Après s’être infiltrés dans l’antre de Carlotta, vos serviteurs se sont aujourd’hui attaqués à un autre éditeur français prestigieux : Wild Side Vidéo. Un 'Incontournable' du marché du DVD s'est prêté au jeu des questions réponses, sans langue de bois. Manuel Chiche nous livre ses secrets professionnels les plus intimes et revient sur un parcours déjà éloquent. Magneto Jeff !

Jeff Costello : Comment définiriez-vous l’esprit Wild Side ?

Manuel Chiche : Un esprit de joueurs de baby-foot (rires). Plus sérieusement, je dirais que l’esprit Wild Side résulte d’un croisement entre l’artisanal et l’industriel. Une boîte ouverte et conviviale qui possède la rigueur nécessaire pour développer une activité pérenne. Notre volonté est simple : exhumer les classiques oubliés mais également faire découvrir les réalisateurs de demain. Une mission dont nous essayons de nous acquitter du mieux possible .

JC : Quelles sont les origines de votre maison d’édition ?

MC : Les personnes à l’origine de Wild Side ont un parcours commun : un passage plus ou moins long chez différentes Majors de l’édition vidéo. Au départ, un groupe d’amis décide de quitter Studio Canal pour monter deux sociétés, l’une d’édition vidéo et l’autre d’acquisition de droits. Nous avons été les premiers à nous lancer dans ce type d’éditions DVD, du moins de cette manière en ce qui concerne les classiques du cinéma. Je pense d’ailleurs que nous avons devancé les responsables de Carlotta Films, qui excellait dans la distribution salles avant de faire son apparition sur le marché du DVD. Carlotta est un éditeur que nous apprécions beaucoup, il propose des éditions de qualité tout en développant une ligne éditoriale spécifique. Notamment, ils réalisent un travail d’analyse des œuvres a posteriori, qu’ils confient à des gens qui sont souvent étrangers à la conception de l’œuvre. Alors que chez Wild Side, nous recherchons soit des documents d’archives, soit le concours des artistes qui ont contribué directement à l’œuvre. A titre d’exemple, Tatsuya Nakadai a accepté de collaborer pour cinq films et Kazuo Koike s’est montré tout aussi enthousiaste pour Baby Cart. En ce qui concerne le cinéma asiatique, nos équipes sillonnent toujours les routes en quête de matériel inédit. Les films de la Shaw Brothers offrent à ce titre des opportunités infinies !

Roy Neary : Les films de la Shaw Brothers représentent un marché de niche. Comment se passe la concurrence avec les éditions Celestial Zone 3 que vos clients potentiels ont déjà eu le réflexe d’acheter ?

MC : Je n’éprouve pas un sentiment de concurrence. Le produit que nous proposons est différent des éditions Celestial. Tout d’abord parce que nous procédons souvent à des retouches supplémentaires sur l’image et le son, sous-titrons tous nos titres, et que nous en doublons un tiers, s’agissant des films que nous considérons comme des œuvres majeures, viables aussi bien à la location qu’à la vente. Ensuite, parce que nous proposons des suppléments originaux qui semblent être, d’après de nombreux échos favorables, appréciés du public. Enfin, nous misons beaucoup sur le packaging qui, même s’il est relativement accessoire, revêt une importance particulière auprès des cinéphiles, tout comme les livrets que nous proposons dans ces éditions. Pour prendre un exemple, La 36e Chambre de Shaolin doit aujourd’hui tourner autour des 15 000 unités vendues, ce qui représente, selon nous, un bon résultat. Avec L’Hirondelle d’or, nous visons 10 000 exemplaires en fin d’année. Evidemment, tous les titres ne sont pas aussi porteurs, les éditions qui proposent un doublage français sont celles qui ont le plus de chance de s’imposer. En janvier 2005, CinéCinéma va démarrer sa programmation télé des productions de la Shaw, ce qui va certainement les rendre davantage populaires et démythifier leur côté pointu et inaccessible.

RN : Comment sélectionnez-vous vos titres ?

MC : Lors de négociations menées il y a deux ans, nous avions établi une sorte de « Best of » composé de trente-deux titres. Depuis, nous avons approfondi nos connaissances, discuté avec des spécialistes et affiné nos choix. Cette année et l’année prochaine encore, nous sortirons ce qu’on pourrait appeler les incontournables. Ensuite, nous élargirons notre offre, nous viserons des produits plus difficiles d’accès, comme la Kung Fu Comédie.

JC : Certains de nos lecteurs se demandent si vous comptez éditer des comédies musicales de la Shaw Brothers ?

MC : Même s’il existe certains titres qui me tentent énormément, je dirais non, car nous serions confrontés à ce marché de niche que vous évoquiez précédemment. Dans un registre différent, nous pensons travailler sur les films érotiques, nous devrions en sortir un ou deux. Par contre, nous allons éviter le fantastique, un genre qu’à la Shaw j’apparente à du cinéma bis, même si nous recevons des avis divergents sur ce sujet.

JC : Combien de films avez-vous achetés ?

MC : En tout, 46 films. Nous avons sélectionné 16 films pour la première année, 14 sur pour la deuxième, et 6 pour la troisième. Et pré-sélectionné pas mal de choses pour la suite, notamment The 14 Amazons

JC : Sans être trop indiscret, les négociations ont-elles été difficiles avec Celestial et la concurrence ?

MC : Il y a eu aussi Metropolitan, Pathé… pas mal de monde en effet. Oui, la négociation a été difficile . Mais c’est notre volonté de conclure ce marché et la façon dont nous avons présenté l’exploitation qui, je pense, ont convaincu Celestial. Aujourd’hui, ils semblent satisfaits. Nous aussi d’ailleurs. L’enjeu véritable, en dehors du DVD, demeurait l’apport d’un diffuseur télé. Sans lui, le marché devenait compliqué. TPS et Multithématiques (Cine Cinema) ont souhaité les diffuser sur leur antenne. Nous sommes ravis, car Multithématiques s’est engagé avec beaucoup d’enthousiasme, ils ont même décidé de diffuser des compléments de programme avec les films. Toutes ces décisions ne peuvent qu’être bénéfiques à notre travail.

RN : Comment cela s’est-il passé avec les Zatoichi ?

MC : En raison du nombre de films qui composent la série des films Zatoichi, elle ne peut être confiée qu’à un seul diffuseur. Pour nous, il s’agira du « Best of » des Zatoichi, 14 films sur un total de 26.

JC : Comment avez-vous opéré votre choix ?

MC : De la même façon que pour la Shaw Brothers. Nous avons tenté de nous concentrer sur les films réalisés par Kenji Misumi. Puis, suivant diverses recommandations, nous avons sélectionné les titres qui nous semblaient les plus opportuns.

JC : Avez-vous de bons retours sur les ventes des Zatoichi ?

MC : Excellents. Nous sommes très contents, et même assez surpris. Nous pensions que le travail mettrait plus de temps à porter ses fruits, mais nous avons été énormément aidés par le succès du Zatoichi de Takeshi Kitano. Les ventes des Zatoichi font partie des très bons scores obtenus cette année. Curieux, les gens ont acheté les titres les uns après les autres.

RN : Comptez-vous éditer un coffret dans un avenir proche ?

MC : Cela nous paraît difficile en ce qui concerne les Zatoichi. Le seul coffret, qui vient d’ailleurs de sortir, comprend le remake Zatoichi de Kitano et le titre originel de la série. Kitano a beau s’être défendu d’en faire un remake, je vous invite vraiment à comparer les deux.

JC : D’une manière générale, qu’est-ce qui détermine la politique éditoriale de Wild Side ?

MC : L’équation entre nos goûts et la viabilité des titres sur le marché.

JC : Y a-t-il un équilibre avec les sorties, par exemple, des titres du catalogue Bac Films qui se vendent bien et qui permettent éventuellement de sortir des films qui ont moins de succès ?

MC : Très peu de films se sont révélés déficitaires et même dans cette éventualité, l’aide octroyée par le CNC nous permet, généralement, de combler les pertes.

JC : Quelles sont vos meilleures ventes et quelles ont été vos déceptions éventuelles ?

MC : En ce qui concerne les déceptions, je dirais le coffret Films Noir de Kurosawa, dont je ne comprends pas l’échec commercial. Selon moi, il s’agit de trois chefs-d’œuvre absolus, d’une modernité sidérante. Le titre s’est vendu à 4.000 exemplaires, une misère par rapport à la qualité artistique de ces œuvres et au travail de restauration que nous avons effectué. Je n’ai pas vu le DVD de Chien enragé édité par Criterion, mais je serais curieux de voir le résultat, car nous sommes tous deux partis des mêmes éléments, une copie 35 mm tiré d’un négatif extrêmement endommagé . Nous avons dû réaliser entre 150 et 170 heures de restauration. Nous avons même réétalonné l’image qui provenait d’une copie très pâle. L’éclairage me semblait douteux. Nous avons donc retravaillé les contrastes pour arriver à un résultat que je trouve franchement satisfaisant. Pour les deux autres films, le travail fut plus facile, le matériel disponible étant de bien meilleure qualité. Ce sont nos copies 35 mm qui ont été récemment projetées en salles. Nous avons été les premiers à proposer une copie 16/9e pour Entre le ciel et l’enfer, l’édition Criterion ne proposait qu’une image 4/3. Cependant, l’accueil a été décevant. Autre grosse déception, Body and Soul, probablement selon moi le meilleur film de boxe jamais réalisé.


RN : Peut-être le film souffre-t-il de sa confidentialité ?

MC : Justement, je pensais qu’un titre de cette envergure créerait la surprise. Je crois que nous devons être les seuls à l’avoir édité et je ne suis pas certain que la Paramount l’ait déjà sorti. Malheureusement, le bouche à oreille sur lequel nous comptions n’a pas eu lieu. Par contre, un titre comme L’Enfer de la corruption a lentement mais sûrement trouvé un public, convaincu de son importance cinématographique. En conclusion, quatre films qui me tenaient énormément à cœur n’ont pas encore trouvé grâce aux yeux des cinéphiles.

JC : Et pour en revenir à vos meilleurs scores ?

MC : Un film comme Le Pianiste atteint 280.000 unités vendues. En ce qui concerne les classiques je pense que le meilleur score concernant l’Asie doit être La 36e Chambre de Shaolin avec 15 000 unités (édition simple et coffret trois films confondus). Dans la série des Introuvables, le coffret Le tigre du Bengale / Le Tombeau hindou doit se situer aux alentours des 6 000 unités vendues.

JC : Qui est à l’origine des Introuvables ?

MC : Les Introuvables, c’était un vieux dada, l’envie de lancer une collection qui proposerait les titres dont nous avons toujours rêvé. Criterion a servi de modèle, notamment leur logo et leur politique qualitative. Mais le véritable modèle est un éditeur musical allemand, Bear Family Records, spécialisé dans la musique country et rock américaine des années 40-60, ce que j’ai vu de mieux depuis des années en terme d’édition !

JC : Quelles caractéristiques doit présenter un film pour être édité dans cette collection ?

MC : Une fois de plus, il s’agit de classiques oubliés, les critères sont donc relativement éclectiques. Je précise que j’ai toujours détesté l’esprit de chapelle, j’apprécie donc le mélange des genres et des cultures. A ce titre, je pense que le film de sabre japonais des années 1960 et les westerns spaghetti ont de nombreux points communs. De même pour les cinémas américain et chinois des années 1970. Des passerelles se créent et apportent un regard neuf sur la cinéphilie. C’est cet esprit que nous tentons de recréer au travers de nos Introuvables.

RN : Vous éditez également quelques grands classiques reconnus dans cette collection. Lettre d’une inconnue de Max Ophuls ne s’apparente pas vraiment à un classique oublié.

MC : En effet, mais aviez-vous déjà vu ce film dans de telles conditions ? Le temps passé à restaurer cette copie fait de sa sortie DVD un événement.

JC : Il y a un débat qui court chez nos lecteurs à propos des Introuvables. Certains ne comprennent pas qu’un Ophuls et qu’un Fulci se retrouvent dans la même collection.

MC : Cela ne me pose pas de problème, d’ailleurs la question du choix des films ne se fait pas en ces termes-là. Wes Craven vient également d’intégrer la collection.

RN : Editez-vous ces films à un rythme régulier ? On a l’impression qu’ils sortent par à-coups.

MC : C’est vrai, les sorties se font au gré des découvertes et des restaurations. Nous adaptons nos plannings afin d’éviter la concurrence dans ce créneau. Mais, mis à part les westerns italiens et Les Frissons de l’angoisse, il n’y a pas eu trop d’accrocs.

JC : La parution des Frissons de l’angoisse s’est donc faite dans des conditions difficiles ?

MC : Un vrai calvaire. Nous avons passé deux ans à trouver le matériel adéquat. Puis il a fallu reconstituer les versions audio et sous-titrer les passages qui n’avaient jamais été doublés. La copie, que nous avons retravaillée, est à la base identique à celle proposée par Anchor Bay, en un peu mieux . Après deux ans de travail ardu, nous sous sommes dits que nous n’arriverions pas à faire mieux. Je ne considère pas le résultat comme exceptionnel, mais il me convient . La sortie des westerns italiens, qui, mis à part El Chuncho, correspondent aux versions Anchor Bay, fut également un calvaire. Il a fallu dénicher les versions françaises et sous-titrer les passages inédits. Si nous prenons en compte le rythme de production, le travail est considérable.

JC : Au sujet de la restauration, quelle politique privilégiez-vous ? Le rachat de masters déjà restaurés ou l’investissement personnel ?

MC : Sur ce plan là, nous ne différons pas des autres éditeurs. Aujourd’hui, acheter un master restauré, s’il est à notre goût, simplifie notre vie et notre marge. Mais, jusqu’à présent, le cas s’est rarement présenté. Généralement, nous devons refaire des télécinémas, mais heureusement, nous avons un assez joli stock de copies 35 mm en très bel état. Cela dit, je me serais bien passé de ces investissements.

RN : A combien peuvent se chiffrer ces investissements ?

MC : Pour une copie 35 mm neuve d’un classique, il faut compter environ 2 000 €, plus le télécinéma qui se chiffre aux alentours des 5 000 €. Viennent ensuite s’ajouter les frais de restauration. Rapidement, on peut atteindre 10-12 000 € rien que pour le master. Et je ne parle ni du sous-titrage ni du nettoyage audio. Les dépenses s’accumulent rapidement.



RN : Puisque certains films demandent beaucoup de dépenses, êtes-vous tentés d’éditer des titres avec un minimum d’investissement éditorial et à bas prix ?

MC : Si le marché continue d’entraîner les prix à la baisse, nous serons obligés de modifier notre politique économique, ce qui implique une répercussion sur la qualité. C’est frustrant, mais c’est un équilibre à trouver. Nous sommes une entreprise comme les autres, nous avons des actionnaires. Nous devons proposer une image de qualité tout en rendant nos produits plus accessibles. Il s’agit d’un défi quotidien !

Suite de l'interview en page 2

 
© Dvdclassik.com - Novembre 2004