GROUPE MEDVEDKINE DE BESANCON
A bientôt j’espère
(Chris Marker et Mario Marret, 1967-1968, 44mns)
Marker filme la grève dans la filature de Rhodiaceta (groupe
Rhônes-Poulenc) de Besançon en 1967, à la demande
de Pol Cèbe, bibliothécaire de l’usine. Cèbe
envisage un projet où les ouvriers pourraient prendre en main
leur émancipation par la réappropriation d’une
culture détenue par la bourgeoisie. Ses préoccupations
rencontrent celles de Marker et Marret qui désirent reproduire
l’expérience du ciné-train du cinéaste
Medvedkine. En 1932, le réalisateur russe parcourait l’U.R.S.S.
à bord d’un train, filmait les ouvriers et leur montrait
juste après montage dans la journée le résultat.
Application des théories de Walter Benjamin (1), l’idée
était alors de permettre aux ouvriers de se voir au travail,
de leur donner les outils pour l’améliorer, bref construire
la nouvelle Russie. La méthode est directement issue de la
première période du cinéma où des cinéastes
itinérants allaient de ville en ville filmer les sorties d’usines
et montrer le soir même aux habitants le résultat. Les
gens se déplaçaient en masse, heureux de se voir, de
voir leurs voisins, leurs amis. Medvedkine dépasse le simple
spectacle mercantile dans une optique politique et sociale, un outil
de propagande au service d’un nouvel idéal. Marker et
Marret décident donc de prolonger cette expérience.
Leur idée consiste à filmer au plus près le travail
des ouvriers, leur mode de vie, de manière à leur faire
appréhender leurs spécificités, leur culture,
leur mode de vie.  Et
leur donner les outils pour changer leur condition. Tout commence
avec un appel lancé à Marker par René Berchoud,
secrétaire du CCPPO (voir bonus). Il l’enjoint de venir
à Rhodia car quelque chose s’y passe d’important.
Déjà en 1936, les grandes grèves démarrèrent
dans les filatures du Jura et Berchoud sent qu’il n’assiste
pas seulement à une grève, mais à une prise de
conscience. Une projection de Loin du Vietnam vient
d’y être organisée, et ce pamphlet collectif a
profondément marqué les ouvriers de l’usine. Pas
seulement parce que c’est la première fois qu’une
avant première est dédiée aux travailleurs, mais
également car à travers ce travail, une idée
se profile…
Marker et Marret tournent alors A bientôt j’espère,
dont le titre même évoque quelque chose qui prend corps.
Dans ce reportage sur la grève de la Rhodiaceta (groupe Rhônes-Poulec),
les ouvriers se livrent, peut-être pour la première fois,
devant la caméra. Leurs revendications portent non sur les
salaires, mais plus généralement sur leur qualité
de vie, et surtout sur l’accès à une culture qui
jusqu’ici leur paraissait impossible. Des paroles qui annoncent
Mai 68. A l’origine, le mouvement naît des menaces de
licenciement qui pèsent sur les 14000 ouvriers du groupe. Les
paroles des dirigeants résonnent bizarrement dans notre société
actuelle. Ils se réfugient déjà derrière
le marché commun, expliquant que les suppressions d’emploi
ne sont pas de leur fait, mais leur sont imposées par des forces
extérieures. A bientôt j’espère
s’ouvre sur l’image d’ouvriers qui, Noël approchant,
choisissent des sapins. C’est bien en quelque sorte la fête
qui va marquer la fin du mouvement, les ouvriers voulant, malgré
tout, pouvoir offrir des cadeaux à leurs enfants. Si l’ouverture
annonce la fin du film, elle enchaîne immédiatement sur
un meeting qui s’improvise sous la neige, annonçant d’emblée
que malgré la fin abrupte du mouvement, il y a quelque chose
qui en naît et qui se poursuivra.
Des visages fermés, tendus, où on lit l’accablement
et la perte de repères. Au fur et à mesure du documentaire,
on va assister à l’ouverture de ces visages par la prise
de parole Les sourires vont naître en même temps que l’espoir
naît. Parler est déjà pour eux la première
libération. Alors ils dévoilent tout ce qu’ils
ont sur le cœur, dans une sorte de thérapie sociale. Si
A bientôt j’espère n’était que ça,
ce serait déjà énorme, tant on sent le besoin
de ces gens de s’exprimer, de montrer au monde leur vie et leur
condition.
Alors ils parlent…
 De
la découverte du syndicalisme, de leur surprise face à
leurs collègues qui d’un coup osent prendre la parole
monter au créneau, s’engager. Etonnés de voir
leur langue se délier et trouver les mots justes, même
hésitants. "Je venais de la campagne et j’étais
impressionné de voir quelqu’un parler à une foule,
que des gens étaient capables de tenir une foule".
L’homme qui parle ainsi, on le sent encore hésitant,
peu sûr de ses mots. Mais il parle à l’écran,
devant une caméra, une équipe technique, devant ses
collègues. Alors que pour eux, les syndicats se confondent
avec les communistes, ils découvrent que chacun d’eux
porte en germe cette volonté de lutter, de se battre pour améliorer
leur quotidien. "J’ai découvert les communistes,
[avant] je les évitais (…) [puis] ils m’apparaissaient
comme des êtres normaux. Ceux qui militaient pour la paix, la
culture, intelligemment, c’étaient des communistes".
C’est la naissance du militantisme par la prise de conscience
de leur condition et du fait qu’un autre monde est possible.
Tous sentent qu’il devient indispensable de monter au créneau,
pas seulement pour améliorer leurs vies mais pour retrouver
une dignité. Ils vont apprendre au contact des syndicats à
passer de la spontanéité à l’organisation.
L’un deux explique que venant, comme la majorité, de
la campagne il arrive en ville et n’apprend qu’une théorie
: "Heureusement qu’il y a des patrons, sinon vous n’auriez
pas de boulot". Tous sont arrivés dans le monde du
travail avec ce seul axiome en main. Et l’on se rend compte
que rien n’a changé, que le monde du travail est toujours
gouverné par cette règle imprimée dans chaque
jeune travailleur. La différence essentielle tient au fait
que dans notre société, c’est l’individualisme
et la lassitude qui enferme chaque travailleur dans son monde. Alors
qu’à Rhodia, le manque d’unité tient d’abord
de la méconnaissance du monde ouvrier. Tout justes arrivés
« à la ville », ils ne connaissent pas l’histoire
du monde ouvrier, ses luttes, ses batailles. Ils n’ont pas conscience
qu’ils appartiennent à un groupe, que leur mode de vie
rejoint celui de milliers d’autres personnes. Ils découvrent
l’unité de leurs conditions et c’est cette révélation
qui est le premier pas vers l’émancipation.
A Bientôt j’espère est donc d’abord
un partage de leurs expériences. Des témoignages qui
font entendre une seule voix, multiples échos d’un même
cri qui cimente leur identité retrouvée. Tous parlent
de la répétition des mêmes gestes, heure après
heure, minute après minute. Des gestes si minimes dans la longue
chaîne du travail, qu’ils perdent leur sens, deviennent
absurdes, sans but. "On travaille dans le vide", "j’arrive
à huit heures, à huit heures dix je regarde déjà
ma montre". Le premier des crimes est ainsi de vider de
toute signification le travail même des ouvriers. Jusqu’où
peut-on traiter les hommes en simples machines, en bras sans visages
? L’automatisation joue son rôle dans cette disparition
du sens - "C’est la machine qui décide"
dit l’un, "On va manger quand on a faim, non ?
A Rhodia, on va manger quand le cerveau électronique a décidé
qu’il y avait un trou dans la production", renchérit
un autre. Ils ont l’impression de "voir toujours le
même film, de toujours écouter le même disque",
alors que la machine dicte son rythme d’enfer, implacable. "L’automation
? nous on appelle ça l’accélération des
cadences". Une mécanique insatiable qui se nourrit
de leurs vies. Ainsi, après le travail, organisé en
4/8, sept jours consécutifs, du matin à la nuit, c’est
l’appel du sommeil. Plus de temps libre, juste cette aspiration
à se reposer, "tout le temps je dors". Des
couples qui ne se voient jamais, où la femme après le
turbin, repasse, fait les courses, s’occupe des enfants, du
repas. Où le mari n’est plus qu’un fantôme
qui navigue entre deux huit. "Le déséquilibre
des conditions de travail entraîne le déséquilibre
de toute une vie".
Ils découvrent également les mensonges des médias.
Au informations, une manifestation de quatre cent, cinq cents personnes,
devient un regroupement de cinquante individus. D’un coup ils
prennent conscience en devenant sujet, de la coalition des médias
avec les patrons. Du coup , ils désirent "remettre
en question une société du bien-être et des loisirs".
Si la grève s’arrête soudainement, quelque chose
a germé lors de ce mouvement que Marker et ses amis vont essayer
de faire grandir. Déçus, ils reprennent le travail,
mais sont intimement convaincus qu’un autre monde est possible,
qu’un combat plus grand, quotidien, vient de démarrer.
"Des ouvriers qui découvrent dans l’identité
de leurs conditions, l’identité de leur lutte"
nous explique Marker. Eux reprennent en chœur "on s’est
découvert mutuellement". Une première expérience
de la collectivité alors que toute l’organisation du
travail tourne autour de l’isolement. La fatigue, la répétition
des tâches, l’absence de syndicat, autant d’éléments
qui contribuent à enfermer chacun dans son monde. Le fait de
découvrir tout ce qu’ils ont en commun, les peines et
les joies qu’ils partagent, est quelque chose de fort et de
beau, salutaire, salvateur. Au final "Dix mille personnes
qui transfèrent leurs salaires [aux licenciés] c’est
formidable ! C’est la solidarité, et ce n’est pas
Guy Lux !".
 Ces
ouvriers viennent de prendre conscience que ce combat, ils ne pourront
le mener qu’en s’appropriant la culture, en s’émancipant
par le savoir. Au désabusé "c’est à
eux la culture, elle leur appartient, ils peuvent en parler"
répond "on revendique le droit à la culture".
A bientôt j’espère. Oui,
car l’aventure ne fait que commencer…
La Charnière
(son seul, 1968, 12mns20)
Cet enregistrement sonore restitue la réaction à chaud
des ouvriers lors de la projection d’A bientôt
j’espère de Chris Marker et Mario Marret.
Le réalisateur recueille nombre de griefs. Le « film
» s’ouvre sur un ouvrier criant au scandale : "Le
réalisateur, c’est un incapable (…) c’est
l’exploitation des travailleurs de Rhodia par des gens qui luttent
contre le capitalisme". Tous ne sont pas radicaux, mais
beaucoup sont déçus. Trop de sujets ont été
laissés de côté. La discipline, cette "tension
permanente entre le pouvoir disciplinaire que détient le patronat
et la tentative d’expression de la liberté de la part
de l’ouvrier", la condition des femmes, le machisme
ambiant qui laisse les contremaître siffler les employées.
D’autres regrettent qu’on ne montre pas plus de leur vie
en dehors de l’usine, du pouvoir d’achat qui baisse. Ils
regrettent l’absence de solutions alors qu’ils sont force
de proposition, auraient voulu pouvoir évoquer la société
telle qu’ils l’imaginent. Les syndicalistes remarquent
que l’on ne voit pas l’organisation ouvrière qui
sous-tend le combat, les longues préparations de la lutte,
tout ce travail en amont de la grève. La question du militantisme
n’est pas abordée : pourquoi militer ? Avec qui ? Avec
quoi ?
"On avait tellement de choses à dire !".
Les employés sont partagés entre le bonheur de voir
ce film, si important à leurs yeux, avoir vu le jour et la
tristesse de tout ce qui n’a pas été dit. On sent
constamment leur envie de s’exprimer d’avantage, le regret
de na pas avoir su communiquer leur histoire et leur vie. Le titre
évoque le grand changement que les réalisateurs d’A
bientôt veulent proposer aux ouvriers. En effet, Marker
et Marret ont compris que les ouvriers veulent aller au-delà,
et leur propose de prendre en main eux-mêmes le langage et les
techniques cinématographiques, de réaliser leurs propres
films, de porter à l’écran leur propre vision
du monde prolétaire. A bientôt j’espère
leur donnait la parole, et le duo a dans l’idée de maintenant
leur offrir les outils. Passer de devant à derrière
la caméra.
Lorsque l’un des spectateurs explique à son avis pourquoi
les ouvriers ne se reconnaissent pas dans le film, Marker Marret et
prennent la balle au bond. A "Chris est un romantique. Il
a vu les travailleurs, les syndicats, avec romantisme",
ils répondent : "Nous on sera toujours des explorateurs
bien intentionnés". Ils lancent leur grande idée
: "Quand les ouvriers auront les outils en main, ils nous permettront
de découvrir vraiment ce qu’est la classe ouvrière",
"L’audiovisuel est à la portée de tout
le monde. Pas besoin de sortir de l’IDHEC ou de Vaugirard pour
faire un film", "Aujourd’hui nous savons que le cinéma
militant ne peut naître que de la collaboration de cinéastes
militants et d’ouvriers cinéastes". Les deux
réalisateurs sont persuadés que leur regard restera
toujours extérieur, toujours travesti car ils n’appartiennent
pas à la classe ouvrière. Seul l’appropriation
par les ouvriers du médium me refléter leur monde, vu
de l’intérieur, vu avec leurs cœurs et leurs yeux.
Ainsi pendant six mois, Marker, Marret, Antoine Bonfanti et Jacques
Loiseleux, forment une vingtaine d’ouvriers aux techniques du
cinéma. Les groupes Medvedkine sont nés.
Les employés de Rhodia en faisant grève réclamaient
plus que l’amélioration de leur condition de travail,
ils réclamaient la dignité. Pas seulement dans leurs
emplois, mais dans leurs vies même. Ils doivent prendre la parole.
Leur combat consiste d’abord à se réapproprier
le langage, à apprendre à s’exprimer. C’est
tout l’enseignement de Pol Cèbe, et c’est ce que
nous découvrons dans A bientôt j’espère.
C’est lui qui a libéré la parole, a appris aux
ouvriers à ne pas avoir peur de l’utiliser. Marker et
les autres techniciens et réalisateurs « parisiens »
vont leur apprendre un autre outil. D’abord méfiants,
les ouvriers comprennent rapidement qu’ils ne sont pas là
pour leur asséner des théories ou des idées,
mais pour leur apprendre à utiliser un simple outil, "une
formation technique qui devait nous libérer l’esprit
par les yeux". "Une fois que tu as mis les yeux derrière
la caméra, tu n’es plus le même homme , ton regard
a changé".
Classe de lutte
(1968, 39mns)
Ce premier film du groupe de Besançon marque une volonté
qui animera l’ensemble des œuvres des groupes Medvedkine
: celle de ne pas se contenter de prendre la parole, mais de produire
de l’art. Classe de lutte nous parle de la
prise de conscience, de la naissance du militantisme à travers
le parcours de Suzanne, suivie avant, pendant et après mai
68. Une chanson espagnole ouvre le film, une succession de plans l’accompagne,
politique et art se rencontrent et se mêlent. Suzanne Zedet
regarde des rushes. A côté de la table de montage, un
écriteau : "Le cinéma n’est pas une magie,
mais une technique et une science, une technique née d’une
science et mise au service d’une volonté : la volonté
qu’ont les travailleurs de se libérer". Et
de la magie il y en a pourtant dans cette réappropriation si
personnelle des outils du cinéma, on est constamment surpris
par la liberté de ton de Classe de lutte.
Les ouvriers ne se libèrent pas, ils libèrent d’abord
le cinéma de ses formes figées.
On avait déjà aperçu Suzanne, silencieuse près
de son mari dans A bientôt j’espère.
Classe de lutte reprend des rushes non utilisés
par Marker et Marret. Tandis que son mari explique que Suzanne aimerait
militer, mais que c’est impossible, qu’ils ne se verraient
plus, sa femme acquiesce. Cependant, elle parle de son envie de militer
et au fur et à mesure de l’entretien, cette envie devient
irrépressible. Malgré le temps qui manque, la méconnaissance
du syndicalisme, elle affirme peu à peu ce désir et
l’on voit son mari s’y résigner en quelque sorte.
Scène magnifique saisie sur le vif qui voit renaître
Suzanne. Son visage fermé s’éclaire, la volonté
se lit dans ses yeux. Plus tard elle mène la lutte. Devenue
déléguée syndicale, la parole ne lui fait plus
peur, ne lui fait plus défaut. Elle tient farouchement tête
au patron paternaliste qui veut ramener les grévistes à
la raison. Des discours toujours répétés, qui
aujourd’hui sont les mêmes. Ils se réfugient derrière
des volontés politiques contre lesquelles ils ne peuvent rien,
sur la concurrence, le marché commun. Suzanne et ses camarades
syndicalistes battent en brèche ces arguments, opposent à
des faits posés comme rationnels, non pas des utopies mais
des solutions. Que de force et d’intelligence lorsque l’on
voit une brochure de la mairie s’enorgueillir du fait qu’à
Besançon "le travail féminin représente
32% de la population active, ce qui donne aux ménages un salaire
d’appoint appréciable" !
Le syndicalisme est découvert par nombre d’ouvriers.
Jusqu’alors ils étaient individualistes, ignorants des
mécanismes du travail, et l’on est de nouveau effarés
de voir que cette méconnaissance prime toujours dans notre
société. Que de chemin à parcourir encore ! La
première chose que le militantisme offre à Suzanne,
et qui cimente tant de combats, c’est qu’elle "ne
travaille plus dans le vide, [elle] apporte quelque chose aux gens".
Classe de lutte replace cette naissance dans un contexte
historique plus large, où le Vietnam et l’Espagne sont
à côtés. Il y a la prise de conscience d’un
ailleurs, d’une vie qui ne s’arrête pas aux murs
de Rhodia. Le film se termine sur Suzanne parlant de Picasso. En découvrant
le militantisme, elle a découvert la culture d’un même
mouvement. Cette notion de culture à toujours été
au centre du combat syndical, dès la naissance de la CGT. Classe
de lutte est la plus belle illustration de cette volonté d’émancipation
par le savoir.
Nouvelle
société 5. « Kelton » (1969,
7mns30)
Nouvelle société 6. «
Biscuiterie Buhler » (1969, 9mns)
Nouvelle société 7. «
Augé découpage » (1970, 10mns30)
Ces trois segments composant Nouvelle société
sont les films les plus pamphlétaires du groupe Besançon.
Les mêmes génériques ouvrent et ferment chacun
des films, découpage rapide de slogans, coupures de presses
et photos qui d’un bloc rejettent ce que Pompidou, nouvellement
élu président, propose (via Jacques Chaban-Delmas son
premier ministre), cette Nouvelle société du titre à
laquelle les ouvriers cinéastes ne croient pas, imposée
par le pouvoir politique et le CNPF, si éloignée des
préoccupations des travailleurs et de leur vie réelle
qu’elle en devient absurde. L’absurdité est au
centre des trois films, à travers trois témoignages
brossant un portrait au vitriol du monde du travail, de l’aliénation
quotidienne, des conditions de vie indignes. Kelton s’ouvre
sur une multitudes de réponses à la question : "à
quelle heure embauchez vous ?", "à quelle heure rentrez
vous chez vous ?"… "5h00", "20h00"
répondent ils tous en chœur, "on bouffe et on
va au lit". Qu’il soit employé de Kelton ou
d’Augé découpage, l’expérience du
travail est la même. Vue de l’extérieur, à
travers le témoignage de la fille d’une employée
de la biscuiterie Buhler, cette expérience devient encore plus
terrifiante. Cette "histoire d’une petite fille"
qui ne connaît pas sa mère, est le plus terrible des
pamphlets. Travaillant du matin au soir, cette mère n’a
pu élever sa fille, la confiant aux soins de sa grand-mère.
Au fil des ans, aucun lien ne s’est tissé entre eux,
encore moins avec un père routier toujours sur les routes.
Quand elles se voient, "il y a de la gêne",
elles ne peuvent rien partager d’autre qu’un silence gêné.
Cette vie, si terrible de par sa banalité, est le symbole d’un
monde du travail qui vole la vie des gens. Comment imaginer une Nouvelle
société qui s’appuie sur le même monde,
qui ne se donne pas les moyens d’imaginer un nouveau partage
? Comment peut-on accepter de voir ainsi la valeur travail prendre
le pas sur la vie même ? Les employés interrogés
vivent dans un monde sans loisir, où le travail chronophage
broie sans états d’âmes le temps de la vie. "Il
faut que les travailleurs se rendent compte que toute journée,
toute heure, perdue pour la production est une cause d’appauvrissement
général". La meilleure réponse à
l’aberration et la bêtise d’une telle sentence,
est la simple description d’un journée de travail.
Au-delà du temps, il y a également les conditions de
travail qui sont invoquées. Untel relate comment un accident
du travail est arrivé, un autre la chaleur qui fait s’évanouir
les employées. La déshydratation, les pauses interdites,
les cadences qui s’accélèrent toujours plus, le
bruit des machines, les "gardes chiourmes", l’absence
de lumière du jour, les temps de transport, les pauses repas
expéditives, les maux de ventre, la fatigue… Le plus
effrayant, c’est que peu de choses ont changées depuis
1970. les mêmes rengaines sur la productivité et la concurrence,
sur les aides de l’Etat ou son impuissance érigée
comme défense, le chômage et les chiffres d’affaire…
Nouvelle société est donc bien plus
qu’un témoignage historique, c’est un miroir tendu
devant chaque travailleur. Il peut aider à se rendre compte
à quel point l’histoire est figée, que toute une
frange de la population est sacrifiée sur l’autel de
la production. Que les mêmes arguments éculés
servent de défense à une classe dirigeante, politique
ou industrielle, qui se nourrit de la vie de la majorité de
la population ou qui n’a pas le courage de s’attaquer
frontalement à une véritable Nouvelle société.
Rhodia 4/8 (1969, 3mns30)
Rhodia 4/8 est un clip musical avec la chanteuse
Colette Magny. Les groupes Medvedkine ne voient pas leur utopie comme
un outil politique, mais bien comme une ouverture à la culture.
"Nous n’avions pas eu d’ouverture au beau. Je
veux dire à la culture du beau : des beaux mots, des belles
lettres, des belles images, de tout un monde que nous avions d’ailleurs
bien du mal à identifier et que nous ressentions comme quelque
chose d’inaccessible seulement réservé à
la bourgeoisie". Rhodia 4/8 se situe entre
les trois volets de Nouvelle société, très ancrés
dans le monde du travail, et les deux derniers courts de ce premier
dvd. On y trouve à la fois une critique sociale virulente de
par les textes, mais surtout cette envie d’autre chose, cette
« ouverture au beau » que les membres des groupes Medvedkine
ressentent.
Lettre
à mon ami Pol Cèbe (Michel Desrois,
1971, 16mns30)
Le Traîneau-échelle
(Jean-Pierre Thiébaud, 1971, 8mns)
Ces deux dernières expériences du Groupe Medvedkine
de Besançon sont les plus libres, les plus détachées
de la volonté initiale de faire découvrir un monde ouvrier
jusqu’ici caché. Ces deux films sont portés par
une forte volonté de poésie. Le premier est un chant
d’amour au cinéma, "ma deuxième classe".
Le film nous montre trois hommes qui vont vers Lille en voiture pour
montrer Classe de lutte. Ils parlent de cinéma,
se passent la caméra à tour de rôle, discussion
à bâton rompu qui n’est pas sans rappeler certaines
séquences du Plein de super de Cavalier (tourné
six ans plus tard) par sa spontanéité et sa fraîcheur.
Le crépuscule succède au jour tandis que les paroles
s’enchaînent. Mais la nuit venant, le film s’enfonce
dans une longue tirade poétique, une rêverie accompagnée
des feux des lampes et des phares de voitures. Cette lettre à
Pol Cèbe, qui prend la forme d’un long poème,
est un hommage indirect à leur mentor et ami. Michel, le narrateur,
ne fait pas l’éloge de l’initiateur de cette expérience
unique, il le remercie juste en faisant de la poésie, en jouant
de mots que jusqu’alors il ne maîtrisait pas.
Lettre à mon ami Pol Cèbe est un magnifique
remerciement à l’attention de tous ceux qui ont libéré
la parole. Montage sonore complexe de plusieurs voix, mêlant
plusieurs monologues, usant de fondus et d’irruptions de sons
étranges, ce court est une véritable expérience
filmique. La multiplication des pistes sonores est comme un débordement
d’une parole trop longtemps contenue. Le film bruisse de mille
mots, semble incapable de contenir ce déluge verbal. La poésie,
la littérature, la photographie, le son, le cinéma…
tout un monde qui s’ouvre, tellement immense que les trois cinéastes
en route vers Lille semblent fébriles, submergés par
ce flot de sensations. La sensibilité de la pellicule, la sensibilité
du preneur de son, la sensibilité de l’œil du cameraman,
voilà les nouveaux outils qu’ils possèdent pour
appréhender le monde. "L’homme doit gratter
la terre de ses mains pour comprendre le monde, mais on utilise ces
mains pour des salaires misérables et l’homme ne peut
plus les utiliser pour lui" nous disent en substance les
trois réalisateurs du film. Pol Cèbe les a aidé
à réutiliser leurs mains pour autre chose que la chaîne
et ce film est le cadeau qu’ils lui offrent en retour.
Le Traîneau-échelle procède de la même
intention. Sur une succession d’images fixes, Jean-Pierre Thiébaud
récite un long poème. L’auteur de ces lignes étant
assez hermétique et inculte en la matière, il serait
bien en peine d’émettre un quelconque avis sur ce dernier
segment du Groupe Medvedkine de Besançon !
GROUPES MEDVEDKINE DE SOCHAUX
Sochaux,
11 juin 1968 (Collectif cinéaste et travailleurs de
Sochaux, 1970, 20mns)
Le 11 juin à Sochaux, une manifestation dégénère
contre toute attente. Alors que mai 68 s’efface, que les retours
dans les usines se multiplient, le plus souvent dans le calme, les
ouvriers de l’usine Peugeot de Sochaux débraillent et
tout s’enflamme. La ville, la région entière,
se transforme en champ de bataille. Les CRS s’enfuient sous
les jets de pierre de la population entière qui semble s’être
révoltée, laissant derrière eux cent cinquante
blessés et deux morts, aucun témoignage de journaliste
pour expliquer ce qui s’est passé. Bruno Muel reçoit
un coup de téléphone de Pol Cèbe qui le presse
deux ans plus tard de réaliser un film commémoratif.
Muel se rend sur place et trouve par son réseau un chauffeur
de taxi qui a filmé les émeutes en 8mm. Il projette
rapidement la bobine et la filme en 16mm. Ces images sont ensuite
montées par Chris Marker et accompagnées de témoignages
des ouvriers de Sochaux.
A l’image de son titre, Sochaux, 11 juin 1968 est
une simple description des faits, dont la force tient à la
rigueur avec laquelle ils sont évoqués. Nul discours
politique n’est nécessaire, le déroulement seul
de cette journée suffit à montrer le système
d’oppression étatique, à rendre caduque l’affirmation
que les événements de 68 se seraient déroulés
dans le calme. En multipliant les niveaux de narrations, les sources
d’image, le rythme, Sochaux 11 juin 1968 dresse
une mosaïque narrative qui mêle la violence de la répression
à la violence quotidienne auxquels les travailleurs sont soumis.
Il y a un crime et il prend plusieurs formes. Le montage des images
de la manifestation, étrangement colorées suite au transfert
8mm/16mm, prend un tour quasi fantasmatique. Une courte boucle sonore
les accompagne, répétée, hypnotique. La brusque
répression prend ainsi un tour incompréhensible. On
dirait un événement surgit de nulle part, sans raison,
sans but. Une simple expression de violence et de haine. Les témoignages
montrent des CRS comme pris de folie, frappant les hommes à
terre, lançant des grenades dans les voitures vides et sur
les manifestants. Suite à cette furie, c’est la tristesse
des visages lors de l’enterrement d’un des ouvriers tué.
Le dernier plan, magnifique, sur une fillette qui prend la main à
un adulte durant l’enterrement, est celui qui revenait déjà
dans Nouvelle société. Le film est
diffusé en boucle le jour de la commémoration, devant
des salles combles. Les groupes Medvedkine viennent de prendre pied
à Sochaux. Petit à petit, autour de Pol Cèbe,
Bruno Muel et Chris Marker, la curiosité grandit. Les ouvriers
viennent de plus en plus nombreux voir les films du groupe de Besançon,
et bientôt ils emboîtent le pas à leurs aînés
en cinéma et prennent la caméra à leur tour…
Les
Trois-quart de la vie (Groupe Medvedkine de Sochaux,
1971, 18mns)
Week-end à Sochaux
(id. et Bruno Muel, 1971-1972, 53mns30)
La culture, dit un ouvrier, c’est "la compréhension
de la société dans laquelle nous vivons",
et celle-ci passe nécessairement par la mise en fiction de
leur quotidien, manière de s’en détacher et de
la décrire de l’extérieur, mais toujours avec
leur propre voix. Les ouvriers cinéastes peuvent ainsi nommer,
pointer, décrire, en prenant un recul interdit par la forme
du reportage. "Filmer non pas le travail directement, mais
ses effets qui dégradent la vie quotidienne (…) l’inhumanité
de la chaîne, la honte d’être soi, l’épuisement
de la parole dans la routine des jours". Les ¾
de la vie ("…je les donne au patron"
entonne le chanteur) est le brouillon de Week-end à
Sochaux. Tous deux témoignent du désir de fiction,
du court ou du long métrage, du jeu d’acteurs, de l’improvisation,
de la recréation. Conçue comme de la commedia dell’arte,
ces deux films ne sont plus des témoignages directs, mais la
reconstitution du quotidien des ouvriers, afin de mettre les ouvriers
"devant une glace pour qu’ils se voient eux mêmes".
Dans Les ¾ de la vie, un ouvrier raconte à
ses camarades de l’usine Peugeot à Sochaux, comment un
véritable « sergent recruteur » de l’entreprise
s’est rendu dans son école pour débaucher les
élèves, promettant monts et merveilles : la nourriture
pas chère, des logements, la situation géographique
de Sochaux à la croisée des chemins… toute une
rhétorique militaire jouant sur l’envie de voir du pays,
la camaraderie. Puis après ce témoignage, la scène
est reconstituée. Dans Week-end à Sochaux,
le recruteur devient un bateleur de champ de foire, haranguant les
foules et convaincant au final René, un Breton, de venir à
Sochaux « s’engager » dans l’usine Peugeot.
Il devient le personnage central du film, la caméra l’accompagnant
dans les différentes étapes de son embauche en autant
de sketchs comiques qui stigmatisent les méthodes militaires
de l’usine, les mensonges et au final l’aliénation
des travailleurs. Car sous ces dehors comiques, on ressent dans le
film la vraie douleur de ces ouvriers trompés, et encore et
toujours la douleur du travail à la chaîne, des gestes
toujours répétés. L’usine Peugeot est montrée
par des longs travellings sur ses murs, qui sont autant de palissades
qui enferment les travailleurs, tandis que la bande son reprend des
"peugeot" marmonnés ou hurlés, échos
inquiétants de cris surgis de derrière les murs.
Le film balance constamment entre le plaisir évident et tangible
des ouvriers cinéastes à se moquer de leur travail et
de leur vie, des chefs et de la chaîne, et d’un autre
côté porte une douleur sourde, notamment dans les témoignages
qui ponctuent la fiction. Quand ils reconstituent une chaîne
de travail avec leurs propres voitures (où Pol Cèbe
joue un contrôleur), Peugeot ayant interdit le tournage dans
l’enceinte de l’usine, l’effet est autant comique
que tristement lucide. Les ouvriers exorcisent vraiment un mal être
par le jeu et le cinéma. Week-end à Sochaux
capte une myriade d’événements et de faits qui
témoignent du quotidien des employés de Peugeot, mais
également d’autres travailleurs de Sochaux, comme une
caissière interviewée longuement sur ses conditions
de travail, un portrait diagonal du monde du travail des années
Pompidou. Le racisme des employeurs qui menacent les travailleurs
immigrés et qui les écartent au maximum des autres employés
dans des cités éloignées ; le racket du logement
où chaque travailleur paye en fait un loyer à Peugeot
même, sur un modèle bien connu que l’on trouve
toujours à Eurodisney par exemple; les ouvriers traités
"comme des gosses" dans ces logements, où
le règlement intérieur interdit aux hommes et aux femmes
de se rencontrer dans l’enceinte des murs; les tentatives de
récupération du comité d’entreprise de
Peugeot, instance dirigée par les syndicats et qui est un outil
primordial d’émancipation par la culture… c’est
également la chaîne, toujours, le déracinement
d’ouvriers venus de tous les horizons, mais aussi et surtout
un bel hymne à la solidarité et l’entraide, à
l’espoir et à la lutte.
Week-end à Sochaux a été présenté
à Cannes dans la section Un certain regard.
Septembre
chilien (Bruno Muel, Valérie Mayoux, Théo
Robichet, 1973, 39mns)
Avec le sang des autres
(Bruno Muel, 1974, 50mns)
Les deux derniers films sont emplis de désespoir. Les expérimentations
formelles, la joie de filmer, cèdent la place à un commentaire
omniprésent, sombre, qui témoigne du désarroi
et de la lassitude des ouvriers cinéastes, écrasés
par de trop longues années d’usines et par une société
qui ne leur a jamais paru si coercitive et liberticide. Mai 68 est
déjà loin et l’horizon si prometteur apporté
par Cèbe et ses amis, semble se refermer sur eux.
Septembre Chilien est tourné quinze jours
après le coup d’état de Pinochet au Chili. Dès
le départ, Pol Cèbe sent que les Groupes Medvedkine
se doivent d’avoir une vision internationale des enjeux sociaux
et politiques. Mai 68 ne s’est pas arrêté à
la France, et les violences étatiques ne se sont pas limitées
à Sochaux le 11 juin. En Octobre 68, une manifestation estudiantine
à Mexico fut noyée sous les tirs des forces de l’ordre,
sur la Plaza de la Tres Cultura encerclée par trois cent chars
d’assaut pour autant de tués. Aux Etats-Unis c’est
Berkeley, Columbia et Brooklyn où des étudiants furent
arrêtés. L’histoire se répète à
Rome, Madrid, Bonn, Francfort, Dakar, Ankara, Brasilia, et enfin Santiago
du Chili. Le coup d’état de junte militaire, avec l’appui
de la CIA, marque une des pages les plus sombres des années
70 et le groupe Medvedkine de Sochaux ressent le besoin d’aller
filmer pour témoigner. Ils filment longuement les visages,
interrogent de nombreux chiliens, souvent dans l’illégalité.
Une mosaïque de témoignages pris sur le vif qui touchent
au cœur, dont l’effet est encore renforcé par la
restitution de discours officiels d’une hypocrisie inimaginable.
Au-delà de son intérêt historique et social ("ceux
qu’ils prennent, ce sont les travailleurs, les pauvres"
expliquent en cœur les femmes des prisonniers politiques qui
attendent en masse devant les stades mués en prisons), Septembre
Chilien, pris dans le cadre de l’histoire des groupes
Medvedkine, marque à la fois l’aboutissement et une certaine
dérive du rêve de Cèbe et des cinéastes
instigateurs du projet. En effet, ce documentaire, passionnant là
n’est pas la question, est très professionnel, mais également
très formaté. Si le discours s’éloigne
du monde ouvrier français et représente le besoin et
le désir de tisser des liens avec les peuples du monde, c’est
au détriment de l’inventivité et de la joie de
filmer qui jusqu’ici primait chez les Medvedkine. Des commentaires
lus par Simone Signoret ou Pierre Santini, des cadres impeccables…
si ce n’était le thème, Septembre Chilien
ressemblerait à n’importe quel programme diffusé
sur la première chaîne. Certes, ici, les Medvedkine prouvent
qu’ils peuvent égaler les plus professionnels des journalistes,
mais on peut regretter que la joie de manipuler les formes cinématographiques,
les expérimentations, aient cédé la place à
un formatage télévisuel.

Mais Septembre Chilien est en l’état
est un très beau documentaire, il n’est qu’à
voir cette longue séquence suivant l’enterrement de Pablo
Neruda, mort d’un cancer quelques jours après le coup
d’état. Scène magnifique, poignante, où
les pleurs discrets et les chants révolutionnaires, accompagnent
le corps du poète. Un rassemblement où s’exprime
la peur et la solidarité. La peur face au sentiment que ces
chants qui s’élèvent le font pour la dernière
fois, tant est prégnante la chape de plomb qui tombe sur le
Chili. La solidarité devant le désastre d’un pays
qui va étouffer sous la dictature. Ils chantent la fin d’un
monde et l’espoir de le voir renaître un jour. L’évocation
du sort réservé au musicien Victor Jara est un autre
moment fort, avec ces images de désastres qui accompagnent
des paroles qui en d’autres lieux peuvent paraître naïves
et simplistes, mais qui montrent bien le gouffre qui sépare
la démocratie de la dictature fasciste.
Dans
Avec le sang des autres, Bruno Muel peut enfin filmer cette
chaîne de Peugeot qui lui été interdite dans Week-end
à Sochaux.
Là encore, Bruno Muel reprend une forme documentaire classique
pour aller au cœur du monde ouvrier de Peugeot. Ce film, il l’a
réalisé seul ou presque. Les artisans des groupes Medvedkine
n’ont pu conserver leur passion intacte face à la machine
à broyer. Trop de luttes syndicales, au jour le jour, trop
de fatigue, l’usure des corps et des esprits. La chaîne
a repris ses droits et Muel tient à témoigner de sa
force destructrice. Avec le sang des autres, c’est
la description minutieuse d’une région entière
sous la coupe de Peugeot. On découvre l’arbre généalogique
de la famille dont les embranchements se répandent à
tous les postes clés de Sochaux et des environs depuis des
générations. Main mise tentaculaire des homme Peugeots,
mais aussi des moyens qui tissent un réseau aux mailles infranchissables.
Les employés Peugeot sont allés à l’école
privée Peugeot, à l’école d’apprentissage
Peugeot, ont joué dans le club de sport Peugeot. Et ils sont
enterrés dans des cercueils Peugeot portés par les corbillards
Peugeot. Les habitations (vétustes), la chaîne de magasins
RAVI où chacun se rend, les transports… toute la vie
est estampillée Peugeot et il paraît impossible de s’en
échapper. Peugeot établit une continuité entre
le travail et la vie privée, en abolit les frontières.
Sa gestion de la chaîne, afin d’empêcher qu’une
lutte s’organise, il la reprend dans le réseau d’habitations
de la ville. Sur la chaîne, Peugeot fait de la "gestion
logique des placements" en alignant les homme de manière
à ce que chaque ouvrier ait le moins possible de points communs
avec son voisin. En ville, Peugeot loge ses employés dans un
semis de petites cités mal desservies. Chaque habitant peut
difficilement gagner le centre ou d’autres foyers de travailleurs,
le seul transport en commun est celui qui les mène à
l’usine.
L’élément central d’Avec le sang
des autres, demeure la chaîne, véritable monstre
destructeur qui avale la vie des ouvriers. On ne peut vraiment saisir
par l’image toute l’horreur de cette entité. Par
ses scènes répétitives du travail à la
chaîne, le film entend décrire l’aliénation
des ouvriers, mais ces longues séquences, déjà
interminables, ne peuvent pleinement donner corps à cet longue
et usante suite de gestes toujours répétés, reproduits
à l’infini, vidés de sens. Il faut entendre le
plus poignant des témoignages pour commencer à saisir
une once de la destruction qui est à l’œuvre ici.
En voix off, un employé parle, ou plutôt essaye de parler.
Car sa voix est usée, brisée. : "Quand t’as
pas parlé pendant neuf heures, tu as trop de choses à
dire que tu n’y arrives pas… tu bégaies".
Il parle de ses mains abîmées, de ses pouces qu’il
ne peut plus plier. Il ne peut plus toucher sa femme, déboutonner
les vêtements de ses enfants. Cinq années de chaîne
lui ont volé ses mains. Il nous parle de la honte, la honte
de ce travail qui n’est pas un métier, la honte d’être
soi-même.
Il n’a plus de besoins, plus d’envie. Il ne peut plus
lire, même pas par fatigue, par lassitude. "Je ne me
dis même plus : à quoi ça sert de lire ? ».
Et la peur chaque jour d’y retourner. Et la peur de ne plus
pouvoir y travailler, car après c’est le balai. Et «
à 45 ans au balai, à 50 tu es mort".
Une employée parle de ses rêves détruits, d’une
lute qu’elle ne peut plus mener. "Le Socialisme on
n’y pense même plus. On ne sait même plus ce qu’on
attend (…) le bonheur on n’y croit plus, seulement par
morceaux". Avec le sang des autres est
un documentaire magnifique, aussi poignant que juste dans sa description
du monde ouvrier. Le film se termine sur une fête entre les
ouvriers, des chants, une certaine joie que Muel coupe brutalement
par de nouvelles images de la chaîne. Le bruit des machines,
qui court tout au long du film, souvent en off sur d’autres
images, assourdit toutes ces vies. La douleur vient aussi du fait
qu’Avec le sang des autres marque la fin d’un
rêve. Les groupes Medvedkine, ce sont 330 minutes d’espoir
et de lutte, une lutte souvent joyeuse, des espoirs souvent mélancoliques.
Une expérience unique, un témoignage du monde ouvrier
indispensable, qui dépasse son cadre historique pour parler
de notre époque avec une lucidité rare et salvatrice.
(1) « Il y a chez
Walter Benjamin, traversant ses textes sur la photographie et le
cinéma, une conception du choc que les Notes sur quelques
thèmes baudelairiens éclairent finalement. Cette conception
implique la définition des conditions mêmes de l'expérience
à l'époque de la reproduction. Ce qui est en jeu,
depuis la photographie et le cinéma, ce n'est pas seulement
une façon de voir, c'est aussi une façon d'être
vu. Au regard se substituent, le cas échéant, la prise
de vue, le coup d'oeil. Ces expériences forment une sensibilité
et une esthétique qui ne sont pas réservées
au monde de l'art. Nichées au coeur de l'urbanité,
elles appartiennent aux foules modernes, foules en cela distinctes
des masses. Peu à peu c'est à un singulier concept
du commun que donne accès, au-delà de la lettre des
textes, la compréhension benjaminienne du choc ». (Pierre-Damien
Huyghe : vers une esthétique de l’urbanité)
|