Quels
sont vos premiers souvenirs de cinéma ? Un film en particulier,
ou un genre ?
Eh bien, les premiers souvenirs sont ceux que l’on peut avoir
quand on est enfant ou adolescent, pour ma part dans les années
1950. Je suis né en 1941, le surlendemain de Pearl Harbor, c'est-à-dire
le 9 décembre. J’ai commencé à aller au cinéma
dans les années 52, 53, 54 ; et quand vous allez au cinéma
dans ces années-là, vous voyez Les
Affameurs, L’Appât, Le
Prisonnier de Zenda, Ivanhoé... des
films formidables que l’on considère aujourd’hui,
à raison, comme des chefs-d’œuvre, même si à
l’époque ce n’était pas le cas. Et donc, lorsque
l’on est enfant à cette époque-là, on ne
peut qu’être fasciné par le cinéma hollywoodien.
Plus que les films policiers et les comédies musicales, qui ne
sortaient pas beaucoup à ce moment-là, c’était
surtout ce formidable cinéma d’aventures avec Burt Lancaster,
Stewart Granger ou Robert Taylor. Naturellement, il y avait aussi le
western, l’un des genres majeurs de ces années-là,
avec John Wayne ou Gary Cooper. Et c’était le bonheur de
les voir à cette époque en salles
de
cinéma, et pas uniquement à la télévision
et en DVD.
Est-ce difficile de retrouver cette même
sensation de cinéma aujourd’hui ? Si, enfant, vous découvriez
le cinéma aujourd’hui, ressentiriez-vous cette même
fascination ?
Certainement pas. Si j’allais au cinéma aujourd’hui,
à 12 ou 14 ans, pour voir les films qui sortent, ce ne serait
certainement pas le cas. Aujourd’hui, je ne m’intéresserais
pas au cinéma, mais peut-être plutôt aux jeux vidéos
par exemple. Parce que je ne retrouverais pas l’enthousiasme de
quelqu’un qui découvre des films, et surtout l’enthousiasme
des gens qui ont fait les films. Et puis, voyez-vous, certains genres
ont complètement disparu : le western, par exemple. De nos jours,
il en sort un par semestre, et encore... La comédie musicale
a disparu aussi, et le film d’aventures est miné par l’image
de synthèse, qui n’est pas inintéressante sur un
plan technique, mais qui donne tout de même beaucoup moins de
vérité au film. Je ne m’enthousiasmerais pas pour
ce que je vois actuellement. Et je parle en connaissance de cause :
je vois ces films, je vais beaucoup au cinéma, presque tous les
jours. Je ne fais pas d’ostracisme, je continue à voir
quantité de films, aussi parce que j’aime beaucoup les
salles de cinéma avec le public, choses auxquelles j’ai
été habitué autrefois. J’aime l’odeur
d’une salle et son atmosphère. Il ne faut pas oublier que
le DVD ne reste qu’un succédané des salles de cinéma.
Pour vous, les producteurs à Hollywood
avaient-ils une acuité et un jugement différents envers
les réalisateurs, si l’on compare avec l’industrie
hollywoodienne d’aujourd’hui ?
Leurs relations étaient totalement différentes. Ce qu’il
ne faut pas oublier, c’est qu’à l’époque
des grands studios, dans les années 1930 et cela jusque dans
les années 1950, les studios étaient des usines, chose
que l’on n’imagine pas du tout aujourd’hui. J’avais
rencontré le directeur français de la Metro Goldwyn Mayer,
Robert Lacoste. Et il m’avait raconté que, par exemple,
dans les années 1950, la MGM pouvait tourner en autarcie complète
pendant cinq ans, tout en pouvant produire 50 films par an sans avoir
besoin de quoi que ce soit venant de l’extérieur, excepté
la nourriture. Pour tout le reste, que ce soit le bois et les clous
pour les décors ou le tissu pour les costumes, ils l’avaient
sur place. C’était une ville avec des centaines, sinon
des milliers de personnes. Et ces gens déjeunaient ensemble à
la cantine du studio, vivaient ensemble. Il y avait une formidable camaraderie
qui n’existe plus. Concernant les producteurs, je vais vous raconter
une anecdote. Un jour, j’ai demandé à Richard Brooks
de me décrire Louis B. Mayer, la MGM étant un studio qui
m’intéresse particulièrement. Il m’a répondu
: « Ah, c’était un homme méchant, dur,
qui aurait trahi sa famille… etc… etc… »
Puis il a continué en me disant : « Mais attendez,
je vais nuancer ce que je vous dis. Il n’aurait pas fait ça
pour l’argent (je crois que Mayer était la deuxième
fortune des Etats-Unis, après le patron de General Motors), ni
pour un ego personnel, mais pour le bien du film. » Alors
évidemment, ça lui est arrivé de se tromper, ça
arrive à tout le monde après tout. Mais s’il faisait
cela, c’était parce qu’il pensait que le film en
serait meilleur. Et Brooks a finit en me disant, et pourtant c’était
il y a déjà longtemps : « Tandis qu’aujourd’hui,
ce sont des types en costume trois pièces venant de UCLA, et
qui ne vont jamais au cinéma. » A l’époque
des grands studios, les patrons, que ce soit
Louis
B. Mayer ou Irving Thalberg quand il vivait encore, voyaient pratiquement
deux films par jour, en dehors des rushes. Ils étaient au courant
de ce que faisaient leurs confrères, ainsi que de ce qui se faisait
en Europe. Ces gens adoraient le cinéma, ils avaient un vrai
goût de l’image. Ils savaient ce qu’était la
production et connaissaient toutes les ficelles du métier, parce
qu’en plus ils allaient se promener dans les studios et voyaient
travailler leurs employés et leurs collaborateurs, les uns sur
des maquettes, les autres sur des costumes, ou bien encore d’autres
écrivant des scénarios... Bref, c’était un
univers totalement différent. Tous ces gens se voyaient entre
eux, il y avait une véritable émulation. A cette époque,
il n’y avait d’ailleurs aucun problème à ce
qu’un réalisateur en remplace un autre sur un film, ce
qui nous semble aujourd’hui impensable. Brooks était remplacé
par Raoul Walsh, ou par Vincent Sherman, parce qu’il était
malade ou bien parce qu’il faisait autre chose, et ce n’était
pas gênant. Il n’y en a qu’un seul qui signait au
générique, ce qui était pareil pour les scénaristes.
On avait parfois sept ou huit scénaristes sur un même projet,
et à l’arrivée seuls deux signaient au générique.
Quand on commençait à faire une comédie, à
un moment on voulait une séquence d’ambigüité,
et on appelait Billy Wilder et Charles Brackett pour travailler pendant
huit jours sur le scénario. Puis on les payait, et ils ne signaient
pas au générique. Et inversement sur d’autres films,
ils signaient et pourtant d’autres scénaristes avaient
travaillé dessus. A Hollywood, ils ont toujours considéré
que c’était un travail d’équipe, et c’est
aussi cela qui faisait leur force. Ce qui n’a jamais été
le cas en France ou en Italie. En France, on ne changeait pas un réalisateur
par un autre, sinon celui qui était évincé du projet
faisait un procès au producteur. Au Etats-Unis, il y avait cette
formidable modestie. Aujourd’hui, on est tombé dans l’excès
complètement inverse. En France ou aux Etats-Unis, les réalisateurs
sont souvent devenus leur propre scénariste, leur propre producteur,
et considèrent que le film est leur enfant. Pourquoi pas. J’ai
mon opinion, mais je ne fais que constater. Ce qui manque énormément
aujourd’hui, c’est le rôle du producteur. Le producteur
était l’interface responsable entre les réalisateurs
et les patrons des grands studios.
C’était
des gens qui avaient beaucoup d’importance, qui étaient
cultivés, beaucoup plus qu’on ne le pense. Alors il n’y
avait pas que des chefs-d’œuvre bien sûr, mais disons
que ces gens savaient quels types de films on pouvait confier à
tels types de réalisateurs. Ils ne confiaient pas n’importe
quoi à n’importe qui. Je vais vous raconter une autre anecdote.
J’ai rencontré Vincente Minnelli. Et Minnelli, c’est
avant tout une carrière extrêmement structurée.
C’est un homme dont vous pouvez suivre les obsessions au travers
de ses films, avec notamment deux grands thèmes : le créateur,
victime d’un monde qui l’entoure et qui ne le comprend pas,
et le rapport entre le rêve et la réalité. Il y
en a d’autres, mais ce sont là ses deux thèmes majeurs.
Et donc Minnelli m’a dit : « Je n’ai jamais refusé
un film de ma vie. » Quand quelqu’un vous dit cela,
on se dit : quel idiot, il a accepté n’importe quoi, pour
payer ses impôts ou ce que vous voulez… Et pourtant son
œuvre est très structurée, et ceci on ne le comprend
pas si l’on n’a pas en tête le rôle du producteur.
Voyez quand John Houseman, le producteur, décide de faire La
Vie passionnée de Van Gogh… Et d’abord,
qui est Vincent Van Gogh ? C’est un peintre qui n’a vendu
qu’un seul tableau de son vivant, complètement incompris.
Eh bien c’est exactement le thème de Minnelli, quelqu’un
qui ne vit pas dans le monde réel. Donc Houseman appelle Minnelli.
Voyez quand Arthur Freed produit Brigadoon…
Et de quoi ça parle Brigadoon
? D’un village écossais qui vit un jour par siècle,
avec des héros qui évoluent en permanence entre le rêve
et la réalité. C’est encore un thème pour
Minnelli. Et quand Pandro S. Berman veut produire Madame Bovary…
Que raconte Madame Bovary ? C’est une femme, Emma Bovary,
totalement incomprise du monde qui l’entoure, qui se réfugie
dans un autre univers. Et dans le même temps, c’est Flaubert,
romancier incompris par son temps, ce dernier lui faisant un procès
pour perversion. Donc Pandro S. Berman engage Minnelli pour faire le
film et, de plus, fait débuter le film par une scène où
Flaubert, joué par James Mason, se défend devant le tribunal
et tente d’expliquer ce qu’est Madame Bovary, et
ensuite le film commence. Bon, je peux faire de même pour tous
les films de Minnelli. Il s’agissait de producteurs très
intelligents, travaillant avec des cinéastes intelligents comme
Minnelli, en lui proposant ce qui allait dans son sens. Vous obtenez
en fin de compte une carrière parfaitement structurée
avec un réalisateur qui peut vous dire, sans avoir l’air
ridicule, qu’il n’a jamais refusé un film. Et si
on ne connait pas le rôle du producteur américain, que
trop souvent on imagine comme un type avec de gros cigares et en train
de courir après les starlettes pour les sauter, alors on ne comprend
pas bien ce qu’est le cinéma Hollywoodien.
Vous
êtes rentré à la télévision en 1966...
Je suis rentré à L’ORTF en mars 1966, comme assistant
de production sur l’émission Cinéastes de notre
temps de Janine Bazin et André S. Labarthe. Je n’ai
pas été réalisateur, parce que je n’avais
pas fait l’IDHEC, donc j’étais assistant de production.
C’est moi qui faisais tout le boulot quand il s’agissait
de passer des coups de téléphone pour coincer Rossellini
ou Orson Welles, pour aller chercher des extraits de films, ou pour
vérifier le voltage au Royal Monceau quand on a tourné
avec Sternberg. Et cela m’a appris beaucoup de choses. Parce que
jusqu’ici, j’avais une idée livresque du cinéma,
c'est-à-dire son histoire, mais je ne m’étais jamais
coltiné avec des problèmes de production. Et en même
temps, j’allais évidemment aussi chercher la bière
pour le producteur, et vérifier que sa place de parking était
libre pour qu’il puisse y garer sa voiture quand il arriverait.
Un poste polyvalent, l’assistant fait tout. C’est un mot
qui veut dire beaucoup de choses.
Y aviez-vous un but particulier et aviez-vous
déjà le désir de constituer un Ciné-club
(seconde chaine en 1971), quand vous avez commencé à travailler
à l’ORTF ?
Ecoutez, quand j’ai terminé mon service militaire, mon
premier but était de trouver un boulot. Je préférais
trouver un travail au cinéma ou à la télévision,
plutôt que dans un secteur qui m’intéressait beaucoup
moins. Je me suis dit que ce serait bien d'entrer à la télévision,
car une fois que j’y aurais mis mon pied, je verrais bien comment
ça se passe là-bas, et au moins je toucherais de l’argent
pour vivre. Ensuite, quand je suis vraiment entré à la
télévision,
j’ai
vu qu’il y avait diverses possibilités. J’ai rencontré
mon ami Claude-Jean Philippe, que je connaissais déjà.
Et puis certaines personnes ont préféré que je
m’occupe d’autre chose que de Cinéastes de notre
temps. J’y étais très content et très
bien, mais on m’a demandé de m’occuper des séries
télévisées étrangères. C’était
une très bonne période, puisque arrivaient des séries
comme Mission : Impossible, Mannix,
Le Prisonnier... Chapeau Melon
et Bottes de cuir arrivait en couleur. Par exemple, j’ai
vu le pilote du Prisonnier avant tout le monde.
Le producteur d’ITC m’avait dit : « Je voudrais
vous montrer une série qu’on est en train de faire, qu’on
trouve un peu curieuse... On va vous envoyer le pilote. »
On m’a envoyé l’épisode en 35mm. J’étais
seul dans la salle de projection et ça m’a fait un choc,
c’était effectivement très curieux. C’était
une série formidable. Il y avait également Les
Envahisseurs, très bonne aussi. C’était
l’époque où commençaient les séries
en couleurs. Et en même temps, je m’occupais des films avec
mon ami Claude-Jean Philippe car nos bureaux étaient voisins.
S’il y avait des films que je ne connaissais pas, j’en profitais
pour les regarder. Il savait que je connaissais bien le cinéma
américain, on déjeunait ensemble. Et quand il a quitté
ce travail pour devenir producteur, pour avoir les mains libres et peut-être
gagner un peu plus d’argent, j’ai obtenu le poste. Et dans
l’éclatement de l’ORTF, dans la malheureuse application
de la loi de 1974, je suis venu sur France 3 qui devait être,
selon les vœux des législateurs, la chaine du cinéma,
des régions et de la libre parole. J’ai donc abandonné
le Ciné-club de la deuxième chaine, et on a très
vite créé le Cinéma de Minuit.
A rrive donc le Cinéma de Minuit,
en 1976. Ce programme vous permet de proposer un film par semaine, en
version originale sous-titrée, afin de permettre aux téléspectateurs
de découvrir des films invisibles depuis de nombreuses années,
voire quasiment inconnus. Racontez-nous un peu l’aventure de cette
émission.
Quand FR3 a commencé, en janvier 1975, on avait quatre films
en batterie à 20h30. Les quatre films étaient en version
française, la chaine démarrait. Il n’y avait pas
de télécommande, chose impensable aujourd’hui, et
il fallait tomber sur la chaine en tournant le bouton rotatif de la
télévision. On avait besoin des films pour booster la
chaine. Et ça s’est bien passé, puisque la chaine
existe encore aujourd’hui. Mais il manquait une case pour diffuser
des films muets et des films en version originale. Les films difficiles,
on en plaçait toujours un parmi les quatre autres, entre deux
films plus "costauds". Les premières parties de soirée
dans les premières semaines de FR3 étaient assez originales,
car on avait quelques films assez difficiles, c'est-à-dire aussi
en noir et blanc,
chose
qui est impensable aujourd’hui. Mais donc, il manquait une case.
J’en ai parlé et j’ai convaincu, sans trop de problème,
Maurice Cazeneuve, qui était directeur des programmes, et Claude
Contamine, qui était le président de la chaine, de la
nécessité d’avoir une telle case. En revanche, là
où on a eu un problème, c’est que la profession
cinématographique, qui n’est pas tellement intéressée
par ce type de cinéma, s’y est opposée. On nous
a dit : « Vous avez déjà quatre films, pas question
d’en avoir un cinquième. » Même si celui-ci
était totalement différent de genre et d’heure,
puisqu’il devait passer à 22h30 et pas en prime time. Donc
il a fallu négocier et pour obtenir le Cinéma de Minuit,
on a abandonné la télédiffusion du Masque et
la plume, aussi parce que de toute façon ça il allait
devenir problématique de la garder. Le principe de cette émission
était justement de la télédiffuser, or les gens
du cinéma l’ont très mal pris. Ils considéraient
que la télévision leur arrachait leur public, ce qui n’est
pas entièrement faux et cela même si c’est la marche
du temps, et ils voulaient bien admettre qu’il y ait des réserves
sur la qualité des films, des critiques, à la radio mais
pas à la télé. Quand on a commencé à
diffuser Le Masque et la plume à la télévision,
ça s’est très mal passé. Donc, on a commencé
à diffuser le Cinéma de Minuit, avec une volonté
de passer des films différents, d’essayer de couvrir dans
la mesure du possible une partie du patrimoine cinématographique
par le biais de cycles d’acteurs, de réalisateurs, de thèmes,
de périodes... Et j’ai tenu à proposer une programmation
par cycles, parce que je crois énormément à la
vertu pédagogique des cycles. Je pense que si on passe six films
de Fritz Lang à la suite, même si les gens n’en voient
que trois ou quatre, ils auront établi, même inconsciemment,
des liens entre certains de ces films. Si en revanche on passait les
six films sur une période de six ans, il faudrait être
très fort pour établir des connexions. Alors il y avait
cela, puis une petite présentation que je faisais et dans laquelle
je ne donnais absolument aucun goût. Et Maurice Cazeneuve, notre
directeur des programmes, a souhaité à ce moment-là
que ce soit moi qui la dise. Au départ, je voulais qu’il
y ait une présentation, mais j’avoue que j’aurais
préféré que la speakerine s’en occupe plutôt
que moi. Et comme il n’y avait pas d’argent pour payer quelqu’un
d’autre de toute façon, c’est comme ça que
je l’ai fait.
C’est devenu un gimmick célèbre,
et votre voix est l’une des caractéristiques de l’émission,
et également du fait qu’on la reconnaisse. Une marque de
fabrique en quelque sorte.
[Rires] C’est devenu une habitude, oui. Depuis le temps...

Comment s’est posé le problème
des droits pour obtenir l’autorisation de diffuser certains films
?
C'est
très très très compliqué. Et c’est
de pire en pire depuis trois / quatre ans. Parce qu’on arrive
aujourd’hui à des périodes où les droits
de certains films doivent être renouvelés, ce qu’on
appelle les droits d’auteur. Bon, si vous voulez, moi je suis
auteur, j’écris des livres et je suis très respectueux
du droit d’auteur, attention. Mais les héritiers abusifs
me fatiguent beaucoup. Alors quand ce sont des enfants ou des petits-enfants…
[Il hoche un peu la tête] Quand aujourd’hui, vous
ne pouvez pas passer de films, parce qu’il y a des petits cousins
ou des petits-neveux, qui souvent n’ont jamais rencontré
la personne dont ils sont les héritiers, et qui exigent des sommes
aberrantes des producteurs ou des distributeurs, qui du coup ne les
leur donnent pas, on se retrouve avec des films bloqués. Là,
il y a un vrai problème. Aujourd’hui, il y a tout de même
beaucoup de films, de notre patrimoine français notamment, qui
sont bloqués pour des questions de droits d’auteur, et
c’est invraisemblable ! On ne peut pas diffuser La Fête
à Henriette de Duvivier... Je voulais le passer en décembre,
on n’y est jamais parvenu. J’avais pourtant à peu
près tout déminé, et puis non... mais il ne faut
pas prendre de risque, à France Télévisions tout
doit être réglé. Toujours pour rester dans le domaine
de Duvivier, on ne peut plus voir ni La Belle équipe
ni La Fin du jour, qui sont des films marquants, ni
en salles, ni à la télévision, ni en DVD. J’espère
que ça va se régler, mais on ne peut plus voir non plus
Monsieur Ripoix, ni Le Diable au corps,
tous deux avec Gérard Philippe. Et je peux en citer d’autres
! Quand le droit d’auteur aboutit à une espèce de
gel de films marquants du patrimoine, il y a un problème... qui
ne cesse d'empirer. Je me bats sur des problèmes de droits. D’abord,
je perds un temps énorme avec ça, et je ne parviens pas
tout le temps à les régler, même si j’ai une
certaine connaissance juridique, notamment des droits cinématographiques.
Il y a des héritiers, complètement azimutés par
le DVD, la VOD, etc…, qui demandent tout de même 50% de
l’opération financière faite sur un film ! Evidemment,
les producteurs ne les donnent pas, et je trouve qu’ils ont raison.
Dans les années 80, le problème
était moins présent.
Il a toujours un peu existé, mais il s'est considérablement
accentué ! Et c’est très grave, parce que cela veut
dire qu’aujourd’hui, dans des compagnies qui ont des gros
catalogues de films, quand il y a un problème avec une œuvre,
alors elle sort du catalogue. Ce qui signifie que plus personne ne parle
de ce film-là. Et que si un jour, et je parle notamment des films
américains, il y a un problème sur le négatif et
qu’il faut sortir de l’argent pour le rénover, ils
ne le feront pas. Ils ne vont pas sortir de l’argent pour rénover
un film qu’ils ne peuvent pas vendre. Ce ne sont pas des humanistes,
il faut se mettre à leur place aussi. Et ces films disparaissent...
J’ai passé des films au Cinéma de Minuit
il y a quelques années que je ne peux plus passer. Certains films
italiens par exemple. Au siècle dernier, le cinéma a déjà
été victime de destructions épouvantables : 80%
de tout ce qui a été tourné à l’époque
du muet est perdu à tout jamais, de tout ce qui a été
tourné avant 1927... Imaginez si tout ce qui a été
écrit entre 1895 et 1927 avait été détruit
! Si vous voulez lire n’importe quel roman qui a été
écrit en 1920, vous prenez la ligne Météor, vous
allez à la Grande Bibliothèque et vous le lisez. C’est
effrayant, John Ford a tourné 150 films et il y en a 50 qui sont
perdus. Mais aussi Lubitsch, Hitchcock, Capra, Hawks, Murnau, Lang,
etc... Et aujourd’hui, ce sont des problèmes juridiques
qui empêchent de voir des films ! Tout ça commence à
faire beaucoup... Quand on arrive en fin de contrat et qu’il faut
que le producteur ou le distributeur le renouvellent, c’est à
ce moment-là qu’ils tombent sur des ayants droits qui ont
des avocats leur disant : « N’acceptez pas ça.
Demandez plus. »
Le Cinéma de Minuit
est aujourd’hui l’unique représentant d’un
cinéma qui n’est plus diffusé à heure de
grande écoute sur les chaines hertziennes. Que pensez-vous de
cette situation ? Et selon vous, en parallèle, les chaînes
sur le satellite réussissent-elles à présenter
une bonne programmation, régulière et équilibrée
(CinéCinéma Classic, CinéCinéma Club, CinéCinéma
Star, TCM, etc… ) ?
Concernant les chaînes hertziennes, ça fait malheureusement
partie de la marche du temps. Le cinéma qui était un produit
d’appel exceptionnel, le fer de lance des chaines autrefois, ne
l’est plus aujourd’hui, et pour de multiples raisons. Moins
il l’est, et moins il est en prime time, et donc moins il y a
de films. Et puis c’est un produit qui reste cher, les distributeurs
demandent beaucoup d’argent, et je pense même pour certains
beaucoup trop. Alors entre des distributeurs qui exigent trop d’argent
et des chaînes qui savent que les films marchent moins bien qu’avant...
De plus, les distributeurs ont gardé cette habitude du fait que
les films marchent très bien et qu’ils valent donc toujours
très cher. C’est une histoire de vases communicants qui
ne vont pas dans le sens du cinéma. Quant à ce qui se
passe sur les autres chaines, je ne vais pas donner de leçons
aux autres mais... Par exemple, je regarde TCM qui a la chance d’avoir
deux catalogues exceptionnels, celui de la MGM et celui de la Warner.
Je ne comprends pas pourquoi ils adorent acheter des films à
la Fox, à la Columbia ou à United Artists. Mais c’est
leur problème, ce n’est pas le mien. Je pense qu’il
vaudrait mieux qu’ils se contentent de puiser dans ce superbe
vivier qu’ils ont en leur possession. Mais ils ont peut-être
leurs propres raisons. Ce n’est que mon opinion de téléspectateur
après tout. Pourtant, avec 4 000 films, ils ont de quoi programmer
sans aller chercher ailleurs. Cela dit, je suis très content
de découvrir de temps en temps des films que je ne connais pas.
Pour terminer sur la question du Cinéma
de Minuit, comment voyez-vous l’avenir de cette émission
qui dure depuis maintenant 33 ans, à raison d’une cinquantaine
de films par an ?
Eh bien, je ne sais pas trop. J’ai ma boule de cristal, mais [Rires]…
D’abord je n’en sais rien, car ça ne dépend
pas uniquement de moi. 33 ans que ça dure, c’est déjà
énorme ! C’est exceptionnel. J’ai vu passer un nombre
énorme de présidents. On va me reprocher d’être
de parti pris, c’est évident ; mais en tant qu’historien
du cinéma, je trouve que l’émission a toujours sa
raison d’être. L’année dernière, on
a réussi à diffuser au moins une quinzaine de films qui
n’étaient jamais passés au Cinéma de
Minuit auparavant. On a passé des films très rares.
Grâce au Cinéma de Minuit, on a fait tirer des
copies, rénover des négatifs, on fait régler des
droits d’auteur. On a passé Das wandernde Bild
de Fritz Lang, l’année dernière. C’est un
film qui avait la renommée d’être perdu, on a passé
des mois à se rappeler au bon souvenir des archives allemandes
pour qu’ils le retrouvent, pour faire une petite sonorisation
du film et pour qu’on puisse le diffuser. C’était
la première diffusion mondiale de ce film à la télévision.
On a passé deux films de Douglas Sirk de sa période allemande,
Stützen der Gesellschaft et Das Mädchen
vom Moorhof, inédits à la télévision
en France. On a aussi passé City Girl de Murnau
et Hello, Sister ! d’Erich von Stroheim, c'est-à-dire
pas n’importe quoi, mais des films qui n’étaient
pas diffusés depuis des décennies en France. Il y a toujours
énormément de travail à faire. On va recommencer
notre cycle raretés / curiosités vers juillet ou août
; on a par ailleurs déjà un film rarissime de Lang qui
est Harakiri, deux films de Lubitsch de la période
muette, un film de Duvivier qui est la première
version
de Poil de carotte et qui n’est jamais passée
à la télé, la version allemande de Marianne
de ma jeunesse qui a été tournée avec
des acteurs allemands.. On connaît
tous la version française de Duvivier, mais pas celle-là.
Donc ne serait-ce que pour cela, je pense que le Cinéma de
Minuit a sa raison d’être et doit exister sur une chaine
de service public. Maintenant, quel sera son avenir ? Il sera celui
que voudront lui donner mes patrons. Mais c’est vrai que c’est
une émission qui est peut-être moins couverte par la presse
qu’auparavant. Je parle de la presse de télévision
bien sûr. Parce que l'émission passe un peu plus tard aussi.
Je sais qu’en tant que programmateur, je peux tenir 40 ans, mais
le Cinéma de Minuit peut s’arrêter quand
mes patrons le jugeront. Pour l’instant, je pense qu’on
a des dirigeants qui sont des gens cultivés, qui s’intéressent
au cinéma, qui considèrent que la culture cinématographique
fait partie de la culture générale.
Donc
l’émission continue. Pour cela, je leur en suis très
reconnaissant.
Dans les années 1980, vous avez
également participé à l’émission La
Dernière séance, présentée par Eddy
Mitchell. Quel a été votre rôle au sein de ces diffusions,
et pourquoi cette émission a-t-elle finalement disparu ?
Cette émission a été lancée par Serge Moati,
directeur des programmes de FR3 à cette époque. Je me
suis occupé du choix des films avec Gérard Jourd’hui.
On voyait moins souvent Eddy Mitchell. C’est Gérard Jourd’hui
qui le voyait, qu’il connait depuis très longtemps. Je
ne m’occupais pas du tout du tournage, de l’aspect production.
Je m’occupais du choix des films et des dessins animés.
Et ça s’est très bien passé avec Gérard
Jourd’hui et Eddy Mitchell. Pourquoi l’émission s’est-elle
arrêtée ? Alors, l’audience a un peu diminué,
mais c’est toujours le cas pour une émission qui perdure.
Et puis surtout, je pense qu’ils avaient envie de faire autre
chose l’un et l’autre, ça j’en suis sûr.
Ils pensaient peut-être que c’était toujours la même
chose, que cela ronronnait un peu. Et je pense ègalement que
ça a été plutôt de leur fait que de celui
de la chaine.
Je souhaiterais maintenant en venir aux
ouvrages que vous avez écrits. Il y en a eu plusieurs, très
variés, dont je retiendrais pour ma part tout spécialement
ceux que vous avez faits sur le cinéma fantastique, le film noir
et le western, ainsi que ceux que vous avez écrits sur Hitchcock,
Ford, Huston et Eastwood. Qu’est-ce qui vous a poussé à
l’écriture de plusieurs ouvrages sur le cinéma ?
Quelqu’un comme Noël Simsolo écrit surtout sur le
cinéma en tant qu’essayiste. Vous choisissez plutôt
une approche que l’on qualifierait « d’anthologique
». Qu’il s’agisse du film noir ou d’un cinéaste,
vous présentez la chose par un contexte historique chronologique,
une biographie aussi ramassée que complète du cinéaste,
la filmographie présentée dans une iconographie impressionnante,
puis enfin un article sur chaque film, composant entres fiches techniques,
anecdotes historiques, contextualisations et pistes de lectures. Cela
donne finalement quelque chose d’aussi passionnant qu’accessible.
Pourquoi un tel choix éditorial ?

J’ai fait la connaissance d’Hervé de la Martinière
en 1983 et j’ai fait avec lui l’un de mes premiers livres
qui est celui sur Tex Avery, un auteur qui m’a toujours beaucoup
intéressé et sur lequel j’ai fait des recherches.
Il a eu envie que l’on continue à faire des livres sur
le cinéma, donc j’ai fait celui sur Greta Garbo, un autre
sur Richard Brooks, et une série de livres thématiques,
sur le western, le film noir, le fantastique, etc... On est arrivé
à peu près à faire le tour des genres du cinéma
américain. Donc on a envisagé de faire des monographies
et de commencer avec Hitchcock. C’est à ce moment-là
que Hervé de la Martinière m’a dit : «
Ce
serait bien qu’on mette toutes les photos ensemble »,
afin d’avoir une sorte de double lecture, avec tout d’abord
la biographie, ensuite une lecture iconographique, et enfin une lecture
de textes. C’est l’éditeur qui reste le patron, alors
pourquoi pas. Moi, ça ne me gênait pas, même si aujourd’hui
je pense qu’on a intérêt à avoir le texte
et les images ensemble. Mais c’était quelque-chose d’inhabituel
dans l’édition sur le cinéma, qui se tenait assez
bien en fin de compte. Il y a beaucoup de photos, près de 500
même, et cela donnait finalement une carrière en photos.
Ensuite seulement, il y avait le texte. En revanche, quand on a fait
Le Film noir, le dernier, c'est-à-dire L’héritage
du film noir, on a choisi de placer les photos avec le film. Par
rapport à mes livres en général, ce que je souhaitais,
c’était d’avoir beaucoup de photos. Et grâce
à Hervé de la Martinière, j’ai pu les obtenir.
Je trouve souvent qu’il est beaucoup plus utile d’avoir
une photo qui explique quelque chose, qui la montre tout de suite, que
quelqu’un qui essaie laborieusement d’expliquer sur quatre
pages ce qu’il y a sur cette photo. Ceci dit, est-ce que tout
cela pourra continuer ? Je n’en sais rien. J’aimerais beaucoup
faire un livre sur Raoul Walsh, sur Michael Curtiz, ou même sur
Cukor, Elia Kazan ou Preminger... Mais pour ne rien vous cacher, aujourd’hui,
ce n’est pas évident du tout. Se faire éditer devient
difficile. Par exemple, je ne regrette pas du tout d’avoir fait
ce livre sur L’héritage du film noir, mais…
[Il hésite] j’avoue que j’aurais préféré
faire un livre sur Walsh ou sur Curtiz. On m’a dit qu’un
livre sur l’un de ces deux réalisateurs ne se vendrait
pas et qu’on ne pourrait pas le faire. Alors...
C’est dommage. Un livre sur Raoul
Walsh, ce serait formidable.
La carrière de Walsh est une carrière que je connais bien.
Curtiz aussi, même si je ne connais pas du tout sa carrière
hongroise. J’ai vu sept ou huit films de sa carrière autrichienne
et je connais très bien sa carrière américaine.
Bref, ça m’aurait intéressé, mais vous savez,
je suis comme un réalisateur qui a besoin d’un producteur.
Maintenant, je continuerai toujours à écrire des livres,
c’est quelque chose dont j’ai besoin et que je fais depuis
longtemps. J’ai écrit des centaines d’articles et
j’aime écrire des livres, j’en ai besoin psychologiquement.
Je ne sais pas comment, je ne sais pas où, mais je continuerais
à écrire.
Sans parler des soucis de publication
bien sûr, si vous pouviez choisir pour le prochain, quel livre
feriez-vous ?
Si vous me dites, comme ça : « J’ai gagné
au loto, je vous finance ! Vous voulez écrire un livre sur qui
? », eh bien je vous dirais que j’écrirais un
livre sur Richard Thorpe. Parce que ce n’est pas un auteur comme
Preminger par exemple, mais c’est un homme qui a fait 185 films.
Il y en a qui sont inégaux, et d’autres qui sont remarquables.
De plus, il n’existe rien du tout sur lui, que ce soit en France
ou aux Etats-Unis. C’est quelqu’un sur lequel j’ai
beaucoup d’informations, et je dois avoir vu, sans prétention,
à peu près tout ce qui existe encore de lui, environ 110
ou 115 films. Je crois que les autres ont disparu, ce sont des petits
westerns muets. J’en ai vu un il y a un an, j’étais
très content. Mais j’adorerais naturellement écrire
sur Curtiz. Sur Curtiz, il y a très peu de choses. Il n’y
a même rien. Si, il existe un mauvais livre américain,
un tout petit truc.
L’exemple
qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est aussi
le cinéma fantastique hollywoodien des années 30 et 40.
Votre livre, mis à part peut-être l’ouvrage sur Boris
Karloff paru chez Henri Veyrier, est le seul à parler de cette
période en France. Aux Etats-Unis, il y en a plusieurs, encyclopédiques
et passionnants, mais en France, c’est encore assez désert.
Et encore, le livre que j’ai écrit sur le cinéma
fantastique couvrait une grande période, il est très généraliste.
C’est vrai qu’il y avait plein de films très intéressants,
toute une production de séries B souvent inégale, mais
très originale. Oui, très originale par les sujets traités.
The
Raven ou The
Black Cat sont des films brillants. Mais pour en revenir
à la question de l’édition, c’est vrai qu’aujourd’hui
les éditeurs sont très frileux.
Y compris les Editions de la Martinière
?
[Hochements de tête] Oui. Peut-être que ça
ne se vend pas assez. Disons que ça équilibre les frais,
mais est-ce que cela suffit aujourd’hui ? Ce sont de beaux livres,
mais très chers, très très chers. Enfin, vous savez,
on n’est peut-être pas obligé d’avoir 500 photos.
Parmi vos ouvrages, avez-vous un favori
en particulier ?
Si je devais en choisir un... En même temps, je les aime tous,
ce sont mes enfants. Mais ceux que j’aimerais le plus, ce seraient
Le Cinéma d’aventure, et aussi le livre sur j’ai
fait sur Albert Lewin pour la Bifi et qui est un tout petit livre. Et
je pense qu’il y aurait aussi... [Il hésite] le
Hitchcock ou le Mankiewicz. J’ai fait plus de recherches sur ceux-là
peut-être, même s’il y a d’autres livres très
bien écrits sur le sujet. Le livre de Pascal Mérigeau
sur Mankiewicz est très bien. Et sur Hitchcock, il y a déjà
eu beaucoup de choses. C’est un peu faux ce que je vais vous dire,
mais je pense que je choisirais des auteurs qui auraient peut-être
un univers plus complet, plus facile à pénétrer
que Huston qui part dans tous les sens. Et ça ne veut pas dire
qu’Hitchcock est facile, mais c’est peut-être plus
clair avec lui qu’avec Huston. Hitchcock est un cinéaste
beaucoup plus pervers, beaucoup plus difficile, beaucoup plus "auteur",
beaucoup plus exigeant, beaucoup plus méchant, qui a beaucoup
plus contrôlé sa carrière. Contrairement à
Huston qui est allé un peu selon le gré du vent, en réalisant
d’ailleurs régulièrement, et jusqu’à
la fin, des films remarquables. Pas tous, mais c’est aussi une
filmographie un peu plus inégale que celle d’Hitchcock.
Celle d’Hitchcock est plus tenue en main. Et même les films
d’Hitchcock mineurs... J’aime moins Le
Faux coupable par exemple, mais il est tout de même
très intéressant sur les thèmes, et il permet de
comprendre d’autres films. Sinon, j’aime beaucoup mon livre
sur Richard Brooks aussi. Il n’y en a pas eu d’autres depuis,
y compris aux Etats-Unis. C’est le seul livre qui existe sur Brooks.
D’ailleurs, quand il a reçu le livre, j’ai eu sa
secrétaire au téléphone qui m’a dit : «
Je suis tout à fait surprise, un livre sur mon patron…
» C’est un cinéaste sur lequel personne ne travaille
aujourd’hui, c’est très dommage. J’aime beaucoup
Brooks. Minnelli, Brooks et Mankiewicz, ce sont des cinéastes
qui, quand j’étais beaucoup plus jeune, m’ont beaucoup
marqué. J’aime l’œuvre de Richard Brooks, et
l’homme aussi. A part une ou deux œuvres moins intéressantes,
ce sont vraiment tous de très bons films.

Parlons du DVD maintenant. Pour vous,
en quoi le DVD change-t-il quelque chose aujourd’hui dans la conceptualisation
de la cinéphilie ? A-t-il modifié la vôtre ?
J’appartiens à une certaine génération...
C’est quelque chose que les gens de la vôtre ne peuvent
absolument pas imaginer. Les gens de ma génération avons
été extrêmement frustrés. On avait une chance,
c’est qu’il existait beaucoup de salles de cinéma
dans les quartiers. Il y avait un grand vivier de copies qui circulaient
encore. Voilà pour le côté positif. Le côté
négatif, c’est qu’il y avait des films qu’on
ne voyait jamais. Pour vous donner une idée, à l’époque,
on a mis pratiquement quatre, cinq ou six ans pour voir La
Rivière rouge de Hawks, Les Amants du Capricorne
d’Hitchcock, Pandora d’Albert Lewin, des
films comme ça.
On
les traquait sans arrêt bien sûr. Aujourd’hui, vous
allez à Virgin ou à la Fnac, vous les trouvez tout de
suite. C’était des films mythiques. Impossible de les voir.
C’est pour ça qu’on allait en Belgique voir des films,
avec Tavernier, avec Boisset, parce qu’il y avait des films qui
n’étaient jamais sortis en France. A cause du double programme.
En Belgique ça existait, mais pas en France. Des films de Boetticher,
d'André De Toth, ou House
by the River de Fritz Lang, des films majeurs. Bref, de
tout. Et ceux-là circulaient en Belgique, et plus en France.
Donc, il y a eu une énorme frustration. J’avoue que si
vous m'aviez posé la question il y a quarante ans, jamais je
n’aurais pu imaginer avoir les films que j’aimais sous la
main, comme j’avais sous la main les livres que j’aimais.
C’est une chance exceptionnelle qu’on a maintenant, dont
on ne se rend même pas compte. Les gens de votre âge, ou
bien mes enfants, ne se rendent pas compte de la chance qu’ils
ont. Je pense en même temps que les films se méritent,
que l’effort qu’on a pu faire pour voir les films, pour
les découvrir, pour les retrouver... tout ça fait partie
de la connaissance que l’on peut avoir des films. Et aujourd’hui,
c’est en effet très souvent facile. Peut-être trop
facile. Tenez, par exemple, j’ai des amis qui font venir des tonnes
de DVD des Etats-Unis et qui ne vont plus jamais au cinéma. Ils
ont perdu le contact avec la salle, et avec le public en même
temps. Sinon, blague à part, moi je suis ravi de posséder
les DVD des films que j’aime. Déjà, ça permet
de travailler dessus, au lieu de se dire : « Ah mince, le
film est passé une fois à la télé, je vais
attendre cinq ans pour le voir, ou six ans ! » Mais ce que
je dis pour le DVD, à la limite j’aurais pu le dire pour
la VHS. Le vrai changement a été la VHS. L’apport
du DVD est dans le fait d’avoir les différentes langues
et une qualité d’image bien souvent meilleure.
Des éditeurs indépendants
comme Montparnasse ou Bach Films privilégient souvent la quantité
à la qualité. Montparnasse, par exemple, a mis la main
sur de belles copies en de nombreuses occasions, mais parfois aussi
sur des films aux copies médiocres. Bach Films est assez coutumier
du fait en ce qui le concerne. Malgré tout, la très bonne
volonté de ces éditeurs nous permet de redécouvrir
des films souvent ignorés ou inconnus du grand public. Par ce
biais, selon vous, quelle semble être la meilleure politique éditorialiste
?
Je pense qu’il faut un peu des deux. Pour des films très
connus et dont on sait qu’il existe un matériel en parfait
état, on doit être exigeant. En revanche, c’est vrai
que par Bach Films, on découvre des films rarissimes, souvent
d’ailleurs dans des copies bien meilleures qu’on ne le dit.
Parce qu’il y a une espèce de réputation, et les
gens de dire : « Ah mais leurs copies, elles sont mauvaises.
» Attendez, si on regarde bien, c’est tout de même
Bach Films qui a sorti des films comme les Mary Pickford, les films
muets de Cecil B. DeMille... C’est une production d’une
originalité et d’un courage exceptionnels. On découvre
des trucs. Ils ont, je
crois, une collection qui s’appelle les inédits ou les
raretés de la télévision américaine. Et
bien j’ai découvert un téléfilm de Robert
Mulligan avec Steve McQueen, ou la première version de Casino
Royale avec Peter Lorre ! Ce sont tout de même des films
présentés dans de très bonnes copies. Moi, je n’ai
qu’une chose à leur dire, c’est merci. Et puis, tout
de même, je préfère voir un film dans une copie
moyenne que de ne jamais le voir. Quand je vois les films muets qui
existent grâce à eux... Il est sorti récemment des
films très très rares, certains Lon Chaney par exemple.
Ils sont les seuls à sortir ça. C’est un souci patrimonial
cinématographique exceptionnel. Je ne sais pas comment ils font
leurs opérations, et j’espère qu’ils vont
continuer, mais ils ne doivent pas en vendre 6 000. Et c’est plus
courageux d'éditer ça que de sortir n’importe quel
film d’horreur de 25ème catégorie qui est sorti
il y a trois ans en salles et qui ne vaut rien. Et honnêtement,
j’ai vu pas mal de films venant de chez eux, et non seulement
les copies n’étaient pas si mal, mais en plus je trouve
que parfois elles étaient très bonnes. Bien sûr,
il faut un minimum de qualité dans la visibilité d’un
film. Mais vraiment, grâce à eux, j’ai découvert
des films. Et bravo pour le courage. Parce que tous les éditeurs
ne sont pas aussi courageux. C’est ce que je pense. Tout le monde
se félicite d’aller voir les DeMille muets à la
Cinémathèque actuellement, mais ils ne les ont pas attendus
pour en sortir, je crois, une dizaine en DVD. Et ils ont eu, dans leur
collection de polars à laquelle participe Stéphane Bourgoin,
des films tout à fait curieux. Quicksand, par
exemple, avec Mickey Rooney, que je ne connaissais pas, est un film
très curieux. Ils font un gros boulot en tout cas. Si vous voulez,
je pense qu’ils font la même chose que René Château
pour le cinéma français. Alors souvent, on dit : «
René Château, il n’y a pas de bonus, ils ne remasterisent
pas tout… » D’abord, les bonus, c’est très
bien, mais l’important c’est le film. Quand vous voyez le
nombre de séries B qui existaient avant en VHS et maintenant
en DVD chez eux... Mais il n’y a pas un pays au monde où
il y a autant de films de son patrimoine accessibles ! Et on trouve
souvent de tout petits films ! Alors la plupart du temps, les gens préfèrent
le collector, avec une jaquette comme ceci et un boitier comme cela,
et ils payent ça 19 euros. Bon... Comme je le disais, pour de
très grands classiques, il faut être très exigeant.
Et s’il peut y avoir des bonus de grande qualité en complément,
c’est très bien. Ce que fait Carlotta est superbe. Le coffret
Douglas Sirk, où l'on trouve une interview de Sirk et des témoignages
de Fassbinder, c’est passionnant.
Et
justement, le principe du DVD est aussi de pouvoir offrir en de nombreuses
occasions ce que l’on appelle des bonus, autour du film présenté.
Quel est pour vous le bonus digne de ce nom ? Pourriez-vous en citer
certains qui vont ont particulièrement intéressé
?
Il m’arrive d’en faire, donc je peux difficilement vous
dire que ça ne sert à rien. Mais le vrai supplément,
selon moi, c’est une interview de 50 minutes du réalisateur
parlant du film. C’est l’idéal. Ce qui est bien aussi
avec le bonus, c’est qu’il donne l’impression aux
gens qui ne connaissent pas bien le cinéma que c’est un
film assez important pour que quelqu’un le présente et
en parle, et que ce n’est pas un auteur qu’on a trouvé
par terre et mis en DVD. On va dire que ça donne l’impression
d'une collection, du produit plus intéressant. Ceci dit, j’ai
vu quelques bonus qui étaient sans intérêt... C’est
comme les films, il y a de tout. Quand on a un film prestigieux et qu’il
n’y a rien avec, eh bien tant pis. Je le répète,
le principal, c’est le film. Ce que j’essaie de faire quand
je présente des bonus, c’est de remettre un peu le film
dans son contexte, en rapport avec son cinéaste, etc... Ce sont
des trucs peu prétentieux. Par exemple, Jean Douchet sur Les
400 coups, c’était très bien, très
intelligent ! Je me souviens du bonus qu’avait fait Tavernier
sur Le Passage du canyon, il y avait des choses très
intelligentes... pas tout, mais il y avait des choses très justes.
Et en effet, chez Carlotta, c’est souvent très bien aussi.
Il y a des cinématographies que je ne connais pas bien, je ne
vous le cache pas, comme le cinéma chinois ou le cinéma
coréen. Mais quand ils sortent un de ces films en DVD, on a vraiment
l’impression qu’il y a des bonus costauds.
On a d’ailleurs l’impression
que beaucoup de gens se sectorisent avec ce support DVD. On commence
à avoir des fans de films de Kung-Fu, de westerns italiens pure
souche... Pensez-vous que cela sert à découvrir des films
peu connus ou au contraire que cela biaise un peu la vision des gens
quant aux films plus importants ?
Tout
existe en DVD, donc tout le monde est content. Mais on établit
malgré tout une hiérarchie des valeurs. Il y a les très
grands films, les films intéressants, les films moyens et les
films peu intéressants. Mais si on veut mettre ces derniers sur
DVD, qu’on le fasse, moi ça ne me gène pas. Que
ça sectorise le public ? Oui, bon, il y a toujours eu des gens
pour dire que le western italien est meilleur que le western américain.
Pourquoi pas. Je suis très libéral, après tout.
[Rires] Ils ont le droit de se tromper. Si l’abondance
de films aboutit à une nivelisation complète des œuvres,
c’est dangereux. Il y a toujours des gens qui ne comprendront
pas qu’il y a des chefs-d’œuvre, des films moins bons,
etc... On le voit bien dans les magasins de DVD, tout est présenté
de la même manière. Il y a des espèces de gondoles
énormes avec plein de films, on a l’impression d’être
à Rungis. Et même là où il y a une volonté
de mettre en avant les réalisateurs, il y a des films qui ne
sont pas bons. Et il y en a d’intéressants qui n’y
sont pas. Ce n’est pas une démarche culturelle, mais plutôt
économique. Mais il faut bien que tout le monde vive. Il faut
qu’il existe beaucoup de choses, mais il faut des passeurs. Il
faut des gens qui, dans des émissions, dans des revues ou dans
des magasins, soient des guides. Parce qu’il y a tout de même
des œuvres plus intéressantes que d’autres. Et ça
ne veut pas dire qu’il ne faut pas regarder les films des autres,
mais simplement qu’il faut aller à l’essentiel. On
ne peut pas voir 1 000 DVD par an, donc il faut d’abord commencer
par les films essentiels. Commencer par des films comme La Prisonnière
du désert. Après, si les gens veulent voir un
Trinita de quatrième catégorie, pourquoi
pas. Ils en ont le droit. Et d’ailleurs, s’ils sont intelligents,
ils verront bien que La Prisonnière du désert
est un meilleur film. Cela devrait être évident, mais en
même temps soyons justes, ça n’a pas été
évident à l’époque. On considérait
que c’était du tout venant. Non, le danger d’une
production de masse, c’est qu’elle n’est pas nécessairement
dictée par un véhicule culturel, voilà tout. A
chacun d’essayer de séparer le bon grain de l’ivraie.
Mais ce n’est pas évident. Et là, je ne veux pas
être pessimiste, mais rien ne prouve que le DVD contribue énormément
à la culture cinématographique. Est-ce qu’il crée
des générations de cinéphiles purs et durs ? Je
ne sais pas. Les films anciens ne marchent pas beaucoup. On parlait
de Bach Films, et bien je serais vraiment curieux de savoir combien
ils en vendent. Enfin, on achètera un Kubrick... mais est-ce
qu’on achètera un Walsh ? On achètera un Almodovar...
mais est-ce qu’on achètera un Curtiz ? Casablanca,
oui, peut-être. The Walking Dead, non. D’ailleurs
il n’existe même pas, j’ai recopié ma VHS.
On ne voit pas vraiment les grands studios sortir plus de classiques
un peu plus difficiles en DVD.
Pour finir, une petite série de
questions toute simples. Quels sont les cinéastes de ces 20 ou
25 dernières années qui vous ont le plus intéressé
? Quels sont les films les plus récents que vous êtes allés
voir au cinéma ; et par là-même, quels sont ceux
qui vous ont vraiment épaté ?
Je
suis très attaché à Clint Eastwood. Je trouve que
c’est un très grand cinéaste, manifestement. De
la race et du niveau des très grands, un type qui va tout droit,
une grande cohérence dans son univers. Malheureusement, des gens
de grand talent comme Cimino ou Coppola ne tournent pas... ou pas assez.
C’est le problème de la disparition des producteurs. Parce
que quand vous voyez La Porte du paradis, vous vous
dites que c’est aberrant que ce type ne tourne pas. Quand vous
voyez Le Parrain III ou Apocalypse Now,
là encore c’est aberrant qu’il ne tourne pas... Enfin,
quand on voit ce qu’il vient de tourner, on se dit qu’il
y a un vrai problème. Il y a Woody Allen, même si c’est
une œuvre que je ne comprends pas très bien, mais ça
reste un cinéaste qui m’intéresse. Sinon, je ne
vais pas être très original, mais je trouve des cinéastes
comme James Gray ou Sean Penn tout à fait intéressants.
Penn, c’est remarquable. Bon, ce sont des cinéastes qui
tournent malgré tout assez peu, à part Woody Allen et
Clint Eastwood. Mais le système a complètement changé,
on n’est plus dans l’époque où Michael Curtiz
tournait quatre films par an. Vous ne voyez pas Sean Penn tourner quatre
films par an, ce n’est pas possible. Alors comme acteur, oui.
Mais pas comme réalisateur. Et puis, parallèlement à
ça, on a vu des cinématographies s’effondrer complètement
: le cinéma italien, le cinéma allemand, le cinéma
scandinave... Pour les cinéastes de genre, il y a John Carpenter.
Mais je trouve que c’est un cinéaste inégal. Intéressant,
mais décevant, parce que c’est tout de même une carrière
dont on pouvait attendre beaucoup plus au vu des premiers films. Il
est manifestement victime d’un système de production qui
n’est pas bon. C’est malheureusement la même chose
pour Tim Burton, ce qui est encore plus dommage. Il y a eu mieux que
Charlie et la chocolaterie ! Le dernier n’est
pas trop mal par contre, même si ce n’est pas terrible.
Sleepy Hollow, c’est pareil. Mais pour le type
qui a fait Edward aux mains d’argent, des films
comme ça, c’est une carrière finalement très
décevante... ça aurait pu être bien meilleur. Pour
Carpenter, Assaut est formidable, New York
1997 et The Thing aussi. Il se veut être
proche d’un cinéma d’avant, notamment de Howard Hawks,
et paradoxalement il est très dépendant de son sujet,
ce qui n’était pas le cas de Hawks. En même temps,
Hawks avait une carrière toujours en haut, à part quelques
films.
Celle
de Carpenter est plutôt en bas. Mais tout ça a commencé
avec le cinéma des années 70. Toute une génération
de cinéastes, comme Mulligan, Schaffner, Frankenheimer, Arthur
Penn, étaient des gens dont on pouvait attendre des carrières
prestigieuses. Ils avaient vraiment du talent. Il y a d’ailleurs
des films formidables dans leur carrière. Si on prend Schaffner,
Que
le meilleur l’emporte, La
Planète des singes ou Papillon
sont de très grands films. Si on prend Frankenheimer, Opération
diabolique ou Sept jours en mai sont superbes.
Et finalement vous assistez à des carrières qui s’effilochent,
avec des films tout de même pas bons du tout. Souvent des films
qui sont des sortes de compromis de production. Alors, il faut bien
faire des compromis avec les producteurs et autres, mais c’est
là où l’on voit le danger de ne plus avoir de bons
producteurs. C’est une génération qui a beaucoup
déçu. Mais ce n’est pas de sa faute, c’est
le système qui est mauvais. S’ils avaient vécu dans
les années 30, je suis persuadé que Frankenheimer ou Schaffner
auraient fait des carrières superbes. Un Carpenter aurait été
pris en main. Tandis que là, les films coûtent tellement
cher qu’ils sont obligés de courir les studios pour des
plans de financements énormes. Avant, les cinéastes touchaient
leur chèque à la fin de la semaine, et on leur proposait
des scénarios qui les intéressaient. Aujourd’hui,
on ne peut pas dire que la carrière de Burton est prestigieuse.
Les gens qui disent : « Ah, on va voir un Tim Burton, on va
voir un chef-d’œuvre… » Non. Et sans être
méchant, ça fait longtemps qu’on n’a pas vu
de chef-d’œuvre de lui. Je ne pense pas que les cinéastes
soient moins bons qu’avant. C’est vraiment le système.
Pour les derniers films que j’ai vus, le dernier Eastwood est
un très bon film, meilleur que le précédent je
trouve, The Changeling. Benjamin Button
est un film très intelligent dans sa conception. Ce n’est
pas très original de dire ça, mais les deux derniers James
Gray sont intéressants aussi. Two Lovers est
un bon film. Les frères Coen ont du talent, manifestement, mais
c’est tout de même souvent n’importe quoi. Le remake
de Tueurs de dames, c’est vraiment nul ! Et le
dernier, Burn After Reading, je ne le trouve pas si
bon que ça... Alors qu’il y en a eu des meilleurs. Je ne
suis pas pour la dictature du producteur, mais c’est dommage que
ces cinéastes soient livrés à eux-mêmes.
Hawks n’avait pas besoin de financement.
C’était
la Warner qui donnait l’argent. Curtiz n’est jamais allé
voir la Warner en lui disant qu’il aimerait faire un film avec
Karloff qui joue quelqu’un qui a été électrocuté.
Le sujet lui était donné et on lui disait qu’il
pouvait utiliser Karloff s’il le voulait. Il lisait le sujet trois
jours avant le tournage, et il tournait. Hawks et Wayne pouvaient décider
de tourner un western sur un coup de tête. Et même si ce
n'était pas Rio
Bravo, c’était tout de même très
bien ! Le système était bon, et les très grands
cinéastes ne s’en sont jamais plaints. Quand on compare
les carrières des gens d’aujourd’hui avec celles
des gens d’hier, on voit quand même qu’il y a une
sacrée déperdition de talents. Mais par exemple, vous
avez Eastwood, qui est quelqu’un de très malin, de très
puissant aujourd’hui à Hollywood, eh bien il est son propre
producteur. Donc il a la paix. Il dirige les trois secteurs : il est
producteur, réalisateur et acteur. Il a le pouvoir de faire Bird
quand il veut le faire, de tourner un film en japonais s’il a
envie de le faire, ce qui n’est pas évident habituellement
aujourd’hui. Et il arrive à faire des films très
différents les uns des autres. Il ne s’est pas contenté
de faire un 24ème Dirty Harry, ce qui est certainement
la seule chose qu’aurait souhaité la Warner. Pour Million
Dollar Baby, ils ne l’ont pas aidé non plus, parce
qu’ils trouvaient que le sujet était gênant. Et quand
on voit Mystic River... Ce sont tout de même
de sacrés films ! Je l’ai d’ailleurs classé
dans mon livre, L’héritage du film noir, en dernier,
volontairement. J’aurais pu terminer par un film de James Gray,
mais je préférais le faire avec Mystic River
que j’aime beaucoup. De ce fait, ça allait du Coup
de l’escalier à Mystic River.
