Si
l’on se fie à son scénario minimaliste et à
son appartenance à un certain genre codifié, Les
Guerriers de la nuit a tout du petit film d’exploitation
fort sympathique et suffisamment spectaculaire pour remporter les suffrages
de tous les jeunes spectateurs avides de sensations fortes et d’identification
délicieusement malsaine. A y regarder de plus près, le
troisième film de Walter Hill réserve pourtant bien plus
de richesses thématiques que l’on pouvait suspecter, transmet
une vision extrapolative mais juste de l’ordre social américain
et, ce qui n’est pas rétrospectivement sa moindre qualité,
conserve une certaine valeur nostalgique pour une catégorie de
téléspectateurs des années 1980 pour lesquels la
"libération" du paysage audiovisuel coïncidait
avec ses multiples diffusions à l’antenne de feu La 5.
Le film fut d’ailleurs interdit en France à sa sortie en
salles avant que les accusations d’incitation à la haine
et à la violence dont il fut bizarrement l’objet se dégonflent
comme une baudruche. L’excitation de la découverte n’en
fut d’ailleurs que plus grande...
Avec
le recul, il apparaît difficile d’affirmer que les changements
brutaux de l’espace audiovisuel français confiés
au magnat télévisé et futur Président du
Conseil italien Silvio Berlusconi furent majoritairement bénéfiques.
Mais il faut bien avouer que le pays dans ce domaine revenait de loin,
si l’on s’essaie à la comparaison avec nos voisins
européens. Pour les plus jeunes d’entre nous, la télévision
française de papa apparaissait sclérosée, fermée
sur ses petites habitudes et manquant singulièrement de sang
neuf. Les films diffusés, quel que furent leur qualité
intrinsèque, peinaient à satisfaire l’envie de découvrir
d’autres formes de cinéma, plus spectaculaires, plus délirantes,
plus violentes et plus subversives. Seule Canal + se proposait alors
d’y remédier mais il fallait souscrire un abonnement, chose
qui n’était pas à la portée de tous les portefeuilles.
Arrive alors La 5, chaîne qui fera l’objet de débats
futurs et d’incessants reproches (souvent justifiés), avec
son cortège de films fantastiques et d’action la plupart
inédits à la télévision. Un pan entier d’une
forme de cinéma tristement boycottée s’ouvrait enfin
à nos yeux. Le film symbole de cette irruption jouissive d’énergie
salvatrice et de mauvais goût affiché (selon l’avis
parental) fut The Warriors, dont on ne comptait plus
les diffusions qui s’avérèrent propices aux discussions
enflammées de cours d’école ! Il est enfin révélateur
pour notre univers occidental aux idéologies déclinantes
et trompeuses que ce relatif sentiment de libération se fut accompli
par l’entremise d’un film dont les seuls protagonistes sont
des membres de gangs en guerre avec la société.
«
I say the future is ours » clame solennellement Cyrus, sorte
de messie autoproclamé au magnétisme quasi mystique. Il
est amusant de voir comment est détournée l’imagerie
hippie au début des Guerriers de la nuit avec
ses rassemblements de masse dans un parc du Bronx. Fin des années
1970, le temps n’est plus à l’espoir d’un monde
meilleur et fraternel. La parenthèse pacifique a fait long feu
et l’Amérique s’affirme toujours comme une terre
de paradoxes et de violence : sous les fondations de la grande métropole
vivent des marginaux, des animaux de nuit qui promettent la mort et
la destruction. Une nouvelle population sort de l’ombre quand
la lune se lève, et prend possession de l’espace urbain.
L’analogie avec les rats est clairement affichée par le
réalisateur quand il nous montre la police fondre sur les jeunes
suite à l’assassinat de Cyrus : pris dans les lumières
des torches et des phares de voiture, les gangs paniquent et fuient
dans une pagaille monstre. Plus tard, sur un plan à l’intérieur
d’un couloir de métro, les fuyards seront justement mis
sur la même échelle à l’image qu’un
gros rat. Le cinéma américain des années 70 a parfaitement
su retranscrire la violence intrinsèque de la cité en
faisant de la jungle urbaine le sujet principal des préoccupations
sociales. Les films, réalistes ou futuristes, bons ou mauvais,
pullulent et tracent le portrait peu reluisant d’un monde occidental
civilisé (au sommet duquel trône les Etats-Unis) soumis
à des forces telluriques inquiétantes, déstabilisatrices
et ravageuses. L’Inspecteur
Harry (1971), Orange mécanique
(1971), Soleil vert (1973), Un
Justicier dans la ville (1974), La Cité
des dangers (1975), Assaut (1976), Taxi
Driver (1976), Hardcore (1979), Cruising
(1980), The Exterminator (1981), Vigilante
(1981), New York 1997 (1981), les productions de la
Blaxploitation en général, l’ensemble de ces films
exorcisent de façon brutale les tensions communautaires et les
peurs de notre monde contemporain. Les Guerriers de la nuit
est l’un des derniers rejetons de cette décennie ; non
seulement il dresse un constat implacable d’une société
réduite à ses instincts primitifs, mais il anticipe grandement
son évolution. Ou plus simplement, il témoigne à
sa manière - un petit film d’action en temps réel
- d’une vision identitaire de l’Amérique qui tire
sa source de ses origines. En 2003, Martin Scorcese nous offrait son
Gangs of New York, traçant à son tour
le sillon historique des mythes originels et sacrificiels de son pays.
Vingt-cinq ans avant que le film de Scorsese proclame fièrement
son slogan « L’Amérique est née dans la
rue », celui de Walter Hill nous disait qu’elle avait
pour futur proche d’y retourner.

Les Warriors, les Gramercy Riffs, les Baseball
Furies, les Rogues, les Lizzies (des femmes tentatrices
!), les Orphans, les Thurnbull A.C’.S., les
Moon Runners, les Van Gartland Rangers, les Sarrasins,
les Jone’s Street Boys, autant de noms formidablement
évocateurs, d’apparats singuliers, de comportements grégaires,
et surtout de formations tribales qui rappellent judicieusement les
tribus indiennes. La mythologie du western n’est pas loin avec
ses confrontations sauvages (on remarquera le rituel du scalp opéré
par Swan sur Luther à la fin du film) et ses grands espaces propices
aux duels (la carrière du cinéaste comptera d’ailleurs
trois westerns). L’Amérique des Guerriers de la
nuit opère une régression vers les mœurs
primitives qui ont fondé le pays. La modernité ne fait
que dissimuler vainement la nature profonde d’un pays aux penchants
agressifs et conflictuels qui s’est construit sur la violence
et la captation de territoires. Il y a
décidément
quelque chose de pourri au royaume du melting pot, serait-on tenté
de dire. Quand l’obscurité fait son apparition, les humeurs
refoulées ressortent à la surface et anticipent de s’approprier
le pouvoir. La trame du film présente une volonté de rassemblement
quasi évangélique (Cyrus, l’ange noir, est un prêcheur)
qui aboutit fatalement sur une sorte de rite sacrificiel déclencheur
de l’affrontement généralisé. Un gang innocent
est pris à partie et doit échapper à la punition
"divine" relayée par les ondes radio (on n’aperçoit
que les lèvres de la DJ lançant régulièrement
ses invocations avec un langage codé et musical). Crime originel,
religiosité, fuite vers la terre promise, réorganisation
communautaire autour d’une sanction collective, le film de Walter
Hill conjugue, malaxe et simplifie avec une belle vigueur des éléments
historiques et mystiques qui forment le terreau fondateur de la nation
américaine. Jusqu’à la séquence finale se
déroulant sur la plage face à la mer, l’ultime frontière
qu’avaient déjà rencontrée les pionniers
qui s’étendaient vers l’Ouest, au cours de laquelle
l’histoire reprend son cours normal après un ultime sacrifice
cette fois conforme à la logique des événements
et accepté par tous.
Pour
filmer cette chasse à l’homme au cœur de la nuit,
il fallait un réalisateur doué pour l’action, à
la fois connaisseur des mythologies urbaines et soucieux de la vraisemblance
historique. Walter Hill, qui avait réalisé Le
Bagarreur (1975), une chronique violente de la Grande dépression
avec Charles Bronson, et Driver (1978), un polar urbain
d’atmosphère plutôt intelligent, se révéla
l’homme de la situation. Et il est permis de croire qu’il
ne fut jamais aussi à l’aise qu’avec le thème
du groupe perdu et poursuivi, puisqu’il livrera peut-être
son meilleur film avec Sans retour (Southern
Comfort) en 1981 dans un registre similaire. Dans Les
Guerriers de la nuit, dont il co-signe également le
scénario, Hill excelle dans l’appropriation de la géographie
urbaine et parvient à maintenir constante la sensation de tension
grâce notamment à l’utilisation de cadres larges
qui aménagent de grands espaces vides desquels peut à
tout moment surgir le danger. De même qu’au moyen d’avant-plans
constitués de façades, de poutrelles, d’échafaudages
ou de constructions diverses et variées, il réussit à
inscrire le parcours des Warriors dans un véritable labyrinthe
urbain aux perspectives de fuite nombreuses, pourvoyeur de sensations
intenses. On le voit, la trame narrative sommaire du film est constamment
transfigurée par une construction graphique qui profite également
aux scènes d’action. Hill ne fait pas oublier que Sam Peckinpah
fut son mentor et modèle (il avait d’ailleurs écrit
Guet-apens pour ce dernier) : l’usage des ralentis
lors des combats revient souvent pour inscrire cette violence surréaliste
dans un espace-temps figé (la scène de bagarre dans les
toilettes du métro en offre le meilleur exemple). Presque en
opposition avec ces ralentis, l’emploi de panoramiques filés
ultra rapides se chargent d’entretenir l’urgence des situations.

Les Guerriers de la nuit oscille ainsi avec un bel
équilibre entre la mythologie (le prologue cérémonial,
les gangs réduits à leur tenue et à leurs expressions
corporelles, l’action commentée et scandée par le
chœur radiophonique, un exemple savoureux : « Be lookin'
good, Warriors. All the way back to Coney. You hear me babies ? Good
», le fait que film soit adapté du roman de Sol Yurick
fortement inspiré par un récit de la mythologie grecque),
le jeu de plate-forme ("les méchants" à éliminer
à chaque épisode et à chaque lieu visité,
l’utilisation des volets pour établir les transitions,
la mission qui consiste à atteindre un lieu bien précis,
en l’occurrence le territoire d’origine), et une forme d’hyperréalisme
qui rappelle certaines bandes dessinées de l’époque.
Enfin, il faut insister sur la photographie crépusculaire, sculpturale
et aux clairs-obscurs magnifiques du chef opérateur Andrew Laszlo,
dont le travail combiné à celui de Walter Hill apporte
une touche fantastique au film qui pourrait l’inscrire aux côtés
de certaines productions comme Le Survivant (1971)
de Boris Sagal (on rappellera aussi la séquence du cimetière,
un endroit particulièrement bien choisi par les scénaristes,
à partir duquel les Warriors entame leur longue marche, tels
des morts vivants à la fois prédateurs et gibiers). La
musique rock seventies aux sonorités électroniques de
Barry De Vorzon va dans le même sens de l’étrangeté
et de l’agressivité métallique. De même, les
policiers ne sont jamais clairement identifiés à l’image,
quasiment seuls les jeunes gangsters semblent bénéficier
d’une incarnation (exception faite d’une jeune agent de
police... mais celle-ci opère sous couverture et se fond donc
dans le monde de la nuit). Pour information, on connaît surtout
la contribution exceptionnelle d’Andrew Laszlo à Rambo
(1982) dont la photographie sombre, organique, humide et aux couleurs
de la terre, entre pour beaucoup dans sa réussite artistique
(Southern Comfort de Walter Hill, qui partage quelques
points communs visuels et narratifs avec le film de Ted Kotcheff, bénéficiera
d’un apport esthétique équivalent).

La
réussite d’un film comme Les Guerriers de la nuit
passe également par son casting. On a trop souvent vu des ersatz
fauchés de ce type de films réalisés par des Italiens
ou des Français, au sein desquels s’agitaient des apprentis
acteurs sans l’ombre d’une aptitude pour la comédie,
que la suspicion finit par nous emporter. Ce n’est absolument
pas le cas ici. Aujourd’hui comme hier, les jeunes interprètes
des Guerriers de la nuit soutiennent de leur talent
le réalisme voulu par Walter Hill. Même si nous avons à
faire à des personnages archétypaux, voire monolithiques,
le drame humain n’est jamais évacué et passe par
une interprétation générale souvent intense et
habitée pour les plus charismatiques d’entre eux. Ils font
parfaitement ressentir les sentiments de loyauté et d’honneur
dont ils font preuve au péril de leur vie, alors qu’ils
représentent d’une certaine manière la lie de la
société (on retrouve là encore l’influence
du Peckinpah de La Horde sauvage). L’identification
du spectateur aux Warriors, " victimes" expiatoires de la
chasse à l’homme, fonctionne à tel point qu’on
peut comprendre, mais sans excuser, les accusations d’incitation
à la violence qu’a reçu le film (mais il aurait
pour le coup fallu interdire également
L’Equipée
sauvage ou West
Side Story pour être logique, messieurs les censeurs...).
Malheureusement pour eux, et contrairement à leurs futurs collègues
d’Outsiders (1982) de Francis Ford Coppola, les
jeunes acteurs des Guerriers de la nuit n’eurent
pas l’occasion de confirmer par la suite sur grand écran.
Michael Beck, qui joue Swan le chef de guerre des Warriors, fera partie
du naufrage artistique et commercial de Xanadu (1980)
et devra se recycler à la télévision (il fut l’un
des deux héros de la série Texas Police
en compagnie de Michael Paré, vedette des Rues de feu
de... Walter Hill). Plus chanceux, James Remar, qui interprète
le Warrior fou Ajax, connaîtra une belle carrière en incarnant
les salauds dans des longs métrages comme 48 Heures
et autres films de Walter Hill, Cruising de William
Friedkin, Cotton Club de Coppola ou Drugstore
Cow-boy de Gus Van Sant. Les cinéphiles déviants
qui assument leur amour pour Commando (1985) de Mark
Lester reconnaîtront avec surprise et bonheur dans le rôle
de Luther, l’assassin de Cyrus, le petit nerveux David Patrick
Kelly qui aura le malheur d’être lâché dans
le vide par Arnold Schwarzenegger suite à une promesse non tenue.
Pour
conclure, on dira que le seul regret qui pourrait nous saisir suite
à la révision des Guerriers de la nuit
concerne la carrière en dents de scie de son réalisateur.
Walter Hill, qui est également le producteur de la formidable
tétralogie Alien
avec son compère Lawrence Gordon, fit une entrée remarquée
dans le cinéma hollywoodien grâce à des films d’aventures
et d’action qui ont apporté un véritable coup de
fouet à la production américaine. Du Bagarreur
(1975) jusqu’au très violent et barbare Extrême
préjudice (1987), sa « horde sauvage » personnelle
qui rend directement hommage à son maître Sam Peckinpah,
en passant par le buddy movie coup-de-poing 48 Heures
(1982) avec l’excellent duo Nick Nolte / Eddie Murphy, Les
Rues de feu (1984), sorte de version opéra rock des
Warriors avec la belle Diane Lane dont on redoute aujourd’hui
qu’il ait pris un sacré coup de vieux, et surtout l’excitant
et moite Sans retour (1981), Hill aura laissé
sa petite empreinte dans le cinéma américain. La suite
de sa filmographie n’incitera malheureusement pas à une
grande tolérance de notre part et l’on osera à peine
citer les titres de ses films les plus récents, à part
peut-être Wild Bill (1995), de peur de discréditer
quelque peu le commentaire élogieux qui accompagne ici une œuvre
comme Les Guerriers de la nuit, film qui conserve toujours
son aura et son efficacité, et dont la nature légendaire
n’est absolument pas usurpée.