JC : Que vous inspire ce marché des DVD à bas prix, ces titres que l’on trouve dans les solderies ou en complément d’un journal ?

MC : Nous avons participé à certains DVD vendus avec des journaux, trois pour être exact : Monsieur Batignolle, The Barber et L’Ami américain. Cette expérience n’a pas eu de répercussion négative sur leur vente dans le réseau traditionnel. N’oublions pas que la vente « avec journal » est un phénomène épisodique, qui ne dure pas plus que quelques jours. En ce qui concerne les DVD à petit prix, ils risquent de désorienter le consommateur qui finira par perdre de vue la valeur réelle d’un titre DVD. Est-ce 1 €, 6 €, 10 € ou encore 14 € ? Cette tendance a modifié les habitudes de consommation. Mais je comprends la logique économique des Majors : leurs éditions couvrent le monde entier et leur pressage n’est pas cher. Le raisonnement économique est implacable. Mais pour un éditeur indépendant comme nous, c’est très dur. C’est le même DVD qui tourne et on le décote d’année en année. Je prends la collection western de la Paramount comme exemple. Quand ces films sont sortis, j’avais très envie d’acquérir Un homme nommé Cheval ou Cent dollars pour un shérif. Mais à 22,99 €, vu la qualité de leurs éditions, l’achat était impensable. En revanche, quand ils sont ressortis à 14,99 €, j’en ai acheté six (rires).

RN : On a d’un côté les majors comme vous disiez, et de l’autre les éditions à très bas prix vendues sur Internet. Je pense par exemple aux séries Ciné Club.

MC : Tout à fait. D’ailleurs ils ont repris notre typologie d’emballage. Mais si leur packaging est très soigné, la qualité technique n’est heureusement pas encore à la hauteur. Mais en tant que label indépendant, notre marge d’action est limitée, nous ne pouvons que suivre la tendance. A nous de trouver des solutions et de nous adapter.

RN : En optant pour des rééditions à bas prix par exemple ?

MC : Le jour où nous baisserons les prix, ce qui ne saurait tarder, nous serons obligés de changer de typologie d’emballage et de supprimer les livrets. Nous garderons les packagings de qualité pour les éditions prestige et événementielles Mais la qualité de restauration de nos films qui est, je crois, notre marque de fabrique, ne va, elle, pas changer. Car nous ne sommes pas qu’éditeurs de DVD, nous sommes aussi distributeurs salles et vendeurs télé. Nous jouons sur trois tableaux. Si nous options pour une baisse de prix, celle-ci frapperait de plein fouet la collection des Introuvables, qui serait alors proposée dans une version "light", avec la même galette. Le coût de fabrication du packaging et du livret des Introuvables est énorme. Au prix où nous les vendons, soit 21,99 €, je peux vous dire que la marge est serrée. Si nous en vendions 12 ou 15 000 unités, le problème ne se poserait pas. Mais ce n’est pas le cas. Nous ne pourrons pas tenir éternellement car, somme toute, nous nous adressons à un cercle souvent plus restreint que ce que nous imaginions au départ. Quand nous avons lancé Les Frissons de l’angoisse, je pensais que nous en écoulerions 10, 15 voire 20 000 exemplaires. Au final, nous terminerons l’année aux alentours des 8 000 unités vendues. Ce n’est pas tout à fait le résultat escompté.

RN : Et qu’en est-il des rééditions qui consistent à ressortir un titre avec une amélioration technique ou accompagné de nouveaux suppléments ?

JF : Je pense particulièrement à Goyokin.

MC : Cela ne nous était jamais arrivé jusqu’à Goyokin. La rencontre avec Okazaki Kozo, tout à fait fortuite, nous a permis de parfaire nos connaissances sur le film. Pour la première fois, nous nous sommes dit que nous disposions de suffisamment d’éléments de valeur pour faire une édition Collector. Le making of, tourné par Okazaki Kozo, même s’il n’est pas d’une qualité technique extraordinaire, se révèle un document d’exception. Je pense qu’il n’y aura que les possesseurs de la première édition qui se plaindront de cette réédition. Et encore…

RN : Les gens s’impatientent aussi pour l’édition des Baby Cart.

MC : Il faudra en effet être patient (rires). Nous prévoyons d’organiser une ressortie en salles des six films en copie neuve, en juillet ou en août 2005, suivie d’une sortie DVD en septembre.



JF : Quand les éditions HK Vidéo les ont sortis, nous savions déjà que vous deviez les éditer. Beaucoup d’entre nous hésitions car nous nous demandions ce que vous alliez proposer de plus.

MC : En terme de qualité d’image, je pense que notre copie sera un cran supérieure, mais, honnêtement, la copie HK était plutôt satisfaisante. Nous prévoyons d’inclure un entretien avec Kazuo Koike, ainsi que plusieurs modules sur la transposition de la BD à l’écran, la violence au cinéma, etc., énormément de documents d’archives et un livre de 80 pages. Nous devrions proposer un coffret des six films, accompagné d’au moins un DVD pour les compléments. Il n’est pas exclu qu’il y ait les reproductions des affiches originales à l’intérieur du coffret.

JC : Justement, à propos du packaging, des jaquettes et du design, êtes vous animés par un esprit de collection ? La volonté d’en mettre plein la vue ?

MC : Nous sommes sensibles à l’esthétique. Depuis la création de Wild Side, nous travaillons avec le même graphiste (Valérie BOUCREUX – Agence Atomika), qui est responsable de quasiment tous nos packagings et affiches de cinéma. Un style a fini par s’affirmer avec le temps. Nous rêvions que la notoriété et la qualité du label soient telles que le public, fidèle et confiant, finirait par acheter le nouveau titre, sans se soucier de la nature du film. Ce que l’on pourrait appeler le syndrome Criterion. Dans la réalité, ce n’est pas vraiment le cas. Nous devons donc faire un peu plus d’efforts que prévu.

RN : Puisque nous évoquons les éditeurs, cherchez-vous des accords ou en avez-vous conclus avec des éditeurs étrangers comme Anchor Bay, Criterion ou Bfi ?

MC : En matière d’achat, nous recherchons les masters existants, mais nous n’avons pas d’accords spécifiques. Tout se joue au coup par coup. Pour Sisters, on nous a proposé de nous racheter bonus et packaging pour une exploitation mondiale. De même, il arrive que le Bfi nous contacte afin d’acheter nos copies. Parfois, nous sommes intéressés car cela signifie de nouvelles rentrées d’argent. Enfin, de notre côté, nous pourrions acquérir, par l’intermédiaire de la Toho, les masters de Criterion.

JC : A propos de Sisters, le problème du léger recadrage a été soulevé.

MC : J’en porte la responsabilité. Il n’y avait pas vraiment le choix, car les sous-titres français étaient incrustés dans le négatif. Pour les quelques scènes incriminées, deux options s’offraient à nous : soit nous laissions les sous-titres français, et le résultat aurait été très laid, soit on pratiquait ce petit recadrage. Alors oui, il y a bien un zoom, mais je vous assure que ce recadrage est extrêmement léger. J’avoue qu’une telle maniaquerie me dépasse… Nous n’avons pas le sentiment d’avoir commis un crime de lèse-majesté.

RN : Puisque l’on évoque les questions qui fâchent, certains de nos lecteurs émettent des critiques à l’encontre de certains titres. Par exemple, le cadrage de Shock Corridor qui est zoomé.

MC : Ce film n’a jamais été recadré. Il a seulement été matté pour le cinéma. Les copies que nous possédons proposent l’image telle qu’elle a été tournée.

RN : Plusieurs personnes ont parlé d’un léger voile verdâtre sur Force of Evil.

MC : C’est ce que j’ai lu sur certains forums et j’ai gentiment suggéré aux gens de régler leur diffuseur car c’est de la pure fantaisie.

RN : Pour parler plus généralement, les gens adorent Wild Side, mais souvent des critiques ponctuelles apparaissent pour certains titres, notamment à propos de la compression. Aujourd’hui, est-il encore concevable qu’un éditeur puisse mal compresser un film ?

MC : L’éditeur n’est pas en cause, tout dépend de l’authoring.

RN : Pourquoi un éditeur accepterait-il de sortir un titre avec une compression limite ?

MC : En ce qui nous concerne, je n’ai pas relevé de problèmes majeurs de compression sur nos titres. Mais ça peut arriver, tout dépend du matériel de départ, car la qualité de la copie d’origine a un impact sur la compression. Certains des défauts présentés par la copie s’accentuent énormément à la compression et il est extrêmement difficile de les corriger. Cela dit, j’estime que notre niveau de qualité est élevé, nous y mettons un point d’honneur.

JC : Quelle est votre politique concernant les bonus ? Engagez-vous régulièrement des journalistes ?

MC : Je dirais non, exception faite des films de la Shaw, pour lesquels nous avons engagé Frédéric Ambroisine sur l’intégralité de l’édition, compte tenu de son désir ardent d’y participer et de ses compétences. Et le résultat, impressionnant, parle de lui-même. Pour le reste des titres, c’est au coup par coup. Nous préférons effectuer personnellement le travail de recherche et de compilation d’archives.

RN : Préférez-vous créer les bonus ou vous procurer du matériel existant ?

MC : Se procurer des documents tous faits facilite grandement notre travail, mais lorsque nous n’obtenons pas le matériel souhaité, nous avons la possibilité de réaliser des documents qui éclairent le film de manière intelligente. Quand nous n’avons pas la possibilité d’offrir des suppléments, nous sortons alors le film tel quel. Mais en général, nous nous arrangeons toujours pour trouver des photos et autres documents rares, même si ce ne sera pas toujours le cas. Sur le coffret Films noir de Kurosawa, peu de matériel était disponible et nous ne pouvions pas acheter les seuls documents valables qui étaient malheureusement déjà réservés. Nous sommes allés chercher un petit document à l’INA qui avait été fait sur le tournage de Kagemusha, mais de nombreux journalistes l’ont trouvé hors sujet. Ce que je conteste, car ce petit film permettait d’apprécier le travail du maître à l’œuvre.

JC : Au niveau du son, quelle est votre politique ? Une volonté de préserver la bande son d’origine ?

MC : La même politique que pour l’image. Même si nous avons remasterisé certains films comme Short Cuts ou Barton Fink, la volonté de préserver les éléments d’origine est une exigence. Sur les classiques, nous conservons toujours la piste d’origine nettoyée. Nous passons donc également énormément de temps sur le son, mais moins que sur l’image. Si restaurer une piste audio japonaise de fond en comble est assez compliqué et son impact relativement réduit, en revanche, restaurer les pistes en anglais, apporte une réelle valeur ajoutée. Par ailleurs, nous faisons beaucoup de recherches sur les VF d’origine, bien qu’on n’arrive pas toujours à les retrouver.

RN : Et quel est votre avis sur les sous-titres réservés aux malentendants ? En France, nous sommes très frileux à ce sujet par rapport à ce que font les Américains.

MC : C’est très juste, mais nous ne parlons pas du même marché. Tout est une question de coût. Notre budget ne nous permet pas d’investir dans ce procédé. Nous souhaiterions offrir cette facilité, mais sans l’apport de subventions publiques, c’est aujourd’hui infaisable.

JC : J’imagine que l’absence de sous-titres anglais est du à une question de droits ?

MC : Tout à fait.

RN : Quelle importance attachez-vous à Internet ? En particulier à un site comme le nôtre, ou aux demandes exprimées par les lecteurs de la toile ?

MC : Nous avons déjà échangé des points de vue avec des internautes sur des forums ou des chats Internet. Nous tenons compte de ce qui nous semble pertinent, mais je le répète, j’ai personnellement du mal avec la maniaquerie excessive. Une remarque récurrente concerne la richesse de notre catalogue, les acheteurs ne peuvent plus suivre. Nous réfléchissons à la question, peut-être faudrait-il varier les rythmes des sorties ? De fait, nous tenons à cette proximité. Nous recevons quotidiennement quelque 10 à 15 mails, tant positifs que négatifs. Nous répondons toujours aux mails qui nous sont envoyés. Puisque nous évoquons Internet, nous n’allons pas tarder à proposer de la vente en ligne sur notre site, vraisemblablement aux alentours du 15 décembre ; ce serait l’idéal avant Noël. Notre prix public conseillé y sera maintenu tout le long de l’année.

JC : Parlons de l’avenir. Quelques petits scoops pour 2005 ? Et avant toute chose, une question qui nous brûle les lèvres : La Rage du tigre, c’est pour quand ?

MC : La Rage du tigre sortira en salles le 26 janvier 2005. Le DVD est prévu pour le printemps, début avril, dans une édition double DVD. Le coffret de la trilogie paraîtra au même moment et les deux autres films ne seront pas disponibles à l’unité. Nous sortirons aussi deux dessins animés absolument magnifiques : Le Chat botté et Les Joyeux pirates de l’île au trésor, les débuts de Miyazaki. Le coffret la Trilogie du Sabre de Kenji Misumi avec Kiru (Tuer), Ken (Le Sabre) et Ken Ki (La Lame diabolique), qui était prévu cette année, paraîtra finalement en février prochain. Les sorties Shaw Brothers s’étaleront tout au long de l’année. La Main de Fer a été repoussé, car c’est le film Shaw Brothers que nous avons choisi de sortir en salles en janvier 2006. Il y aura un autre dessin animé proprement génial, Space Firebird, scénarisé par Tezuka. L’intégrale Baby Cart que nous avons déjà évoquée. Un coffret Jules Dassin pour octobre 2005 avec Les Démons de la liberté et La Cité sans voiles dans des copies à tomber par terre, que nous sortirons en salles juste avant. En octobre également, le Macbeth d’Orson Welles, enfin restauré dans sa version intégrale. Voilà dans les grandes lignes. Il y aura un peu moins de titres que cette année et le rythme sera moins soutenu. Pour certains films qu’on essaie d’avoir, nous nous heurtons à des conditions économiques qui ne nous conviennent pas. Et nous sommes donc obligés d’attendre une meilleure opportunité. Il y aura enfin plusieurs opérations commerciales autour des Introuvables et de la Shaw Brothers vers, je l’espère, le mois de mars 2005.

JC : Peu de place pour le western….

MC : Je serais ravi d’en proposer ! J’avais d’ailleurs fait des propositions à la Paramount afin de racheter les droits de La Vallée de la peur et des Aventures du capitaine Wyatt, qui est l’un de mes films préférés. Mais ils ont décliné mon offre. Ce n’est donc pas faute d’avoir essayé.

JC : Quels titres rêveriez-vous d’éditer ?

MC : Il y en a beaucoup. Mon grand rêve serait de sortir une édition digne de ce nom de La Nuit du chasseur. Aujourd’hui, toutes les conditions sont réunies : il existe une copie restaurée par l’UCLA qui a été présentée à Cannes il y a deux ans par Martin Scorsese, existe également deux heures de rushes réunis dans un documentaire qui a été projeté dans divers festivals et enfin le livre Between Heaven and Hell : Filming The Night of The Hunter qui mériterait une édition française dans une traduction digne de ce nom. Vraiment, il y a matière à faire quelque chose de superbe.

JC : Quel est le titre dont vous êtes le plus fier ?

MC : En terme de qualité éditoriale, certainement le coffret Le Tigre du Bengale / Le Tombeau hindou. Ces deux films correspondent à un vrai souvenir d’enfance et je tenais vraiment à rendre hommage à ce grand classique du cinéma d’aventures. Je suis également fier du coffret Films noir de Kurasawa, en particulier pour la qualité des copies. En fait, vous vous trouvez en face d’un éditeur qui est fier du travail accompli (rires).

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Propos retranscrits par Roy Neary

© Dvdclassik.com - Novembre 2004