"En
réalité, ce qui avait tourmenté [Carter et Carol
McCoy], c’était précisément qu’ils
se connaissaient trop bien mutuellement. Leur règle de vie,
c’était de prendre ce qui leur faisait envie, de se débarrasser
de quiconque les gênait ou cessait de leur être utile.
Chez eux, c’était quelque chose de bien établi
; en fait c’était leur caractéristique dominante,
toute leur personnalité. Et en cas de coup dur, dans un moment
critique, ils n’useraient pas à l’égard
l’un de l’autre, de plus de miséricorde qu’ils
ne l’avaient fait à l’égard de tant de personnes."
Les dernières lignes du Lien Conjugal
éclairent crûment le paradoxe Guet-Apens.
D’un côté, une série noire poisseuse et
désespérée, description au vitriol de deux égoïsmes
prêts à tout pour arriver à leur fin, et que le
réalisateur de La Horde Sauvage semblait être
le plus à même de rendre à l’écran.
De l’autre une adaptation lisse, comme trop bien peignée
- du moins bien en deçà du potentiel de l’association
Jim Thompson / Sam Peckinpah, champions ès misanthropie.
1969. Fasciné par la noirceur du Lien Conjugal,
Peckinpah cherche vainement à acquérir les droits de
cette chronique impitoyable d’une cavale au fin fond du Texas,
écrite par un auteur inconnu et fauché comme les blés
: Jim Thompson. Singulièrement élevés, les droits
finissent par tomber dans l’escarcelle de Robert Evans, alors
que le réalisateur de La Horde Sauvage leur
courrait après depuis ses débuts à la télévision.
Le nouveau roi d’Hollywood, qui vient de sauver Paramount de
la banqueroute en enchaînant une incroyable série de
triomphes au box-office (Rosemary’s Baby et
Love Story, bientôt Le Parrain)
s’intéresse à vrai dire assez peu au roman de
Jim Thompson, et au scénario que le romancier en a tiré.
Son rêve secret, et peu importe le prétexte : associer
sa nouvelle conquête, Ali MacGraw, à une star de premier
plan. Guet-Apens et son couple de gangsters tombent
donc à point : Bonnie and Clyde vient de casser
la baraque, et le roman de Jim Thompson est une invitation au coup
double. Mais, versatile et aiguillé vers un projet plus prestigieux
(une adaptation de Gatsby Le Magnifique, avec le
même duo d’acteurs), le nabab se désintéresse
rapidement du projet et colle un de ces poulains, Peter Bogdanovich,
à la réalisation, lui laissant carte blanche sans plus
d’indications. Peu convaincu par le script de Jim Thompson qu’il
juge trop pessimiste, le cinéaste intronise, lui, Walter Hill,
jeune débutant malléable à merci, pour une réécriture.
Un peu tendre, le protégé de Bogdanovich fait dans l’excès
de zèle et passe le scénario à l’adoucissant
: édulcoration de l’infernal couple McCoy, renoncement
à tout cynisme et happy end de rigueur, qui affadit singulièrement
la fin d'origine… Difficile de reconnaître la barbarie
du futur réalisateur de Sans Retour et l’amoralité
âcre de Jim Thompson dans le scénario final, tentative
bâtarde de concilier sécheresse du "pulp" et
nouveaux canons du film de gangster : le romantisme de la cavale et
la mythologie du gangster s’accommodent mal du style Thompson.
Mais
le mal est fait… Une fois le scénario terminé,
Robert Evans revient en coulisses et manigance pour imposer comme
il l’avait imaginé sa protégée dans le
rôle de Carol, et Steve McQueen, dont il compte relancer la
carrière, dans le rôle de Carter. Bogdanovitch, qui misait
lui sur un ticket Cybil Sheperd / Ryan O’Neal, est sèchement
invité à lâcher le projet au profit de…
Sam Peckinpah, qui n’attendait que cela. Cahin-caha, et deux
ans après l’achat des droits, Guet-Apens est
enfin sur les rails.
Steve McQueen, qui a entre-temps récupéré les
droits de production du film, devient rapidement le vrai patron :
Evans, trop accaparé par son Gatsby pour se
soucier à plein temps de ce vulgaire polar qu’il considère
au mieux comme un galop d’essai pour son duo de stars, lui a
cédé. McQueen a déjà travaillé
avec Peckinpah, sur Junior Bonner l’année
précédente. Les deux hommes s’apprécient,
et aimeraient bien relancer leurs carrières respectives avec
cette nouvelle collaboration : Peckinpah enchaîne les bides
(Cable Hogue, Chiens de Paille,
Junior Bonner) depuis La Horde Sauvage,
et McQueen, lui, aimerait rapidement se relever de la gifle reçue
par Le Mans, son ambitieuse fresque automobile snobée
par le public. Mais le projet s’engage mal, sur un malentendu
que Peckinpah ne digérera jamais : le scénario, qu’il
ne savait pas retouché par Hill, lui sort par les yeux. Le
cinéaste aura beau faire quelques retouches, convoquer les
trognes les plus patibulaires de sa tribu pour contrebalancer la fadeur
du couple McCoy, rien n’y fait, le film est mal barré.
Et le tournage de virer rapidement à l’aigre, puis au
cauchemar : déjà précédés d’une
réputation détestable, les deux artistes vont constamment
au clash, entre différents artistiques, ego surdimensionnés,
paranoïa, alcool, cocaïne et tempéraments atrabilaires.
Cerise sur le gâteau, la romance naissante entre Steve McQueen
et sa partenaire, si elle apporte une vraie électricité
à l’écran, enflamme encore plus le plateau - mettant
l’équipe sous la double pression de l'arrivée
probable d’un Evans furibard, et d’une invasion de paparazzi
attirés par l’odeur du scandale.
C’est dans cet indescriptible chaos que le tournage prend fin
tant bien que mal. Entre le clap de fin et sa sortie, Guet-Apens
connaîtra divers autres embûches, et non des moindres
: après une première projection test, McQueen procède
à un remontage partiel de la première mouture et remplace
finalement la musique de Jerry Fielding, collaborateur régulier
de Peckinpah, par un nouveau score plus dans l’air du temps,
signé Quincy Jones. McQueen est le boss, et il compte bien
le faire savoir. Peckinpah lui, ne s’en laisse pas compter et
insulte copieusement son monde lors de l’avant-première.
Ambiance…Paradoxalement, le film est un triomphe… l’un
des plus gros succès de Peckinpah, même. Et ce pour l’un
de ses films les moins personnels : pourtant marqué de son
sceau, Guet-Apens souffre de la comparaison avec
le reste de sa filmographie ; pas assez abrasif, manquant du cynisme
et du mordant habituel de son auteur, le film échoue tant dans
son rapport au livre de Jim Thompson que dans sa filiation avec les
meilleurs films du grand Sam.
Alors certes, même cadenassé par Steve McQueen, le cinéaste
a de beaux restes, et son impressionnant gunfight final a manifestement
traumatisé tout un pan du cinéma contemporain, des fusillades
d’intérieur du John Woo période Syndicat
du Crime au Tarantino de Kill Bill. Quelques
scènes plus tôt, une altercation d’une incroyable
sécheresse réveille le spectateur et la monotone cavale
des deux héros, lorsqu’ils croisent deux Texas Rangers
: rapidité du montage, violence des cuts, crudité du
cadrage, Peckinpah semble enfin retrouver la foi - comme lors des
trop rares intermèdes Rudy Buttler, d’une misanthropie
et d’une méchanceté proprement réjouissantes.
Au crédit du film, aussi, une interprétation carrée
et efficace de Steve McQueen, dont le sens du détail fait encore
une fois ici mouche (les lunettes teintées) ainsi qu’une
une belle scène de poursuite dans un train, toute en tension
et en montée d’adrénaline. Dans l’ensemble
d’ailleurs - soyons justes - le film n’est pas avare d’idées
de montage (l'ample générique d’ouverture, la
confrontation finale...), d’audacieux enchaînements (ralentis/cuts,
flash-backs/flash-forwards), d’admirables constructions de plans
(superbes jeux de surcadrages avec les pare-brises) et autres gâteries
dont Peckinpah a le secret.
Mais dans le fond, le cœur n’y est pas. Souvent en dedans,
le réalisateur dérape dans une scène romantique
de baignade aussi pompeuse que saugrenue. Il déçoit,
lors d’un casse mou du genou, manque souvent d’inspiration
générale dans sa mise en scène de la violence,
et échoue à rendre à l’écran l’alchimie
pourtant évidente de Steve McQueen et Ali MacGraw - à
la décharge de Peckinpah, on reconnaîtra d’ailleurs
volontiers que l’actrice, limitée, n’était
absolument pas taillée pour le rôle. Hérésie
sur ces pages naphtalinées, avouons sans ambages largement
préférer la composition de Kim Basinger dans le remake
de Guet-Apens que Roger Donaldson, honnête
faiseur hollywoodien, livra en 1994. Laminé par la presse,
détesté par les fans de Peckinpah, le film est sous-estimé
- et si le réalisateur de Sans Issue n’a
pas l’inimitable patte de son prédécesseur, son
opus constitue toutefois un point de comparaison non négligeable,
et plutôt intéressant, avec la version de 1972. Formaté
et sans grand génie, le Donaldson s’en tire toutefois
avec les honneurs, et, en bien des points, donne le change à
l'original :
outre
Kim Basinger, les prestations de Michael Madsen et Jennifer Tilly
n’ont rien à envier à celles d’Al Lettieri
et Sally Struthers (pourtant excellents), quand James Woods, lui,
renvoie simplement Ben Johnson dans les cordes en endossant l’un
des plus beaux rôles de sa carrière. Veule et ultra-violent,
il est à l’image du remake : plus fidèle au roman
original que ne l’était le film de Peckinpah.
Le réalisateur des Chiens de Paille ne saurait
être tenu complètement responsable de ce semi-échec
: si le remake 94 de Guet-Apens met en lumière
un écueil de la version 72, c’est bien le piètre
script de Walter Hill. Aussi, même en petite forme, Peckinpah
reste un technicien hors pair, et hors norme, et son Guet-Apens
est émaillé de fulgurances qui l’éloignent
évidemment du tout venant de la production de l’époque.
Mais s’il reste bien un peu du fiel d’origine dans les
relations du couple McCoy chez Peckinpah, c’est Donaldson et
son couple équivoque qui emportent le morceau : la duplicité
du duo Baldwin / Basinger compense son manque de classe, et donne
au remake 94 une pointe de cynisme dont manque singulièrement
la version du grand Sam - pourtant maître en la matière.
Donaldson et Peckinpah au coude à coude… le plafond de
l’un reste le plancher de l’autre : un sommet pour Donaldson
ne sera jamais qu’un coup de mou chez Peckinpah. C’est
tout le drame de ce film bancal, variation mineure d’un roman
majeur.