En 1946, Jacques Tourneur achève le tournage
de son premier western, Canyon Passage, avec Dana Andrews
et Brian Donlevy. Daniel Mainwaring, écrivain et scénariste
à succès, vient de signer le script de Big Town
de William C. Thomas et souhaite adapter son nouveau roman noir, Pendez
moi haut et court. De son côté, Robert Mitchum sort
du tournage de Crossfire avec Dmytryk et promène
sa grande carcasse dans toutes les soirées enfumées et
arrosées de L.A., en quête de détente mais aussi
d’un nouveau rôle... Ces trois hommes, que rien ne semblait
devoir réunir, vont, au cours de cette année, marquer
l’histoire du Film noir en donnant naissance à l’une
des plus belles oeuvres que le genre nous ait jamais offert : Out
of the Past.
La
Griffe du passé ou la quintessence du script noir
Lorsque Mainwaring écrit son roman en 1946, il fait alors partie
des nombreuses victimes de la Commission de Lutte contre les Activités
Anti-Américaines (HUAC). Blacklisté, il est obligé
de signer Build my gallow high (Pendez
moi haut et court) sous le pseudonyme de Geoffrey Holmes alors
que, quelques années plus tard, il sera accusé par la
critique d’avoir rédigé un script anti-communiste
avec Invasion of the Body Snatchers que Siegel met
en en scène en 1956 !! Eternel incompris, Mainwaring était
avant tout un écrivain de talent, ami de Bogart (dont il fut
l’attaché de presse) et de Robert Mitchum qu’il retrouve
sur le tournage de La Griffe du passé. Son roman,
qu’il jugeait médiocre (1), est scénarisé
avec l’aide de Franck Fenton et de James M.Cain. On y retrouve
les principaux ingrédients du film noir, tel que l’utilisation
du flashback, la présence d’une femme fatale ou encore
le poids du passé...
Out
of the Past met en scène un ancien détective
(Jeff Bailey) caché dans la petite bourgade de Bridgeport où
il a repris une activité de pompiste. Mais, à l’instar
de tout classique du roman noir, il est de règle que personne
ne puisse échapper à son destin. "Les griffes du
passé" (excellent titre français) finissent toujours
par rattraper les héros. Quand on découvre Jeff Bailey,
il est installé au bord d’un lac où il pêche
en compagnie de sa fiancée. Les deux amoureux enlacés
s’inscrivent harmonieusement dans le tableau bucolique de la Sierra
californienne. Malheureusement pour eux, ces instants sont de courte
durée : un garçon sourd-muet, qui travaille avec Bailey,
interrompt la scène pour le prévenir qu’un homme
de la ville est à sa recherche. L’équilibre est
rompu et Jeff doit affronter ses vieux démons que la première
partie du récit va s’employer à décrire...
Bailey a alors rendez-vous dans la région du lac Tahoe avec son
ancien employeur, Witt Sterling (Kirk Douglas). Il se rend sur place
en voiture, accompagné de sa fiancée (par extension le
public) à laquelle il raconte son expérience de détective
au service de Sterling. Mainwaring, utilise alors le flash-back, figure
récurrente du film noir, pour nous offrir un voyage inoubliable
dans l’espace (la voiture se déplace vers Tahoe) et dans
le temps. C’est l’occasion pour Bailey de se souvenir des
deux individus qui concourent à sa perte : Witt Sterling, homme
d’affaires dangereux, et Kathie Moffet, jeune femme à la
beauté diabolique dont le seul objectif semble être de
manipuler les hommes qui croisent son chemin.
Après avoir exposé ses personnages dans le premier tiers
en flashback, Mainwaring revient dans le présent pour réunir
de nouveau Bailey, Sterling et Moffet. Le récit prend alors des
directions de plus en plus complexes, entraînant notre héros
dans une succession de situations dont il ne pourra sortir intact. Les
rencontres entre Bailey et de nouveaux personnages se succèdent,
chacune contribuant à l’entraîner toujours plus loin
dans les abîmes de sa destinée. Le scénario prend
ici une forme que les spécialistes du film noir (James Ursini
et Michel Ciment notamment) qualifient de "labyrinthique".
Si l’adjectif peut effrayer les spectateurs peu enclins à
se perdre dans les dédales d’un récit dont ils ne
maîtriseraient pas tous les tenants et aboutissants, il faut les
rassurer : le scénario de Mainwaring ne ressemble en rien à
celui totalement confus du Grand Sommeil (Howard Hawks,
1946) et fait preuve d’une "mécanique dramaturgique"
parfaitement construite et compréhensible.

Si le script de La Griffe du passé frise la
perfection dans sa composition, il possède également des
dialogues merveilleux dont il est difficile d’attribuer la paternité
à l’un des scénaristes crédités au
générique. Néanmoins, Roger Erbert assure que c’est
Franck Fenton qui est à l’origine de ce florilège
de répliques digne de Casablanca !! Parmi celles-ci,
on peut retenir cet échange devenu culte entre Jeff et Kathie
:
Kathie à propos de Sterling : « I didn't know what
I was doing. I didn't know anything except how much I hated him. But
I didn't take anything. I didn't, Jeff. Don't you believe me ?
»
Jeff : « Baby, I don't care. »
Non seulement ces répliques claquent et s’inscrivent avec
harmonie dans le récit mais elles définissent précisément
les personnalités des protagonistes. Ce « I don't care
» que Jeff jette à la caméra caractérise
son flegme, son cynisme face aux évènements, tandis que
le « Don’t you believe me ? » de Kathie insinue
le mensonge, la manipulation. Ces dialogues géniaux, associés
à la redoutable mécanique du scénario de Daniel
Mainwaring forment un diamant brut dont l’orfèvre Jacques
Tourneur va s’emparer pour le faire briller de mille feux...
Jacques Tourneur, un talent inné au service du film noir
Après avoir réalisé quelques chefs-d’œuvre
fantastiques parmi lesquels Cat People (1942), I
Walked with a Zombie (1943) et dans une moindre mesure The
Leopard Man (1943), Jacques Tourneur met fin à sa collaboration
avec Val Lewton en 1943 et se tourne vers d’autres genres cinématographiques.
Il signe d’abord un film de guerre assez laborieux (Days
of Glory, 1944) puis un western à la beauté fulgurante
(Canyon Passage, 1946). Mais s’il est un genre
où le regard de Jacques Tourneur va prendre toute son ampleur
c’est certainement le film noir. En 1946, Warren Duff lui propose
de réaliser Out of the Past, Tourneur accepte
et signe à cette occasion un des grands classiques du genre où
son art subtil du "non dit" laissera une empreinte indélébile.
Souvent
considéré comme le cinéaste du mystère,
Jacques Tourneur prend un évident plaisir à manipuler
le public. Out of the Past s’inscrit dans ce
style avec des personnages étranges dont on ne connaîtra
l’identité précise et les motivations finales qu’après
une longue période d’exposition. La confession de Jeff,
qui avoue à sa fiancée que son vrai nom est Markham, résonne
avec écho dans la filmographie de Tourneur : de Cat People
(Irena / la Féline) à Berlin Express
(le vrai faux professeur Bernhart), ce thème de la double identité
est, à l’évidence, cher au cinéaste d’origine
française.
Tourneur peut également être considéré comme
un artiste symboliste. Lorsque Joe arrive à Bridgeport, il est
vêtu de noir et en total inadéquation avec l’ambiance
champêtre du décor. Il représente la ville et par
extension les ennuis qui entraîneront Jeff vers sa perte. A partir
du moment où Jeff rencontre Joe, le film bascule dans une ambiance
nocturne puis citadine où les bars enfumés d’Acapulco
et les ruelles sombres de San Francisco symbolisent la sombre destinée
à laquelle Bailey ne peut échapper.
Out of the Past, est l’occasion pour Tourneur
d’utiliser à foison une panoplie de symboles suggérant
le danger, le désir ou la passion, qui constituent l’essence
même du film. Ainsi, lors de la scène de la plage où
Bailey scellera sa perte en retrouvant Kathie, Tourneur choisit d’accentuer
la profondeur de champ afin de mettre en évidence les filets
de pêcheur qui entourent le couple. Métaphore de la capture
du héros par Kathie, Tourneur utilise une allégorie similaire
lorsque Jeff se rend chez Sterling : il arrive dans la demeure du personnage
interprété par Kirk Douglas où il revoit Kathie,
des grilles s’ouvrent et se referment derrière lui, laissant
l’impression qu’il est de nouveau prisonnier de son destin...
Cette volonté de donner un sens aux images prend une multitude
de
formes,
toutes plus élégantes les unes que les autres, et impose
un style unique au film. Les spectateurs n’oublieront pas de sitôt
cette scène où les deux amoureux se rendent dans une cabane
alors que l’orage gronde pendant la nuit : Tourneur étale
ici un florilège de symboles parmi lesquels une porte qui s’ouvre
avec le vent annonçant la première relation sexuelle entre
Jeff et Kathie ou encore la nuit, la pluie et les plantes que Tourneur
filme en premier plan, comme il l’avait fait avec tant d’élégance
dans Vaudou, et qui suggèrent le danger que
courent les deux amoureux...
Néanmoins, il est juste de rappeler que si Out of the
Past est un sommet de beauté plastique, il le doit également
à l’incomparable talent de Nick Musuraca. Le directeur
de la photographie, avec lequel Tourneur a collaboré sur Vaudou
et La Féline, signe ici un noir et blanc techniquement
parfait, offrant de merveilleux contrastes dans une ambiance éclairée
avec parcimonie. En s’appuyant sur le travail de son technicien,
Jacques Tourneur compose des plans merveilleux dont certains sont devenus
cultes pour tous les cinéphiles (ceux de la plage notamment).
Robert Mitchum, la force tranquille du Film noir
Si la mémoire cinéphile devait retenir une figure du film
noir, ce serait certainement la silhouette nonchalante de Robert Mitchum.
Le comédien au physique de footballeur américain signait
avec Out of the Past un de ces premiers rôles
d’anti-héros. Nommé aux Oscars deux années
plus tôt pour Story of GI Joe (William Wellman,
1945), Mitchum avait jusqu’alors incarné des personnages
ancrés dans les valeurs américaines. Mais à l’instar
d’un James Stewart sous l’égide d’Anthony Mann,
Mitchum amorce un virage décisif lorsqu’il rencontre Tourneur.
En interprétant Jeff Bailey, un flic à la fois cynique
et romantique, il donne une nouvelle impulsion à sa carrière
durant laquelle il retrouvera souvent des héros de ce type. De
Harry Powell dans La Nuit du Chasseur (1955) à
Franck Jessup (Un si Doux Visage, 1953), Mitchum jouera
de son air désabusé pendant de nombreuses années
avec une facilité qui laissera malheureusement croire qu’il
était lui même détaché des évènements
extérieurs. Toutefois, il est bon de rappeler que si Mitchum
était souvent en marge d’Hollywood et s’amusait à
considérer son métier comme un vulgaire gagne-pain, il
n’en
demeurait pas moins profondément investi dans ses personnages
et faisait preuve d’un professionnalisme sans faille. Lorsque
Jacques Tourneur se remémore le tournage de La Griffe
du passé, il rend hommage au grand Bob : « Mitchum
peut rester silencieux et écouter une tirade de cinq minutes.
Vous ne le quitterez jamais des yeux et vous comprendrez qu’il
fait attention à tout ce qu’on lui dit même s’il
n’a rien à faire. C’est à ce genre de choses
qu’on reconnaît les bons acteurs. » (1)
Sous la direction de Tourneur, Mitchum campe un personnage usé.
Mélange de puissance physique et de faiblesse sentimentale, il
tombe sous le charme vénéneux de Kathie, interprétée
par la troublante Jane Greer. La comédienne protégée
par Howard Hughes, dont elle fut l'une des nombreuses conquêtes,
signe ici une interprétation remarquable où elle dresse
un profil de "Femme Fatale" dans la digne lignée d’Ida
Lupino (Une Femme dangereuse, 1940) ou Barbara Stanwyck
(Assurance sur la mort, 1944). Avec son regard "Bacallien"
et sa démarche de panthère, Greer impose sa griffe dans
l’histoire du film noir ! Dès que les deux comédiens
se retrouvent devant la caméra, l’air se charge d’une
électricité dont la tension ne cesse de croître
jusqu’au final. Cette relation entre les deux amants respecte
parfaitement les codes du genre. Jamais ils n’ont l’occasion
d’exprimer leur passion aux yeux des autres et à l’instar
des héros de Nicholas Ray (Les Amants de la nuit,
1947), ils s’aiment la nuit, cachés dans des motels forestiers
! Mais contrairement aux jeunes tourtereaux du film de Ray, l’amour
de Jeff pour Kathie n’a rien d’idyllique... Nourri de conflits,
il n’est que passion et prendra fin tragiquement. On pense alors
à Peggy Cummings et John Dall dans le chef d’œuvre
de Joseph H. Lewis (Le Démon des armes, 1950)
ou à Jean Simmons et... Robert Mitchum chez Preminger (Un
si doux visage, 1952).
Aux côtés de Mitchum et Greer, le dernier membre du triangle
amoureux est incarné par Kirk Douglas. Là encore, le casting
est sans faute : Douglas est un jeune comédien prometteur et
sa personnalité diamétralement opposée à
celle de Mitchum sert idéalement la mise en scène. A 30
ans, il fait partie de la même génération d’acteurs
que Robert Mitchum, mais contrairement au grand Bob, Kirk Douglas est
beaucoup moins instinctif. Son travail ressemble davantage à
celui qu’enseignera Lee Strasberg : en permanence concentré,
il n’a comme unique objectif que de se glisser dans la peau de
Witt Sterling. L’ambiance sur le tournage s’en ressent et
Douglas entre souvent en conflit avec Mitchum. Reste à savoir
si cette animosité, qui sert si bien les scènes qu’ils
partagent, provient d’une jalousie de Douglas (il n’a qu’un
second rôle) ou d’une technique d’extériorisation
du conflit qui anime le duo de personnages ? Le mystère demeure...
Sur la pellicule de Tourneur, Kirk Douglas et Robert Mitchum donnent
le meilleur d’eux-mêmes. Douglas exprime une agressivité
qui transparaît dans chacune des scènes avec Mitchum :
il tourne autour de sa proie et use de la gestuelle féline qui
caractérisera son jeu tout au long de sa carrière. De
son côté, Robert Mitchum dégage une force tranquille
et construit sa légende. Ses répliques cognent tandis
que la fumée des cigarettes qu’il ne cesse d’allumer
forme un rempart qui semble le protéger des griffes de Kirk Douglas
et Jane Greer...
A la fin du mois de janvier 1947, le tournage d’Out of
the Past s’achève. Le film qui sort le 25 novembre
de la même année rencontre un public habitué au
film noir. Avec le temps, le film devient un grand classique du genre
et fait aujourd’hui figure de chef-d’oeuvre. Daniel Mainwaring,
Jacques Tourneur et Robert Mitchum n’auront plus l’occasion
d’associer leurs talents, ils laissent néanmoins derrière
eux la griffe d’un passé artistique qui alimente encore
aujourd’hui la passion de nombreux cinéphiles nostalgiques...
(1) « Le livre et le film sont complètement différents.
Le film est nettement mieux, beaucoup moins embrouillé »
Daniel Mainwaring dans Film Noir, Silver et
Ursini, Taschen
(2) Dans Robert Mitchum, François Guérif,
Denoel