DROT MENE L'ENQUËTE
Les cendres d’un foyer éteint
« Autant vous l’avouer, l’histoire du Montparnasse,
je ne l’ai pas vécue. Ces "Heures chaudes"
ne sont pas les miennes. J’ai seulement eu le désir
- et la chance - de recueillir, caméra à la main,
les confidences des derniers témoins. » L’auteur
de ces lignes confesse avoir ressenti l’urgence de son entreprise
un jour de promenade dans le quartier, quand il assista à
la destruction de demeures attachées à la mémoire
d’Aragon et d’Elsa Triolet. Dans la rénovation
d’un quartier disparaissaient les traces matérielles
de l’un des plus ardents foyers de l’art moderne européen,
mondial même pourrait-on dire tant l’une des principales
caractéristiques de cette "école de Paris"
fut le cosmopolitisme. Ces démolitions volontaires, nécessaires
peut-être, accompagnaient la lente disparition des derniers
témoins d’une époque clef de l’histoire
culturelle
de Paris. Or, après la frénésie de la reconstruction
et de la modernisation de la ville après-guerre, le temps
de la mémoire semblait venu. André Malraux, ministre
des Affaires culturelles depuis 1959, avait lancé une politique
dans ce sens, créant surtout en 1964 l’Inventaire général,
immense action - toujours en cours - de recensement des traces matérielles
de l’histoire humaine et culturelle de la France. Cette entreprise
publique, véritable « aventure de l’esprit
» d’après son auteur, avait été
précédée par la monumentale Histoire du
vandalisme de Louis Réau, publiée en 1958 ; l’auteur
y stigmatisait le « génie français
» dans l’art de la table rase, du Moyen Âge à
l’orée de la Ve République, et alertait les
pouvoirs publics et l’opinion sur la rapidité et l’ampleur
des destructions toujours à l’œuvre. Homme de
son temps, Jean-Marie Drot arrivait à point nommé
pour tenter de recueillir les dernières braises de ce foyer
éteint en mobilisant les ressources d’un outil encore
jeune : la télévision.
Ce Nancéen qui atteignait tout juste la trentaine était
déjà riche d’une expérience conséquente
dans les domaines des arts, des lettres et de l’audiovisuel.
Après des études de lettres modernes et de philosophie,
il travailla à la télévision vaticane, réalisant
notamment une série d’émissions remarquée
alliant histoire sainte et vies de peintres. Puis il rentra en France
où il devint producteur et réalisateur pour l’ORTF.
Il y accoucha rapidement d’une série mettant en parallèle
œuvres plastiques et textes littéraires qu’il
intitula Correspondances. En 1955, il fut l’auteur
du Cabinet de l’amateur, une nouvelle série
consacrée aux grands graveurs, mais aussi et surtout de L’Art
et les hommes, une série mensuelle d’émissions
consacrées à de grands peintres. Quand lui vint l’idée
originale des Heures chaudes, il avait déjà
dressé le portrait de l’un des héros de son
nouveau sujet avec À la recherche de Guillaume Apollinaire
(1957), matrice du plus ambitieux de ses projets.
Des kilomètres de pellicule
La tâche qu’il s’était assigné était
ardue. Il fallait d’abord retrouver les témoins, personnalités
de tous horizons, de toute nature : artistes et écrivains,
cabaretiers, amis, modèles… tous les survivants d’une
véritable petite société. Il fallait ensuite
les courtiser ou les assaillir pour obtenir leur coopération.
La patience et la ténacité de Drot allaient cependant
être récompensées et les réponses positives
furent nombreuses. Alors qu’il avait dû improviser dans
une boutique de la rue Bonaparte quand il tournait son Apollinaire
en 1957, les films de la série voulaient entretenir une atmosphère
intime entre le réalisateur, son sujet et les spectateurs
; il parvint à se faire ouvrir les portes discrètes
sinon secrètes du Montparnasse : les cafés mythiques,
les ateliers d’artistes (la Ruche, l’atelier de Man
Ray ou celui de Giacometti…), les appartements même
de Guillaume Apollinaire ou de Damia. Il restait encore à
recueillir les confidences puis à leur donner une forme exploitable.
Quatre années de travail, une centaine d’intervenants,
des journées entières d’entretiens… Drot
fit les choses en grand car son sujet était immense : il
embrassait plus de quarante années, devait évoquer
les courants esthétiques les plus divers - des Fauves aux
Surréalistes, en passant par le cubisme, l’abstraction
ou encore Dada - et convoquer les personnalités les plus
singulières, représentant les mondes inextricablement
mêlés des littérateurs, des artistes peintres,
sculpteurs, photographes ou musiciens, des éditeurs, des
marchands, des collectionneurs mais aussi des égéries
et des hôtes de toute cette compagnie joyeuse et torturée.
Il devait également invoquer les atmosphères si caractéristiques
des diverses décennies traversées par cette communauté
en constante évolution. Peu à peu les entretiens livraient
des pépites mais celles-ci devaient être arrachées
aux plus rétifs ou soigneusement extirpées des confessions
les plus prolixes. Elles étaient en outre accompagnées
d’un flot d’images fixées en noir et blanc. Nul
doute que ce matériau occupa longuement le monteur. En tout
cas, de ce magma émergea une émission.
L'ART A LA TELEVISION
La télévision aime-t-elle l’art
?
Depuis qu’en 1915 Jean Renoir avait réuni le plus extraordinaire
des castings pour Ceux de chez nous, film documentaire
approchant des artistes au travail ou leur volant quelques images
à la dérobée (Sarah Bernhardt, Edgar Degas,
Anatole France, Lucien et Sacha Guitry, Octave Mirbeau, Claude Monet,
Auguste Renoir, Auguste Rodin, Edmond Rostand, Camille Saint-Saëns…),
il était clair que le cinéma aimait l’art. Dans
tous les pays industrialisés, le nouveau média revendiquait
un double statut, celui d’art bien sûr mais aussi celui
d’objet documentaire susceptible de fixer et de diffuser tous
les aspects de la vie et de la société. Musée
virtuel, portrait d’artiste, récit scénarisé…
les moyens de conter et d’expliquer la création artistique
étaient nombreux et ils furent explorés dès
les années 1930. À l’aube des années
1950, le film documentaire artistique était cependant devenu
un genre balisé oscillant entre la classique monographie
et l’extravagance des plus audacieuses tentatives de mise
en scène des grandes œuvres du patrimoine artistique
(René Prédal fait une description assez réjouissante
de L’École de Barbizon de Marc Gastyne,
qualifié de « morceau d’anthologie propre
à ravir les amateurs les plus blasés de kitsch cinématographique
»). Dynamité par une génération sevrée
aux avant-gardes, le film d’art devint au cours des années
1950 de plus en plus une construction du « cinéaste-démiurge
» (René Prédal). Il n’hésitait
plus à s’emparer des œuvres pour démontrer
les thèses les plus inattendues (Le Mystère
de la Licorne, Jean-Claude See, 1954) ou démonter
tous les attendus du genre dans des productions joyeusement iconoclastes
(La Joconde, Henri Gruel, 1957). Même si
le principal courant des films documentaires se caractérisait
par une rigueur didactique intacte, la créativité
cinématographique s’était emparée de
l’art comme prétexte autant que comme sujet. C’est
aussi à cette époque qu’on a pu observer un
rapprochement intime entre certains réalisateurs et artistes
contemporains (André Masson et les quatre éléments,
Jean Grémillon, 1958 ; la série des « Visites
» d’Alain Resnais, 1946-1947…). La mutation était
rapide et nombre de ces films - pour certains produits "hors
commerce" - atteignirent parfois un degré de perfectionnement
passionnant mais aussi assez exigeant. Le film d’art s’éloignait
du grand public.

L’essor de la télévision allait changer la
donne : Jean-Marie Drot, Max-Pol Fouchet, Jean Thévenot,
Pierre-André Boutang, Philippe Collin… les téléastes
firent entrer l’art dans les foyers. La litanie des titres
est évocatrice : L’Art et les hommes,
Plaisir des arts, Terre des arts,
Les Secrets des chefs-d’œuvre, Désir
des arts, Forum des arts, Peintres
témoins de leur temps, L’Art vivant,
Portraits d’artistes, Peintres de
notre temps, Peinture fraîche, Revue
des arts, Peintres français d’aujourd’hui,
Allez Beaux-Arts, Voir, Les
Heures chaudes de Montparnasse… une vaste toile de
programmes variés inscrivant désormais un plus vaste
public dans leur démarche. À ce titre, Les
Heures chaudes font figure de série prestigieuse.
Un
rendez-vous unique
Dans les cadres aux noms évocateurs de la Closerie des Lilas
ou de la Coupole, dans l’intimité des ateliers ou des
appartements, les spectateurs de l’ORTF étaient conviés
à rencontrer les témoins de « l’époque
héroïque » des arts de la modernité
(Michel Kikoïne). Car ce sont les témoignages qui sont
placés en avant ; ceux des peintres (Chagall, Van Dongen),
des photographes (Brassaï, Man Ray), des compositeurs (Poulenc,
Wiener) des écrivains (André Salmon, Cocteau, Aragon,
Kessel), des musiciens (George Auric) ou encore des comédiens
et des chanteurs qui ont fait l’époque, mais aussi
pour compléter les lacunes laissées par les disparus,
ceux d’une foule d’intimes. Le cadrage est volontiers
resserré, remplissant le petit écran de ces visages
connus ou oubliés. Placés de face ou de trois-quarts,
leur dialogue avec un intervieweur (le mot apparaît en français
à cette époque) situé hors champ crée
une proximité avec le spectateur. D’un point de vue
technique, c’était aussi pour le monteur un moyen simple
de choisir dans ces longs entretiens les passages les plus importants
puis de les mettre en forme à l’aide de questions visiblement
reformulées plus tard, entretenant l’illusion d’un
dialogue structuré. Il était aussi plus facile ainsi
de recouper les récits de plusieurs intervenants sur un même
sujet grâce à des phrases de transition élaborées
après-coup. Même si Drot est un intervieweur habile
(c’est sa réputation), un long travail de montage fut
nécessaire pour donner la forme définitive de chacun
des films.
Par ailleurs, Drot ne s’interdisait pas d’avoir recours
à des cadrages recherchés, voire poétiques,
telle cette capture de Damia en double portrait dont les profils
peint et vivant affrontés étaient alors séparés
de plusieurs décennies. C’est une image révélatrice
à la fois du goût du réalisateur et de sa sensibilité
à l’égard du caractère volontiers poseur
de la « tragédienne lyrique ». Sortant de ces
confrontations directes avec le passé, la petite équipe
a aussi voulu saisir l’ambiance contemporaine du quartier
du Montparnasse, désormais soumis comme le reste de la capitale
au triomphe de l’automobile : ces plans familiers aux spectateurs
détonnaient avec les lectures d’œuvres de poètes.
Dans l’épisode consacré à Aragon, le
comédien François Chaumette lisait sur le boulevard
Edgar Quinet. Dans un autre épisode, on trouvait même
une reconstitution de la rencontre du poète avec Elsa Triolet,
procédé qu’affectionne Drot pour réactualiser
son sujet. Quant à la narration qui unifie le tout, l’emploi
de la première personne du pluriel (et parfois même
du singulier) achève d’embarquer le spectateur dans
le processus de fictionnalisation thématisée qui donne
forme aux divers épisodes.
Ceux-ci peuvent être répartis en trois groupes inégaux.
Les plus nombreux sont les épisodes portraits, individuels
ou collectifs. Viennent ensuite les tableaux d’époque,
répartis en quatre temps depuis l’arrivée des
premiers artistes venus « de l’Oural et du Mississippi
» jusqu’à la « fureur de vivre des
années vingt », laissant une place particulière
à l’épreuve que fut la Grande Guerre qui vit
la dissémination des Montparnos et marqua une rupture entre
deux âges d’or de la création artistique et littéraire.
Plus légers, deux épisodes font figure de parenthèses
ouvrant ce panorama artistique sur la « voix des poètes
» et sur les divertissements populaires qui drainaient les
foules dans la « rue de la Gaîté », du
café-concert de la Belle Époque au Music-hall des
étoiles de la chanson réaliste. Dans le choix de ses
héros, Drot fit alterner l’évidence (Modigliani,
Apollinaire, Giacometti, Man Ray) et la surprise (Léon-Paul
Fargue, Pascin, Soutine, le groupe des Six), faisant de la série
une œuvre plus personnelle. Dressant des portraits forcément
partiels et partiaux, puisqu’ils dépendaient des confidences
de ses interlocuteurs, Drot cherchait à s’éloigner
des légendes et à dissiper des malentendus. C’était
tout l’intérêt du recours massif aux témoignages.
C’est là qu’apparaît le caractère
paradoxal de la construction des Heures chaudes...

Toute la structure de son œuvre met en avant le réalisateur-narrateur,
enquêteur, intercesseur auprès des témoins,
metteur en scène des reconstitutions, responsable de la mise
en textes et en images d’une étude devenue récit
scénarisé. Drot parle d’ailleurs de «
son » étude. Et s’il convie le spectateur
dans un voyage commun, il s’impose comme un indispensable
guide à l’intérieur du dédale de son
sujet. Pourtant, le contenu de chacun de ses films le place en retrait
par rapport aux témoignages qui sont la matière du
projet. Riches en anecdotes, conditionnés par la personnalité
de chacun, ce sont ces récits qui composent des portraits
vivants du temps et de ses héros. Lorsqu’on évoque
la vie de bohême d’un artiste comme Soutine, c’est
en racontant comment les punaises ont infesté l’appartement
de l’infortuné peintre, l’une finissant même
dans son oreille. Foujita en fait un récit détaché
alors que Krémègne ému y voit l’illustration
de la misère des pionniers de la modernité. Enthousiastes
ou réservés, discrets ou se mettant en avant, voir
parler révèle les caractères des intervenants
et permet de soumettre leurs paroles à la critique de la
raison sans intervention du narrateur. Drot ne délivre personnellement
que peu d’informations. Il donne à voir et à
entendre plus qu’à comprendre. Gardien des clefs, il
soumet son matériau immense en le découpant en pièces
qu’il assemble en un puzzle qui évoque le travail des
cubistes qui lui sont si chers. Et quand il intervient sur des œuvres,
ce n’est pas pour en fournir une analyse mais pour livrer
ses sensations, son ressenti. Son entreprise se voulait avant tout
esthétique et littéraire, son but était la
délectation.
Repentirs
Devenues archives, les éléments constituant la série
commencèrent à décliner, probablement destinés
à disparaître sans un énorme travail de restauration.
Celui-ci fut réalisé entre 1976 et 1992. Drot y vit
l’occasion d’une refonte censée remédier
à ce qu’il ressentait comme une faiblesse de la série
: la télévision des années 60 imposait le noir
et blanc là où les œuvres d’art réclamaient
de la couleur. Pour lui, un épisode comme celui consacré
à Soutine était resté inachevé parce
que « sans ses couleurs vives, violentes, [il] n’avait
plus aucun sens. » La série fut intégralement
remaniée par le remplacement d’anciennes scènes
ou l’insertion de nouvelles en couleur. Cela pouvait-il se
faire sans altérer le caractère originel de la série
?
Bien entendu, la couleur a d’abord servi à donner aux
œuvres une place plus importante. Elle a rendu plus sensible
le caractère des artistes ainsi que l’évolution
de leur art. Drot et son équipe ont voulu filmer les tableaux
en lumière rasante afin d’en « saisir la
pleine pâte ». Ensuite, les nouvelles séquences
mettent en scène de nouvelles flâneries dans un Paris
encore transformé, celui des années 1980. La caméra
y traque les vestiges encore plus rares des lieux mythiques du Montparnasse
des artistes et filme l’absence des anciens repères
disparus, en ruine ou remplacés par de immeubles modernes.
Paradoxalement, la couleur tire ce qui fut une enquête vers
la nostalgie. Celle-ci culmine dans les versions nouvelles de la
« fureur de vivre des années vingt »
- où la comédienne Hélène Delavault
déambule dans un Paris moderne à la recherche des
fantômes de jadis - et plus encore de la « rue de
la Gaîté » - où la même Hélène
Delavault interprète quelques chansons du répertoire
de Bobino. Le réalisateur se défend de toute visée
nostalgique et affirme n’avoir voulu que faire comprendre
le caractère intemporel et essentiel de la culture dite populaire,
à laquelle le générique rend hommage (la musique
d’Emile Spencer d’Elle avait une jambe en bois,
une chanson de comique troupier créée par Dranem vers
1908). Comment pourtant ne pas voir la nostalgie de ces surprenantes
nouvelles reconstitutions en couleur des anciennes reconstitutions
noir et blanc de la série originale, lorsque Drot déclame
: « La Ruche. La Ruche, nous y étions revenus sur
les traces de Soutine un jour d’hiver où même
les fantômes semblaient grelotter de froid. »
Enfin, la couleur est l’occasion d’une mise en scène
renouvelée du maître d’œuvre lui-même.
Drot apparaît en couleur, assis dans un fauteuil en rotin,
au coin d’un feu ou derrière un bureau, lunettes en
main et livre ouvert. Il se fait conteur, s’habille avec recherche,
coordonne la grosse turquoise de sa bague à son regard…
trois globes bleu clair fixent le spectateur et cherchent à
capter son attention. Si Montparnasse demeure l’objet de l’émission,
Drot en devient plus que jamais le sujet. Le montage qui les fait
alterner manifeste le choc des styles entre les séquences
des années 1960 et celles des années 1980.
CONCLUSION : LES HEURES CHAUDES SONT-ELLES UNE
REUSSITE DU DOCUMENT D'ART?
L’intérêt des Heures chaudes
est indéniable et multiple. Par sa genèse, la matière
accumulée lors de l’enquête, son ambition de
rendre compte du bouillonnement intellectuel d’une époque
faste, avec son contexte historique et social, la série est
unique en son genre. Son écriture reflète la personnalité
de son auteur, passionné et érudit. La place de l’émission
dans la grille de l’ORTF est tout aussi remarquable : 14 films
culturels de presque une heure programmés à 20h30,
et ce trente ans avant les soirées thématiques de
la chaîne culturelle Arte. La série fait œuvre
de mémoire et vise à ennoblir le média télévisuel
en lui assignant une mission culturelle et éducative en laquelle
voulaient croire les plus grands comme Rossellini. D’ailleurs,
le succès critique fut important et certainement pas étranger
à la carrière de Jean-Marie Drot au Haut Comité
de l’audiovisuel. Il importe cependant de nuancer le tableau
et de relever certaines limites.
Les films de la série sont assez peu informatifs. Les bribes
subjectives jetées aux spectateurs peuvent ravir mais aussi
laisser sur sa faim. C’est que pour Drot, de son propre aveu,
les œuvres d’art sont avant tout des talismans qui doivent
aider l’homme à mieux vivre. Les œuvres sont donc
mises en avant mais les ressorts de la création sont majoritairement
laissés dans l’ombre. De plus la forme des films peut
aujourd’hui apparaître désuète et le discours
précieux. Cette construction où un narrateur ordonne
des
témoignages fragmentés n’a finalement pas trouvé
sa place dans le domaine du documentaire artistique. Le double mouvement
d’accès accru à la culture universitaire - friande
de manuels directs et concis - et de diminution du temps d’attention
du spectateur moyen a mis à mal l’idée de ces
séries qui prennent le temps de la flânerie et osent
la mise en scène du moi. Plus didactiques, moins littéraires,
les séries documentaires des années 1990 se sont resserrées
autour d’un artiste, voire autour de l’analyse d’une
seule œuvre comme Palettes d’Alain Jaubert.
L’effacement, voire la disparition du locuteur, s’est
accompagnée d’une volonté de resserrer le temps
: 26 minutes pour Palettes, 2 minutes générique
compris pour D’art d’art qui apparaît
comme l’exact antithèse des Heures chaudes
par son explicitation expresse.
Que cette comparaison ne flétrisse pas l’intérêt
que l’on doit porter à ce monument de l’histoire
de l’audiovisuel, aussi intéressant par ses échecs
que par ses succès, véritable jalon dans l’histoire
de la culture et de l’esthétique à la télévision.
Saluons l’initiative de l’éditeur et souhaitons
qu’elle ne soit qu’un début dans la publication
en DVD des grandes émissions culturelles.
Ouvrages utilisés :
- Cat. Exp., L’École de Paris et la Belle Époque
de Montparnasse, Genève, Petit Palais, s.d.
- Françoise Berdot, La télévision d’auteur(s),
Lyon, Aléas, 2003.
- Valérie Bougault, Paris Montparnasse à l’heure
de l’art moderne, 1910-1940, Paris, Terrail, 1996.
- Gisèle Breteau, Abécédaire des films
sur l’art contemporain : 1905-1984, Paris, Centre Georges
Pompidou, 1985.
- Jean-Marie Drot, Les Heures chaudes de Montparnasse,
Paris, Hazan, 1999.
- Jean-Marie Drot, Dictionnaire vagabond, Paris, Plon,
2003.
- Fanny Étienne, Films d’art / films sur l’art.
Le regard d’un cinéaste sur un artiste, Paris,
l’Harmattan, 2002.
- Guy Gauthier, Le documentaire, un autre cinéma,
Paris, Nathan, 1995.
- Guy Gauthier, Un siècle de documentaires français,
Paris, Armand Colin, 2004.
- René Prédal (dir.), « Le documentaire français
» in CinémAction, n° 41, janvier 1987,
p. 166-176.
- Kenneth Mesdag Ritter et alii, École de Paris, le groupe
des Quatre, Paris, Lachenal & Ritter.