mer et créer ainsi un rapport entre L'homme et la mer... Nous revenons donc à la notion de "duel", de "confrontation", de "face à face". Pourtant nous avons employé le terme "rapport" ; et qui dit "rapport" dit "lien".

Si on peut voir dans ce rapport une dimension métaphysique ou mystique qu'on peut très bien ressentir à la vision de ce film ou à la lecture d'un chef d'oeuvre littéraire comme Le Veil Homme et la Mer d'Hemingway ou le Moby Dick de Melville, une lecture psychanalytique de Jaws peut permettre de comprendre réellement les intentions dissimulées de l'auteur du film.

Sans alourdir cette analyse qui se veut dynamique, disons brièvement et en vulgarisant que la psychanalyse enseigne que le l'humain est constitué d'un 'appareil psychique' divisé lui-même en trois 'instances' : le 'Ca' (partie inconsciente), le 'Moi' (partie consciente), et le 'Surmoi' (instance moralisatrice et de régulation) ; Le 'Ca' étant une sorte de 'réservoir des pulsions' sur lequel le sujet n'a aucune maîtrise, source de dérèglements psychiques type "troubles obsessionnels compulsifs" (TOC) qui peuvent dominer le Sujet. Avec beaucoup d'efforts et de courage, le psychanalyste Freud a enseigné que le sujet refoulait en permanence des idées obscènes, essentiellement d'ordre sexuel, condamnées par la Loi (aussi bien celle qui régit une société et, par réaction, le < Surmoi > répressif qui condamne les idées déviantes qui s'opèrent au niveau du 'Moi' et qui vont être refoulées dans le 'Ca' pulsionnel et part inconsciente du sujet) Tout ceci n'est pas simple mais poursuivons : Ces idées obscènes enfouies au plus profond du psychisme de l'homme n'ont de cesse de vouloir "remonter à la surface" c'est-à-dire "frapper" la conscience du sujet. Ce 'retour du refoulé' est source d'angoisse et, selon le "degré de pression", responsable de troubles plus ou moins sévères d'ordre essentiellement névrotiques ou psychotiques.

Quel état dans la vie du sujet se rapproche le plus de la part inconsciente qui le détermine ? Celui du rêve! Et nous pouvons enfin remarquer, après ce nécessaire exposé, que tout le début de Jaws qui se déroule dans l'obscurité du fond sous-marin et l'emprise de la Lune peut être considéré à un rêve ou plutôt à un cauchemar que fait Martin Brody. On retrouve dans ce cauchemar la sexualité libérée, débridée (n'exagérons rien, on est après tout dans un film de Spielberg) et la mort qui joue immanquablement de concert avec elle. C'est cette 'pulsion sexuelle', cette 'pulsion de mort' que le sujet doit à tout prix refouler, mater, pour ne pas perdre son équilibre mental. Le requin refoulé dans les tréfonds (de l'inconscience) va enfin pouvoir remonter à la surface et mordre. Dans les cauchemars, les monstres sont lâchés, déchaînés et provoquent le réveil brutal du dormeur saisi de sueurs froides.

La transition de la première séquence (de nuit) à la deuxième (de jour), se faisant au moyen d'une parfaite surimpression, créée donc un lien entre la tête de Martin Brody (c'est dans sa tête que tout se passe) et la mer dont il a cauchemardé pendant la nuit, objet de sa phobie. Car le policier Martin Brody est bel et bien névrosé (/ "handicapé mental") et ne peut s'aventurer dans l'eau.

Donc, avons-nous bien à faire à un face à face mystique prôné par beaucoup ? Ne serait-ce pas plutôt un face-à-face intériorisé, une lutte d'un seul homme contre lui-même ? La mer est surface réfléchissante et renvoie à Brody sa propre image. La mer détient une vérité sur l'homme qui va s'y aventurer. D'ailleurs, ne dit-on pas communément que la conquête de l'espace par l'homme lui permettra d'en apprendre plus son son origine, ses limites ? C'est sur ce point que Jaws et Alien de Sir Ridley Scott se rejoignent. Dans ces espaces infinis et angoissants (réservoirs des pulsions...), l'homme va inexorablement buter sur un monstre qu'il va devoir dominer (pour ne pas dire tuer). La victoire sur le monstre et la peur sera source de soulagement, d'apaisement et fera de l'explorateur
un autre homme. C'est bien ce qui se passe à la fin de Jaws lorsque Brody, après avoir abattu le "dinosaure" (enfouis au plus profond de son inconscient, depuis sa plus tendre enfance), nage comme un poisson dans l'eau en exclamant l'incroyable : "Et moi qui avait horreur de l'eau !"

On pourrait terminer l'analyse sur ces bons mots, ce qui serait déjà bien assez suffisant ; mais le film recèle encore un trésor qui constitue le sous-texte ou la "sous-histoire".

Une bonne faculté d'analyse et une bonne connaissance du cinéma de Spielberg permet de se rendre compte à quel point l'imagerie de la seconde Guerre mondiale hante ses films, de Duel en passant évidemment par La Liste de Schindler, Le Soldat Ryan jusqu'à son oeuvre la plus récente La Guerre des Mondes. Les Dents de la mer n'échappe pas à la règle et, sous couvert d'un film d'horreur apparemment banal bien qu'efficace, Spielberg développe insidieusement sa thématique maîtresse. Ainsi, dans la séquence qui précède la dernière attaque du requin, sensée être un moment de répit mais qui, paradoxalement, communique un certain malaise au spectateur, le vieux chasseur de squales Quint évoque son histoire : le naufrage du croiseur américain L'Indianapolis dans l'océan Pacifique et les jours d'attente angoissante avant l'arrivée des secours. Bilan : des centaines de membres d'équipage dévorés et une poignée de rescapés. C'est depuis ce jour que Quint ne vit plus que de la chasse aux requins, évidemment par vengeance. Notons alors que sur le bateau L'Orca résident trois générations d'hommes : le vétéran qui a vécu la grande Histoire (Quint), l'homme mature père de famille (Brody) qui a peut-être vécu les effets de la Guerre, et le jeune scientifique fougeux (Hooper) pour qui la Guerre est une histoire de vieux (à l'instar des jeunes Japonais d'Hiroshima qui s'endorment aujourd'hui pendant les discours des derniers survivants de la "Catastrophe") Et quel homme ressent la plus grande angoisse pendant la partie de pêche ? Martin Brody... qui est issu de la génération d'après-guerre. Alors il est permis de dire que le Brody souffre d'un Trauma inscrit en lui depuis sa naissance, allons même jusqu'à dire dans ses gènes, figuré par l'attaque incessant du requin qui est, en réalité, le traumatisme de la seconde Guerre mondiale.


L'histoire parallèle de Jaws est celle qui traite de la grande Histoire, celle de la deuxième Guerre mondiale et, plus précisément encore, l'épisode de la Guerre navale dans les eaux du Pacifique ; guerre navale pendant laquelle le croiseur américain L'Indianapolis, qui portait la bombe qui devait s'abattre sur Hiroshima, coula au retour de sa mission dans les eaux infestées de requins...

Nul autre animal peut mieux figurer les horreurs de la Guerre.

Le jeune Spielberg, non content d'être un artiste génial, est un auteur confirmé et un homme engagé. Le grand réalisateur Alain Resnais à qui l'on doit le bouleversant Nuit et Brouillard l'avait très vite compris.

Aujourd'hui on ne peut que sourire aux critiques qui qualifiaient et qualifient encore son cinéma d' "infantile". Comme le disait Freud, il n'y a rien de plus sérieux qu'un enfant en train de jouer ...


Image :
Le master est basé sur des éléments qui n’ont pas fait l’objet d’une restauration en profondeur. Subsistent donc quelques griffures et points blancs. Mais c’est bien le seul reproche que l’on pourra faire à cette édition, tant le rendu de l’image est satisfaisant : bonne définition, couleurs chaudes mais respectant la colorimétrie originelle, compression d’une discrétion totale, sans oublier un léger grain évitant un résultat trop aseptisé.

Son : L’un des intérêts majeur de cette nouvelle édition est de pouvoir profiter à nouveau du mixage mono originel récompensé par un oscar en 1976. Equilibré, intelligible, vif lors des passages musicaux et ne manquant pas de puissance ni de basses, c’est la piste à privilégier. Pour ceux dont les oreilles exigeront un son plus ‘moderne’, l’éditeur propose deux remix multicanaux 5.1, l’un en Dolby Digital, l’autre en DTS. Si ces nouveaux mixages ne dénaturent pas fondamentalement la piste d’origine - à priori, aucun effet n’a été ajouté -, leur coloration est peut-être un peu trop froide. Entre les deux, on optera éventuellement pour le DTS, légèrement plus dynamique et détaillé, mais une fois encore le mono a notre préférence. L’éditeur propose aussi des doublages 5.1 en français et en espagnol. Ils sont de bonne facture, mais certains francophones nostalgiques se désoleront de ne pas retrouver la version française de leur enfance.

Universal
124 mn
Zone 1
Menu musical et animé
Chapîtrage fixe
Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : anglais mono 2.0, Dolby Digital 5.1 et DTS 5.1, français Dolby Digital 5.1, espagnol Dolby Digital 5.1
Sous titres : anglais, français (québécois), espagnol


Disque 1 :

- Deleted Scenes and Outtakes : présentées en 4/3, ces 13 mn 30 de scènes coupées et prises alternatives comprennent :

- Une courte conversation du couple Brody au sujet des tâches ménagères
- Une version légèrement plus longue de l’interrogatoire du jeune homme par Brody, complétée d’une séquence de découverte du corps de la baigneuse complètement différente.
- L’adjoint de Brody prévient le Maire de la décision du chef de la police de fermer les plages.
- La séquence du bac est plus complète, on y apprend notamment que Brody a été choisi car il n’a aucun lien familial avec Amity.
- Mme Kintner sort de l’hôtel de ville, visiblement bouleversée tandis qu’arrive Quint, dont on ne voit que les bottes dépasser derrière la portière de sa voiture ornée d’un requin, ce qui rappelle un certain conducteur de camion.
- Quint se rend dans un magasin de musique pour y acheter les fameuses cordes de piano que seul le grand blanc peut dévorer. Il en profite pour ‘accompagner’ vocalement un jeune garçon interprétant L’Hymne à la Joie à la clarinette.
- On découvre de nouveaux pêcheurs du Dimanche partant à la chasse au requin. On les voit surtout s’affronter assez violemment pour s’emparer de la dépouille du squale dans une scène assez impressionnante.
- Helen Brody relate à Hooper le massacre d’une mère loutre qu’elle a vu dans un reportage de Cousteau.
- En se rendant à l’autopsie improvisée du requin, Hooper relate à Brody son expérience du téléphone rose.
- L’assistant de Quint refuse de se joindre à la chasse au grand blanc et démissionne.
- Quelques chutes de caméra montrant Roy Scheider ayant de problèmes avec son arme, ainsi que Robert Shaw proposant plusieurs versions de ses cris d’agonie.

La plupart de ces séquences sont dans un état de conservation satisfaisant, mais certaines sont des chutes non étalonnées comprenant même les claps. Elles n’intéresseront guère que les grands amateurs du film, toujours heureux de découvrir de nouveaux plans de Robert Shaw. Il faut toutefois signaler que la séquence de l’affrontement des pêcheurs est assez exceptionnelle et aurait sans doute mérité de figurer dans le montage final, de même que l'amusante scène du magasin de musique. .

- From the Set – 8 mn 40 : conçu pour la télévision, ce document offre plusieurs intérêts : il nous propose bien entendu des images du tournage, mais aussi une interview de Steven Spielberg sur le plateau – à une époque où, comme le souligne le commentaire, les vraies vedettes sont les réalisateurs, on scrute les faits et gestes de ce jeune prodige de 26 ans. Il parle du tournage de Sugarland Express, ce qui n’est pas un mal lorsque l’on voit l’édition minimaliste disponible actuellement, et nous parle de sa façon de travailler avec les acteurs.

Disque 2 :

- The Making of Jaws – 123 mn : Voici donc le fameux documentaire de Laurent Bouzereau, celui pour lequel un grand nombre d’amateurs des Dents de la Mer rachètera cette édition. Conçu à l’origine pour le somptueux coffret laserdisc de la collection Signature, il avait été raccourci de près d’une heure lors de la première sortie du film en DVD : le public généraliste de ce nouveau support n’était paraît-il pas prêt à voir des suppléments de plus d’une heure, au contraire des amateurs de laserdiscs, soi-disant plus ‘cinéphiles’. L’éditeur est fort heureusement revenu à la raison et, peut-être en partie sous la pression des fans, nous propose ce documentaire dans son intégralité. Exhaustif est le mot qui convient : laissant la parole à tous les participants, il revient sur tous les points de la conception du film, de l’écriture du scénario aux retournages ayant suivi la première projection en passant par les problèmes techniques liés au requin mécanique. Steven Spielberg, ses acteurs, producteurs et techniciens ne tarissent pas d’anecdotes. Ceux qui souhaiteraient en apprendre encore plus se plongeront dans le journal de tournage de Carl Gottlieb, ‘The Jaws Log’, mais en l’état ce supplément est une mine d’informations.

- Jaws Archives :

* Story-board : dus à Tom Wright, ces story-boards sont bases sur les premières versions du script en présentent des variantes sur le générique, la mort de la baigneuse et du petit Kintner, ainsi que celle d’un marin ayant disparu du scénario final, et la scène de la cage, qui comporte ici deux versions. Enfin, une nouvelle fin, très proche de ‘Moby Dick’ est proposée. Suivent quelques croquis du requin et le story-board de la confrontation finale telle qu’elle est montrée dans le film.

* Production Photos :
de très nombreuse photographies de tournage, couleur et noir et blanc, représentant les acteurs et les techniciens en plein travail, mais parfois aussi lors de moments de détente. Figurent également dans cette rubrique quelques clichés de la première version de la scène de l’étang, ainsi que du tournage en Australie avec de vrais requins. Cette section se termine par une série de photos montrant John Williams dirigeant l’orchestre.

* Marketing Jaws : cette galerie présente quelques exemples de matériel publicitaire – affiches, photos d’exploitation – et d’objets dérives – badges, casquettes,…

* Jaws Phenomenon : vous trouverez ici quelques photos d’exploitation venues d’autres pays, ainsi qu’une série de couvertures de livres et de magazines.

On regrettera toutefois que ces documents ne soient pas présentés en plein écran et que la définition de certains d’entre eux soit un peu trop faible.

Tous ces suppléments sont sous-titrables en français (québécois).

Cette édition du trentième anniversaire est également accompagnée d’un livret d’une cinquantaine de pages. Si les informations qu’il contient se retrouvent dans les suppléments, les photos reproduites sont de toute beauté.

Test technique de Franck Suzanne.

En savoir plus
La fiche Imdb du film


Les autres films de Steven Spielberg chroniqués par Classik
Duel

© Dvdclassik.com - Janvier 2006 - laredaction@dvdclassik.com