Si La Strada a été un vrai succès
populaire, et a remporté l’Oscar du meilleur film étranger,
il a par ailleurs dérouté tout un pan de la critique
qui reproche à Federico Fellini de trahir l’esprit
néo-réaliste. En fait, à partir de La
Strada et jusqu’aux Nuits de Cabiria
en 1957, Fellini va user de l’héritage néo-réaliste
pour partir d’un réalisme social et progressivement,
comme l’avait compris André Bazin, chercher à
traduire l’ambiguïté morale du monde. Ces quatre
films, Les Vitelloni, Il bidone,
La Strada et Les Nuits de Cabiria
se répondent tant au niveau des thèmes, des acteurs
employés, que de la forme qui s’affranchit peu à
peu
de
l’intrigue pour composer diverses séquences de plus
en plus autonomes mais qui servent à la compréhension
globale de l’ensemble. Dans Il bidone, il
y a plusieurs longues séquences qui pourraient fonctionner
comme des sketches indépendants : les deux scènes
du faux trésor caché, la descente dans un bidonville,
la fiesta chez Rinaldo. En fait, toutes les arnaques du film constituent
en soi des blocs de durée autonomes, figures que Fellini
allait conserver pour mieux explorer (comme dans un caisson de laboratoire)
les arcanes de l’inconscient, mais surtout pour pouvoir exploiter
visuellement les trois strates qui forment la complexité,
l’ambiguïté et la vérité d’une
scène : psychologique, atmosphérique et métaphysique.
La longue première séquence constitue déjà
une histoire. On y voit trois citadins se transformer en religieux,
remplacer leur plaque d’immatriculation par une autre aux
couleurs du Vatican. Les trois hommes quittent la ville et arrivent
vite dans un village isolé. Le sol est aride, la maison terne.
Il y règne une atmosphère de misère. Les trois
Tartuffe expliquent devoir déterrer un fabuleux trésor
qui aurait été caché dans les champs de deux
paysannes sans le sou. En misant sur l’habit, le dévoilement
de
faux
documents, la superstition, la bigoterie, mais surtout la cupidité
des deux pauvres femmes, les trois Tartuffe réussiront à
leur soutirer leurs économies et à leur laisser un
trésor de pacotille. Ce sketch, qui constitue le prologue
du film, est autonome et fonctionne comme l’ouverture d’un
opéra : Federico Felllini y mêle tous les thèmes
à venir en jouant d’emblée sur la crédulité
de spectateur, son désir ou non de croire. Nous avons beau
avoir une avance sur les paysannes, nous savons qu’Augusto,
Picasso et Roberto ne sont pas ce qu’ils prétendent
être. Pourtant, malgré nos doutes, malgré le
physique cauteleux d’Augusto, nous nous étonnons de
les voir effectivement retirer du sol un coffre à trésor.
Nous marquons notre surprise quand ils se mettent à lire
un testament. Fellini teste notre crédulité, notre
désir de croire comme si nous nous attachions à ne
pas vouloir voir la veulerie évidente, abjecte et nue de
ces trois anti-héros. Pour pouvoir y croire, dans un premier
temps, il faut se faire passer pour ce qu’on n'est pas et
mimer l’autre. Il bidone, film d’une
rare noirceur tant sur la nature humaine que sur la société
en général, est d’abord un film de la croyance,
du désir ou non de croire. Mais, au réalisme de ses
précédents films, Fellini va y injecter une forte
dose à la fois d’ironie un peu froide et de mysticisme.
LES SIGNES EXTÉRIEURS
A : Le costume de la respectabilité
Toute la société dépeinte dans Il bidone
est sensible aux signes extérieurs de respectabilité
et de richesse.
Fellini
ainsi déploie toute une morale du costume, des apparences
et des apparats. D’abord faux cardinal, lors de l’escroquerie
originelle, puis faux serviteur de l’Etat
en costume trois pièces lorsqu’il arpente les bidonvilles,
Augusto se glisse dans des uniformes pour réussir toutes
ses combines. Dans un quartier pauvre, il espère soutirer
quelques deniers à la population miséreuse en leur
promettant de les reloger dans des habitats décents. La foule
en guenilles le supplie de l’écouter, l’implore.
Il suffit juste à Augusto de se pavaner dans son costard
sur mesure pour susciter les espoirs d’un peuple en train
de mourir. Autre pièce du costume essentielle à la
supercherie : les faux documents officiels (avis notariaux, décrets).
Les escrocs se servent de l’analphabétisme de la population.
Ils font semblant de lire ce qu’ils ont préalablement
écrit et distribuent ici et là, comme des politiciens,
quelques petites phrases généreuses pour donner ainsi
de l’espoir à la populace suppliante. Enfin, pour être
totalement crédible et faire illusion, Augusto doit être
secondé par deux serviteurs zélés, deux hommes
qui lui obéissent. L’homme important est un homme de
pouvoir. Le rôle du secrétaire est confié à
Picasso et celui du chauffeur à Roberto. Qu’il soit
serviteur de l’Etat ou Cardinal, Augusto a besoin qu’une
Cour le suive et exécute ses ordres.
B : Le costume de la richesse
Quand ils se rendent tous les trois chez Rinaldo, ils sont subjugués
par le luxueux appartement de ce bidoniste patenté
avec qui Augusto était jadis en affaire. Pour se faire remarquer
la première fois, Rinaldo se déplace au volant d’une
luxueuse voiture avec, à ses cotés, une belle femme
élégamment habillée. Toute la société
d’Il bidone fonctionne aux apparences. On
fait vaciller sous les yeux de chacun des carottes dorées
pour les faire se gigoter dans des soirées mondaines. Quand
Augusto est chez Rinaldo, celui-ci se love dans un large fauteuil
pour l’écouter. Rinaldo est comme un prince chez lui
et accepte l’entrevue de quelques courtisans venus tenter
de gravir des échelons grâce à lui. On voit
bien ici que le réalisme de Fellini ne peut plus se limiter
à seulement filmer la misère et/ou le peuple. Quand
il observe la fiesta de Rinaldo, sous l’emprise de l’alcool
et des regard envieux de la faune concupiscente, la réalité
se transforme de manière à mieux faire voir la vérité
et toute son ambiguïté. Rinaldo est désormais
un roi et Augusto son courtisan fielleux, servile et rampant. Toute
cette population en fête, apparemment joyeuse, danse comme
hypnotisée sous les pendules des signes extérieurs
de richesse.
C : Signes extérieurs de néo-réalisme
Fellini use lui-même de quelques motifs chers au néo-réalisme
pour donner à penser qu’il poursuit toujours dans la
même voie étroite où l’on a bien voulu
l’étiqueter depuis ses débuts.
Mais le cinéaste a d’autres ambitions : il veut poursuivre
son œuvre en étoffant son univers visuel (qui va s’avérer
si particulier que l’on affublera bientôt tout un imaginaire
de l’adjectif fellinien) et en développant
son rapport au monde. Ainsi, d’une certaine manière,
on peut s’amuser à voir Il bidone
comme un grand geste ironique qui arbore, tel Augusto, les apparats
de quelque chose qu’il n’est pas ou dont il se détache
peu à peu. Ce costume néo-réaliste continue
invariablement de chahuter sa conscience de créateur qui
ne peut se résoudre à obéir à quelques
dogmes repris mécaniquement par une armée de critiques
disciplinés. Auguste se pavane dans des habits religieux
tandis qu’il arnaque la population crédule. Le néo-réalisme,
dans les années 50, pour la Gauche, constitue une sorte d’aboutissement,
d’idéal cinématographique italien, voire mondial.
Fellini s’interroge peut-être sur un étendard
qu’il n’ose plus arborer comme auparavant depuis qu’il
a rencontré le succès avec La Strada
notamment et prouvé, avec ce film, qu’il devait s’éloigner
des dogmes pour mieux pouvoir innover. Peut être, le cinéaste
se sent-il lui-même un escroc en continuant à œuvrer
au sein d’un mouvement dont petit à petit il s’éloigne
? A-t-il d’autres ambitions secrètes en 1955 qu’une
certaine critique jugerait alors profane ?
DES FEMMES AU MILIEU DES
BIDONISTI
Apparats,
costumes, signes extérieurs de richesse et/ou de respectabilité,
Fellini décrit une faune désireuse de s’enrichir
vite et d’arborer en toute ostentation sa réussite
sociale. Le succès doit être visible. Cercle vicieux,
il transmet le désir de toujours vouloir en posséder
plus pour attiser la convoitise d’autrui. À cette faune
citadine (que Fellini a bien connue et dont il fit partie un temps)
désoeuvrée, superficielle, aux gestes désordonnés,
aux convulsions chaotiques, dont la vélocité traduit
un vrai vide existentiel, répond l’humilité
de trois femmes : Alix (Giuletta Masina), la compagne de Picasso,
qui croit que l’amour peut sauver les hommes ; la campagnarde
handicapée qui se satisfait de ce qu’elle possède
; et la fille d’Augusto, citadine laborieuse qui n’hésite
pas à travailler dur pour gagner peu et financer ses études.
Dans le chemin moral que sillonne la conscience d’Augusto,
les personnages féminins font figure à la fois de
balises directionnelles, de phares, et de reproches permanents faits
au style de vie qu’il s’est choisi. Tout au long de
la filmographie de Fellini, quelques icônes féminines
joueront le rôle d’idéal de pureté, d’innocence,
de joie (souvent inatteignable) vers lesquelles tanguent les héros
comme Claudia Cardinale dans Huit et demi. Alix
se laisse duper par les apparences au cours de la fiesta de Rinaldo,
mais elle ne supporte pas que son mari puisse accéder à
ce monde fastueux en perdant son âme. Cette fête que
Fellini considérait comme un film dans le film, il l’appelait
l’Enfer et constitue l'une de ses premières
incursions dans un monde de fausses joies et annonce La
Dolce Vita et ses bacchanales. Alix espère pourvoir
remettre Picasso sur le droit chemin en lui promettant qu’elle
restera amoureuse de lui. Naïve ou non, Alix est le premier
personnage féminin du film à incarner une force morale.
Quand sa fille explique à Augusto qu’elle s’apprête
à mener une vie de labeur, il se moque d’abord du peu
de sous qu’elle espère gagner. Il plaisante tandis
qu’un serveur leur apporte un copieux et onéreux repas,
commandé à la terrasse d’un restaurant huppé
de Monaco. Augusto va réaliser, par le contraste entre la
vie modeste de celle qui s’échine à la tâche
et le mode de vie luxueux de celui qui n’a jamais travaillé,
qu’il ignore la valeur de toute chose. Il est un apatride,
un homme hors de la société humaine, comme l’étaient
déjà les Vitteloni. On a reproché
à Fellini, à la sortie du film, de porter un regard
hautain sur ses personnages ; s’il observe avec une certaine
froideur Augusto, il ne se moque pourtant jamais de lui. Il le montre
désappointé, heureux, enthousiaste, malheureux, interrogatif.
Il y a un étrange rapport d’amour et de haine vis-à-vis
de ce personnage dont il montre sans cesse, par un jeu de contrastes,
le vrai visage mais qu’il ne condamne pourtant jamais. Fellini
le regarde se mouvoir et se perdre, chercher un sens à son
existence, errer comme une âme en peine. Lui-même, ayant
manqué de rester un bohème raté, à l’écart
d’une société bourgeoise qu’il observait
avec avidité, ne peut pas manquer d’identifier une
partie de ce qu’il fut avec Augusto. Tullio Kezich, son biographe
et ami, parle même d’un " double du passé
" dont Fellini aurait filmé la vie si le cinéaste
n’avait pas trouvé en chemin sa vocation. En ce sens,
en le filmant, Fellini exorcisait peut-être une partie de
lui-même pour mieux s’en débarrasser à
tout jamais.
Quand Augusto, sous des apparats de cardinal, est forcé d’aller
s’entretenir avec la jeune paysanne atteinte de la polio,
il découvre une personne aussi belle que rieuse comme si
toute son âme transparaît sur son visage lumineux. On
sait l’attention que Fellini portait à chercher le
moindre visage pour ses films, plus soucieux de la vérité
d’une bouille que du jeu. Cette jeune fille est l’ultime
sainte que rencontre Augusto sur son chemin, la force d’une
âme pure, isolée de la ville corruptrice (selon une
acception dramatique très classique) et indifférente
aux biens matériels de ce monde. S’il y a bien un itinéraire
moral dans ce film, il n’est pas pour autant fulgurant. Ce
n’est pas tant le lent réveil d’une conscience
qu’un cheminement laborieux, fait d’atermoiements et
d’humiliations successives, pour laisser à Augusto
le temps de découvrir simplement où il se situe par
rapport à la société des hommes. Les souffrances
de cet enfant malade lui rappellent les difficultés de sa
propre fille. Augusto doit affronter à certains moments le
réel pour réaliser qu’il gravite dans une autre
réalité, un monde annexe fait de faux-semblants et
où seules les apparences et les distinctions comptent. Si
la force de caractère des trois jeunes femmes accuse les
faiblesses d’Augusto, il finit bel et bien par se sentir faible
et misérable vis-à-vis de celles-ci. Piégé
par lui-même, Augusto croit pouvoir rapidement se racheter
une âme en payant coûte que coûte la caution dont
sa fille a besoin pour financer ses études. Pour y arriver,
il devra user de la seule science qu’il a apprise à
maîtriser au cours de sa vie : le bidonisme. (1)
Mais le rachat de son âme doit être effectué
après une épreuve véritable et non une nouvelle
supercherie.
AUGUSTO ET SES REFLETS VIVANTS
Augusto
se rend compte de ses fautes en observant autour de lui des figures
féminines saintes ou rédemptrices. Il interroge également
sa conscience en observant les deux sbires qui l’entourent.
Picasso et Roberto jouent le rôle de miroirs nostalgiques
sur soi-même. Picasso (Richard Basehart qui jouait le Fou
dans La Strada) est la jeunesse même. Il
s’accroche encore à l’espoir de devenir peintre.
Même s’il s’appelle Carlo, ses complices préfèrent
l’affubler du patronyme d’un grand peintre espagnol
pour se moquer de ses jeunes aspirations alors qu’eux-mêmes
en sont sans doute revenus depuis longtemps. Picasso s’est
marié très jeune et espère gagner de l’argent
facilement pour épater sa femme et acheter (sauvegarder)
son amour dont il a bien besoin. Augusto lui reproche de s’être
marié trop jeune comme si Picasso venait de commettre la
même erreur que lui il y a plusieurs années. Picasso
est filmé tour à tour comme un garçon insouciant,
bon, généreux mais faible, qui n’hésite
pas à réintégrer le groupe des arnaqueurs.
Deux des séquences les plus émouvantes du film tournent
autour de lui. La première se déroule après
la première escroquerie, quand Picasso revient au foyer,
Fellini retrouve ici les motifs du néo-réalisme le
plus larmoyant et montre la simplicité d’une famille
modeste, unie par des liens très forts. La deuxième
séquence, elle, a lieu juste après la soirée
infernale chez Rinaldo, lorsque Alix, la femme de Picasso, l’implore
de cesser ses combines au nom de la pureté de leur amour.
Quant à Roberto (Franco Fabrizzi, Faust dans Les
Vitelloni) plus âgé que Picasso, il est totalement
engagé dans cette voie de perdition qu’est le bidonisme
et le monde des apparences. Roberto a perdu l’espoir qui fait
la naïveté et la bonté de Picasso. Il est sans
scrupules et d’un cynisme étourdissant. Au cours de
la Fiesta de Rinaldo, il semble mépriser ce monde vain, où
nagent dans la liesse des personnages indifférents aux autres,
et dans lequel il se complaît. Il sait la valeur misérable
des choses qui l’entourent mais ne se remet pourtant pas en
question et continue son chemin avec pour seule joie de pouvoir
encore et toujours voler les autres.
Augusto a quarante-huit ans, et en paraît presque soixante.
C’est un homme qui se sent et se voit vieillir, et d’ailleurs
souvent on le taquine avec son âge. Il est arrivé à
un moment de sa vie où il regarde en arrière et s’interroge
sur ce qui a ou n’a pas fonctionné. Il trouve son reflet
dans les espoirs brisés de Picasso et le cynisme veule de
Roberto. Pour composer le rôle, Fellini avait d’abord
songé à engager Humphrey Bogart qui avait, selon lui,
« typiquement la tête de l’escroc calabrais.
» Puis il pense à Frank Sinatra (dont il se méfiait
de la réputation de gouape), Pierre Fresnay ou Jean Servais.
Mais il confia finalement le rôle à Broderick Crawford
dont il admirait « la bouille magnifique »,
et dont il suffisait qu’il « soulève à
peine un sourcil pour offrir tout un récit. »
Avec ses touts petits yeux engoncés dans ses grosses joues,
Crawford fait souvent songer à Walter Matthau, l’escroc
type de la comédie américaine qui, de Wilder à
Polanski, a toujours incarné les menteurs cyniques, les arnaqueurs
patentés, les hypocrites sournois mais néanmoins sympathiques.
Or Augusto, jusqu’au final, est un être assez abject
qui n’hésite jamais à voler les plus démunis,
à faire preuve d’une lâcheté sans pareille,
qui se vautre dans l’immondice pour attirer le regard de l’ignoble
Rinaldo. Et pourtant, on espère sans cesse, en voyant cet
homme vieillissant s’interroger sur lui-même, le voir
se racheter. C’est une autre dimension du thème très
général de la croyance qui immerge entièrement
le film : espérer le salut d’une communauté
humaine en perdition. Augusto est le bidone du titre, il
incarne une faune vivant en marge de la société, un
monde de magouilleurs qui est en train de disparaître. Il
est presque le survivant de quelque chose qui est en train d’être
remplacé par une autre population, moins cachée mais
toute aussi sournoise. le bidone, c’est l’homme
bidon, faux, celui en qui on ne peut croire et qui jusqu’à
son dernier souffle peut continuer à duper les autres. La
caméra de Fellini peut-elle jamais enregistrer un geste sincère
d’Augusto ou alors la vérité réside-t-elle
dans l’ambiguïté de chacun de ses mouvements ?
Au
cours du tournage, quand Crawford arriva dans les Castelli Romani,
région de bon vin où séjournent en été
les papes, il suivit un cortège de joyeux soûlards
en train de chanter des airs bachiques. Fellini raconta par la suite
qu’on chercha pendant deux jours l’acteur américain
avant de le retrouver endormi dans un fossé. En fait, à
cette époque, après de nombreux divorces, le comédien
suivait une cure de désintoxication. En rompant avec son
régime dès son arrivée en Italie, il décupla
sur lui les effets de l’alcool. Ainsi, il fut ivre durant
tout le tournage, obligeant Fellini à redoubler d’inventions
pour le placer, et lui permettre de réciter correctement
son texte grâce à des souffleurs, des cartons où
étaient écrites les répliques, et des bâtons
pour piloter le personnage sur le plateau. En dépit de ces
inconvénients, tout Il Bidone est marqué par la présence
de l’acteur. Il est l’incarnation du film : à
la fois comique et méprisant avec les paysans qu’il
arnaque, il porte une croix sur ses larges épaules. Une certaine
bonté illumine son visage qui tour à tour paraît
fourbe ou bon. Durant une grande partie de sa carrière, cet
acteur qui remporta un Oscar en 1949 pour son rôle dans All
the King’s Men (Les Fous du roi
de Robert Rossen) interpréta les flics véreux rongés
par le remord, les sales types piégés par leur mauvaise
vie, les bandits au grand cœur. Toute l’ambiguïté
du film est présente sur le visage de cet acteur assez peu
connu mais que l’on a pu voir chez Lang, Fleischer, ou dans
le premier Siegel. Reprocher à Fellini son mépris
pour les hommes qu’il filme dans Il bidone,
c’est oublier combien le cinéaste cherchait avant tout
des gueules pour exprimer l’humanité. Dans celle parfois
lourdaude, parfois bonhomme, parfois veule de Broderick Crawford,
on y trouve la réfutation de toutes ces critiques qui cherchaient
à faire tomber Fellini du piédestal qu’il était
en train de se construire film après film.
A
NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM :
Si Augusto espère être réintégré
à la société des hommes, Federico Fellini lui
inflige une épreuve de contrition totale, aride, d’une
rare violence, qui fait s’achever le film en une sorte d’apothéose
lyrique et spirituelle. Il y a bien chez Fellini une forme d’espoir
spirituel accordé à l’homme. La force graphique
de cette dernière séquence, qui accumule dramatiquement
tout ce qu’aura déjà enduré Augusto pendant
le film et même auparavant (2),
se situe sur plusieurs champs : plans fixes et rapprochés
sur le visage souriant selon une iconographie chrétienne,
plans larges sur la montagne aride qui accuse la solitude de l’homme,
ellipses successives qui rendent le temps à la fois malléable
et long intérieurement (pour celui qui souffre). Au final,
Augusto tend les bras vers deux paysannes qui contournent la montagne
sur un sentier. Augusto est arrivé à la frontière
du monde des hommes, il meurt comme un laissé-pour-compte
(ce qu’étaient les bidonisti), sur le bord
de la route. Fellini mêle les iconographies traditionnelles,
un montage curieux et un symbolisme excessif pour renforcer l’impression
de contrition sincère à laquelle est soumis finalement
l’abject Augusto. Final grandiose, certes, mais ambigu jusqu’au
bout : Augusto est forcé d’expier ses fautes pour espérer
gagner l’abord du monde des hommes. Incapable par lui-même
d’une expiation sincère, il espère survivre
en implorant Dieu. Jusqu’au bout, Fellini montre toute l’ambiguïté
de son geste. Augusto cherche sans doute à gagner le droit
de revenir parmi les hommes mais son expiation ne peut suffire :
il lui faut expier en mourrant pour espérer filmer et enregistrer
un acte vrai, sans artifices bidons. FIN DU SPOILER
UNE SOCIÉTÉ
FROIDE ET CUPIDE
Si l’habit ne fait pas le moine, Fellini montre une société
qui désire pourtant y croire de toutes ses forces. Les gens
qui se crèvent dans les quartiers pauvres obéissent
aux habits et aux signes extérieurs de respectabilité.
Mais on les sent prêts à croire à tout et à
n’importe quoi pour espérer, continuer à vivre.
Ce qu’il y a proprement d’abject chez Augusto et ses
complices, c’est d’user de la capacité des pauvres
gens à croire et à espérer. C’est cela
qu’ils exacerbent pour être payés en retour comme
s’ils achetaient quelques minutes de leur crédulité.
En passant sur leur dos les habits de l’Etat ou de l’Eglise,
on peut penser que Fellini s’amuse également à
montrer que les hommes se sont habitués, au fil des siècles,
à être volés par les deux plus hautes institutions
de la nation. Est-on vraiment étonné, au début
du film, de voir des religieux soutirer quelques sous aux pauvres
agneaux retirés dans la campagne profonde de l’Italie
? Quand on voit Augusto parler devant une table couverte d’or,
cette image en rappelle d’autres plus réelles. Fellini
fait preuve d’ironie pour atténuer la lourdeur et la
pitié qu’inspire son arnaque fondée sur la cupidité
humaine.

Bien entendu, la grande séquence du film, qui annonce La
Dolce Vita, est celle de la réception chez Rinaldo.
Fellini y dépeint donc son enfer d’hommes indifférents
aux autres, égoïstes et ignobles, une société
où l’égoïsme de chacun, l’individualisme,
est exacerbé, bref une société bidon puisque
chacun est devenu indifférent au sort d’autrui. Chaque
trogne, chaque gueule, a été choisie minutieusement.
Mais, à sa sortie, Il bidone est un échec
critique et public. À la première du film au Festival
de Venise, où le producteur espérait gagner le Lion
d’Or (3), les
spectateurs toussent, certains gagnent la sortie durant l’entracte.
Fellini est forcé de raccourcir le film. Il coupe presque
une demi-heure.
La
version que nous offre Carlotta est l’originale qui avait
été restaurée en 1981. Après le succès
de La Strada, les critiques attendent Fellini au
tournant : Il bidone est forcément massacré
par la presse, à l’exception notable de Jacques Rivette
qui considère le film comme un chef-d’œuvre. On
traite le cinéaste de tous les noms, on lui reproche son
regard méprisant, de recycler toujours les mêmes idées,
d’avoir réalisé un film de scénaristes.
On parle durant de nombreuses années d’Il bidone
comme d’un faux pas, d’une erreur.
Comment expliquer aujourd’hui l’accueil fait à
ce film, un des plus étonnants pourtant, des plus courageux
de tous ceux que Fellini a entrepris au cours de sa première
période ? La réponse est évidemment contenue
dans la question : Il bidone est une tragi-comédie
sombre, d’un pessimisme jamais atteint auparavant par le cinéaste.
Il use beaucoup moins de ressorts comiques, comme dans Les
Vitelloni pour atténuer la violence de sa charge.
Au milieu des années 50, en pleine reconstruction économique,
le film se fait à la fois le portrait d’un monde de
petits escrocs en train de disparaître et le portrait d’une
société nouvelle superficielle, égoïste.
Ce que donne à voir d’eux-mêmes aux spectateurs
Fellini n’est pas flatteur : les invités de l’Enfer
de Rinaldo chahutent et dansent aveuglément devant des postes
de télévision qui retransmettent des fiestas semblables
à la leur. Les hommes se regardent s’amuser, s’observent
graviter dans des sphères sociales dont l’appartenance
doit révéler aux autres leur propre valeur profonde.
Avec l’apparition de la télévision, d’une
société du spectacle que Fellini critiquera toute
sa vie jusqu’à l’apothéose de Ginger
et Fred, d’une culture américaine, c’est
toute une morale protestante qui s’immisce dans la philosophie
catholique italienne. Fellini montre le rapport nouveau, existentiel,
de l’individu à sa fonction sociale, à montrer
où l’on est pour affirmer qui l’on est. Il se
peut que ni la critique, ni le public ne fussent prêts à
affronter cette terrible image d’un individu de plus en plus
égoïste tandis que le pays commençait à
retrouver un peu d’optimisme. Pour notre part, le film n’en
est que plus prophétique.
Il faut également rappeler que pendant le tournage d’Il
bidone, si Fellini tentait de se montrer indifférent
vis-à-vis de ses personnages, l’équipe est tombée
définitivement sous le charme de celui que l’on commençait
à appeler Le Phare. Fellini tutoyait chacun de ses
figurants, créant une joyeuse atmosphère de familiarité
un peu débridée sur le plateau. Néanmoins,
cette familiarité lui permettait d’obtenir ce qu’il
désirait et de répondre à ses lourdes exigences.
Malgré le mauvais accueil d’un film qui fut longtemps
maudit, Il bidone montre ainsi les traces de premiers
changements profonds (tant au niveau de la forme, du fond que de
la manière) où se devinent les méthodes et
les réflexions confondues dans les films ultérieurs.
À travers le thème du bidonisme, des faux-semblants,
Fellini donne à penser qu’il était peut être
lui-même au milieu d’une crise artistique. On sait que
le cinéaste traversait alors une mauvaise période.
Il bidone est peut-être le film d’une
interrogation profonde sur son propre cinéma comme le sera
plus tard Huit et demi qui inaugure vraiment la
période baroque. Il bidone est en effet
une œuvre désenchantée où le néo-réalisme
est évacué par petites touches de contrastes, d’ironie,
d’atmosphère, de mysticisme. Fellini se défaisait
alors d’un habit qu’il ne se sentait plus capable de
porter la tête haute comme son héros. C’est ainsi
le film de tous les échecs, entre deux succès commerciaux
(La Strada puis Les Nuits de Cabiria),
de tous les malentendus. Pourtant, par honnêteté, Fedrico
Fellini bifurque vers sa propre imagerie : inventant déjà
ici les faciès mesquins et les danses débridées
de sa via Veneto.
(1) Tullio Kezich rappelle que bidone
signifie en langage populaire une arnaque, un mauvais tour; bidonista,
un escroc et bidonato, l’arnaqué. À
l’époque où Fellini réalise le film,
ces mots nés en Lombardie sont connus de la population et
désignent principalement un monde vivant en marge de la société.
(2) On sait qu’Augusto a fait de la prison pendant longtemps.
(3) Le Lion d’Or sera remis finalement à Ordet
de Dreyer. Il bidone ne recevra aucune récompense.
Le jury était alors présidé par le critique
Mario Gromo. Fellini prendra tant outrage de ce qu’il juge
être une insulte qu’il ne remettra plus les pieds à
Venise jusqu’en 1969, année où il présentera
son Satyricon.