
Jack J. Gross en prenant la tête de la R.K.O. rêve
de films prestigieux " à la Universal ", des films
en costume ou encore des adaptations d’écrivains réputés.
The Enchanted Cottage (1945) de John Cromwell ou
encore China Sky (1945) de Ray Enright ne convainc
cependant pas le public, et Gross essuie plusieurs échecs
consécutifs. Décidé à remonter la pente,
il signe Boris Karloff pour trois films. Val Lewton, en charge de
la "section" fantastique, est peu intéressé
par l’acteur, trop marqué par le genre pour prendre
naturellement sa place dans les œuvres en demi teinte que le
producteur affectionne tellement. The Body Snatcher,
réalisé par Robert Wise en 1945, organise un face-à-face
entre Karloff et Lugosi, mais ne constitue pas une franche réussite.
(1) L’Île des morts et Bedlam,
tous deux réalisés par Mark Robson, constituent les
deux autres films de cette collaboration entre l’acteur et
le studio. Robson a été monteur à la RKO (en
collaboration avec Robert Wise sur Citizen
Kane et La
Splendeur des Amberson) et c’est, comme son confrère,
sous l’égide de Val Lewton qu’il fait ses débuts
au cinéma en 1943 avec La
Septième victime (The
Seventh Victim).
L’Île des morts voit son scénario
construit à partir du tableau d’Arnold Boecklin, œuvre
déjà présente dans Vaudou
où il ornait un mur. Fait rare que celui de s’inspirer
d’une œuvre d’art pour faire un film, témoignage
de l’amour de la culture qui imprègne Val Lewton. Mais
les influences picturales ne s’arrêtent pas à
la seule peinture de Boecklin, et le producteur éprouve également
le désir de mettre en image les ambiances mortuaires de la
série des désastres de la guerre de Goya. En charge
alors pour les scénaristes Josef Mischel et Ardel Wray de
donner une cohérence à l’ensemble. Le premier
a signé l’adaptation de Mademoiselle
Fifi de Maupassant (première réalisation
de Robert Wise) et plonge de nouveau dans l’évocation
de la guerre, la hiérarchie militaire et trouve dans l’Île
des morts un lieu clos comme l’était l’auberge
du film de Wise. Ardel Wray, après L’Homme
léopard et Vaudou,
est quant à lui imprégné de l’univers
de Lewton et assure ainsi la continuité d’une série
d’œuvres dont la teneur esthétique et thématique
tient tout autant de son célèbre producteur que des
conceptions propres des réalisateurs qui se sont succédés.
On
retrouve en filigrane les visions fantastiques qui hantaient le
Vaudou de Tourneur
: une femme malade dont les forces s’amenuisent au fur et
à mesure que la nuit l’aspire, une jeune fille diaphane
parcourant des décors plongés dans l’obscurité
et dont les plis de la robe flottent doucement dans la brise nocturne,
la silhouette inquiétante d’une forêt qui étend
ses branches comme autant de bras malingres… « Songez
aux heures du sommeil. Qu’advient-il ? Quand le corps gît,
que fait l’esprit ? Avec quel démon passe t-il son
temps ? Et dans quel dessin ? », même rêveries
nocturnes qui baignent les œuvres de Tourneur pour illustrer
une obsession de la mort si prégnante dans les productions
de Lewton. Cette image de la mort devient le centre du film. Dès
le début ce sont des charniers, la maladie qui s’abat
sur les soldats, les
corps
chargés dans des charrettes. Puis au rythme languissant d’un
film qui refuse la précipitation, elle devient l’enjeu
de chaque personnage qui attend patiemment ou qui au contraire tente
vaille que vaille de trouver une issue. L’Île
des morts est une allégorie sur la peur ou la résignation
devant la mort. La Valalorka est comme un refuge pour des personnes
qui ne peuvent expliquer rationnellement le fait de mourir et qui
cherchent dans la magie une sorte de réconfort à cette
grande interrogation qui les taraude. Comme dans Vaudou
ou Rendez-vous avec la peur, Lewton confronte le
rationalisme scientifique aux inconnues de nos existences, montre
comment il cède le pas aux croyances et aux mythes.
Si l’exploration de ces thèmes donne une véritable
dimension au film, celui-ci souffre malheureusement d’un rythme
et d’une construction bancals. Les fils du scénario
ne sont pas pleinement exploités, voire abandonnés
en cours de route.
Le
scénario, qui ne convainc pas Lewton, est constamment réécrit
et bientôt le tournage s’arrête suite à
l’hospitalisation de Boris Karloff. L’acteur, remis
de sa blessure, enchaîne sur le tournage du Récupérateur
de cadavres et il faut attendre plusieurs mois pour que
Robson puisse enfin boucler un projet qui visiblement ne passionne
plus guère ses initiateurs et que la R.K.O. a déjà
inscrit dans la colonne des pertes.
Il faut attendre la fin du film, dont James Agee a dit qu’elle
était « la plus brutalement effrayante et satisfaisante
que j’aie jamais vue dans un film d’horreur »,
pour retrouver l’ambiance réellement oppressante des
réalisations de Tourneur. La mise en scène de Robson
retrouve de la puissance d’évocation de La
Septième victime. Il utilise les décors
pour raccourcir le cadre de chaque côté afin de transformer
ses images en véritables tableaux. Il exploite la nuit, les
ombres qui aspirent les personnages. Les hors champs emplis de mystères
sont des promesses inquiétantes faites aux personnages. Des
instants où le film devient magique et n’est plus seulement
porté par l’interprétation étonnante
et sensible de Boris Karloff, mais par un vrai souffle dans une
mise en scène jusqu’alors léthargique. C’est
peu, mais c’est déjà énorme.
(1) Assertion un peu hasardeuse, l’auteur de ces lignes n’ayant
pas vu le film et s’appuyant sur divers comptes rendus.