Soyons
directs : en tant que film noir – car présenté comme
tel – The Big Clock s’avère assez
peu enthousiasmant. Malgré tout, certains films valent moins
pour ce qu’ils prétendent être que pour ce qu’ils
sont par ailleurs, ou pour ce qu’ils évoquent.
A la base, l’intrigue est issue d’un roman de Kenneth Fearing,
traduit en France par Boris Vian sous le titre Le grand horloger
(subtilité qu’il nous faudra évoquer plus tard),
auquel le film est dans l’ensemble assez fidèle, si ce
n’est la démarche narrative particulière –
et inadaptable à l’écran - qui consiste à
adopter pour chaque chapitre le point de vue, à la première
personne du singulier, d’un protagoniste différent.
Dans l’année qui suit la sortie du roman, son adaptation
est donc confiée par la Paramount à John Farrow, cinéaste
australien apprécié pour son efficacité (une douzaine
de film dans l’immédiate après-guerre, principalement
des véhicules pour Alan Ladd et Ray Milland, les poulains de
la Paramount à l’époque), assisté de Jonathan
Lassiter, écrivain hard-boiled ayant notamment travaillé
sur l’adaptation de La clé de verre de
Stuart Heisler. Les deux hommes collaborent avec une grande complémentarité,
ce qui encouragera les Studios à reconduire leur association
sur une dizaine de films par la suite : Latimer se charge de dialogues
secs teintés d’humour noir, et Farrow, dans la mouvance
wylero-hitchcocko-wellesienne de l’époque, opte pour le
plan-séquence quasi-systématique, à la mise en
place facilitée par un tournage intégral en studios. Certains
de ces plans peuvent d’ailleurs encore aujourd’hui impressionner
par leur discrétion, leur mobilité et leur précision…
d’horloger bien sûr. Malgré tout, s’il ne nous
viendra pas à l’idée de dire que le suspense ne
peut émerger que d’un montage syncopé (les noms
mentionnés quelques lignes plus tôt seraient là
pour férocement nous contredire), force est d’avouer que
la tension est souvent désamorcée par des choix de mise
en scène, d’accompagnements musicaux voire de direction
d’acteurs parfois curieux. En particulier, la scène où
Stroud retourne chez Pauline York et y découvre avec stupeur
son corps inanimé s’accompagne au niveau de la bande-son
d’un très inadapté mélange d’accords
de piano plaqués avec gravité et de petites mélodies
guillerettes au flûtiau sorties du Magicien d’Oz,
tandis que Farrow joue au yo-yo avec sa caméra. Et, pour tout
dire, cet exemple nous semble représentatif de l’échec
de The Big Clock en tant que film noir : alors
que la règle d’or du genre est de pousser les tensions
jusqu’au point de non-retour, et d’acculer les personnages
dans leurs retranchements physiques et moraux, chaque effort dans ce
sens est contrebalancé par le jeu outré de quelques seconds
rôles, et par une inaptitude chronique à savoir sur quel
pied la danse macabre devrait s’exécuter. La séquence
d’ouverture, qui part de la traque sans merci d’un homme
acculé pour effectuer un retour dans le temps de 36 heures, est
ainsi très vite annihilée par la certitude que tout se
terminera de manière enjouée pour Stroud, tant l’humour
et la désinvolture des situations sont flagrants des les premières
scènes. D’une certaine manière, on ne prend même
pas le temps – ou le sérieux – de construire le personnage
de Stroud, le processus d’empathie - ne parlons même pas
d’identification - du spectateur étant réduit à
peau de chagrin face à sa suffisance professionnelle et sa lâcheté
conjugale.
Malgré
tout, on se gardera bien d’affirmer que The Big Clock
est un échec total. Car au-delà de son postulat de départ
astucieux (en gros, l’un des meilleurs enquêteurs de New-York
se voit confier pour mission de retrouver le principal suspect d’un
meurtre : lui-même), la mise en scène de Farrow, si elle
échoue dans ses efforts de tension (1), construit avec une certaine
élégance un étrange objet qui pourrait obéir
à l’appellation presqu’oxymoresque de « huis-clos
loufoque », en particulier dans sa seconde partie (la première,
un peu longuette, a tendance à essayer de faire croire à
la gravité des enjeux, notamment via le personnage inutile de
l’épouse de Stroud). Egaré quelque part entre Feydeau
et Hitchcock, le film dessine alors une originale figure de l’innocent
accusé, qui court de bureau en bureau pour retomber sans cesse
sur l’archétypal homme de main de Janoth (belle performance
de mâchoire serrée) ou sur ses potentiels accusateurs,
dont un antiquaire couard passant son temps à s’évanouir.
Ne serait-ce la photographie du génial John Seitz, on aurait
du mal à saisir l’urgence censée animer Stroud :
mêmes ses alliés de circonstance ne semblent pas croire
au danger, entre le tenancier du bar livrant une description délirante
du suspect (« il boîte, a un œil de verre, une
perruque et une seule oreille ») et Elsa Lanchester venue
délicieusement cabotiner en peintre excentrique. Ce curieux mélange,
s’il ne fait rentrer The Big Clock dans aucun
genre préétabli (ou plutôt s’il le fait sortir
de ceux auxquels il aurait pu prétendre), a au moins le mérite
– pour les plus indulgents – d’offrir un divertissement
rocambolesque, qui plus est sublimé par la formidable interprétation
de Charles Laughton : à l’aise dans ces plans longs et
composés, le grand comédien de théâtre y
délivre une palette de nuances assez phénoménale,
parvenant par ses intonations à fragiliser un personnage un peu
monolithique à la base, qui s’inscrit à la perfection
dans l’indécision de ton du film. Laughton confère
en effet à son jeu un décalage ironique dans les séquences
les plus dramatiques, mais ramène également par un seul
regard un peu de sérieux lorsque la comédie burlesque
semble l’emporter, et porte ainsi assez souvent l’équilibre
fragile du film sur ses robustes épaules.
Par
ailleurs, comme nous l’avons dit, The Big Clock
nous semblerait presque plus intéressant par ce qu’il évoque
que par ce qu’il est. Ne serait-ce que son titre original, la
traduction littérale offrant son titre français au film
étant d’ailleurs différente du titre choisi par
Boris Vian pour sa traduction : le roman de Fearing ne fait aucune mention
de cette Grande Horloge trônant au sommet de l’immeuble
Janoth dans laquelle Stroud se cache au début du film, car il
s’agit pour l’auteur d’une métaphore sur l’implacable
cours du temps, qui rapproche sans cesse son protagoniste principal
de l’inéluctable. Boris Vian restitue en partie cette idée
avec son titre Le grand horloger, qui peut autant évoquer
le puissant Janoth (2) qu’une forme divine de la fatalité.
Le film de Farrow occulte quelque peu cette idée, ou plutôt
la concrétise – sans toutefois offrir un seul plan de l’horloge
en question, qui demeure invisible en dehors des photos promotionnelles
ou des affiches. Evidemment, la problématique du temps, sa dimension
tragique et inéluctable, occupe une place centrale dans l’univers
du film noir, qui présente sans cesse des personnages en lutte
avec le destin, et dont le temps est un ennemi fuyant (il s’agit
par exemple d’une obsession récurrente chez Fritz Lang).
L’allégorie de la Grande Horloge, du temps qui passe, semble
donc plus intéressante que sa matérialisation à
l’écran, y compris par le biais de ces plans récurrents
sur les pendules des bureaux de l’immeuble, et l’on peut
regretter que Farrow ne se soit pas engouffré d’avantage
dans cette direction symbolique. Malgré un point de départ
nous l’avons mentionné très intéressant,
son film ne retient guère plus les ingrédients basiques
du film noir (violence, argent, sexe) ou n’explore pas suffisamment
leurs conséquences directes sur les agissements humains (luttes
de pouvoir, mensonge, trahison, meurtre…), alors que certains
de ses personnages s’y prêtaient particulièrement
: outre Janoth, affaibli par sa maîtresse (laquelle s’avère
un personnage trop faible également) et qui commet un meurtre
par frustration, son sournois homme de confiance Hagen offrait un certain
potentiel de complexité (qui sera d’ailleurs mieux exploité
dans le film de Donaldson, No Way Out, que nous évoquerons
bientôt), et même Stroud, qui ment à sa femme et
est sur le point de commettre l’adultère, semble épargné
par la pourtant nécessaire ambiguïté du héros
noir. Un plan, génial, montre d’ailleurs à quel
point le film passe à côté de son machiavélique
potentiel, en évoquant ce triangle amoureux qui n’existe
finalement pas assez : alors que le corps de Pauline York occupe la
diagonale de l’écran, il est encerclé, en terme
de profondeur de champ, par ce téléphone qui sonne en
évoquant Stroud, et le portrait de Janoth trônant à
l’arrière-plan sur un meuble de salon. Et c’est finalement
par ce type de constatation qu’on comprend mieux la déception
qui peut dévorer l’amateur de film noir face à cette
Grande Horloge : si la mise en scène de Farrow
est riche, précise et intelligente, elle ne se met que trop rarement
au service de son intrigue policière fondamentale, et se perd
à courir plusieurs lièvres à la fois.
On
pourrait (noter l’usage du conditionnel) comprendre alors la volonté
de reprendre ces ingrédients sous-exploités pour réadapter
le roman de Fearing, tentation du remake à laquelle succombera
la MGM donc en 1987, avec No way out (curieusement
traduit par Sens Unique en France) de Roger Donaldson,
avec Kevin Costner dans le rôle de Farrell/Stroud et Gene Hackman
dans celui de Brice/Janoth. Le film se révèle d’ailleurs
assez pertinent dans certaines infidélités : exit la femme
du héros, et celui-ci ne commet donc pas d’adultère
même virtuel, mais s’engouffre avec passion dans une aventure
torride avec l’amante de son supérieur hiérarchique…
auprès du Pentagone. Le film quitte ainsi les milieux journalistiques
pour ceux, plus percutants en fin de Guerre Froide, des Services Secrets
américains, et justifie mieux le tiraillement du personnage centrale
entre sa rage de vengeance et le sang-froid indispensable à sa
fonction. Le huis-clos au sein du Pentagone est assez réussi,
et le personnage du bras droit de Brice (Hackman), interprété
par Will Patton, plus sournois et menaçant que dans le film de
Farrow. Malgré tout, le film n’est pas exempt de défauts,
souvent d’ailleurs inhérents aux productions de cette époque,
entre la coolitude nase du héros, la scène de sexe sur
fond pop ringarde, la poursuite en bagnoles mal rythmée et l’accumulation
de rebondissements (dont un, final, assez grotesque) tentant de masquer
le manque d’idées de la mise en scène.
Enfin, puisqu’on en est à parler de remakes, ce serait
un oubli considérable de ne pas mentionner Police Python
357 d’Alain Corneau, avec lequel No way out
entretient d’ailleurs presque plus de similitudes qu’avec
The Big Clock. Le milieu policier (bon, le Pentagone
contre le commissariat d’Orléans…) ; le personnage
central solitaire qui se prend d’une passion irraisonnée
pour la mystérieuse amante de son chef ; le meurtre dans un accès
de folie ; l’enquête confiée à l’amant
éploré qui réalise alors que le suspect accablé
par les preuves qu’il doit retrouver n’est autre que lui-même,
et entreprend donc de mener une enquête parallèle pour
prouver son innocence… les analogies entre les trois films sont
flagrantes – d’autant que le personnage principal de Police
Python 357 s’appelle Ferrot (référence
au Farrow, prononcé à l’anglo-saxonne, de La
Grande Horloge ? le hasard fait quand même bien les choses
(3)).
Tout
bien considéré, entre les frustrantes oscillations du
film de Farrow, et l’état de péremption déjà
avancé de la version eighties de Donaldson, ce ne serait pas
du chauvinisme d’avancer que le plus riche des trois films, dans
ses améliorations de l’intrigue (les trois séquences
finales extrêmement bien pensées) comme dans la sécheresse
de son traitement, que le seul vrai « film noir » en somme
est le film de Corneau, que l’on peut d’ailleurs encore
aujourd’hui considérer comme le mètre-étalon
de la déclinaison hexagonale du genre…
(1) Même la séquence du meurtre de Pauline York par Janoth,
que l’on pourrait imaginer plus saccadée que le reste du
film, obéit en fait à un montage assez lent, presque paisible
(un plan très long, de l’arrivée de Janoth jusqu’à
la montée de sa colère ; un contre-champ rapproché
sur la femme ; un plan très serré mais assez long sur
l’homme ; son équivalent en contre-champ ; retour –
seul plan très court d’environ 2 secondes – sur Janoth
; plan sur sa main qui attrape l’objet du crime, le meurtre en
lui-même – contenu en un seul plan donc – puis sa
réaction dans la continuité du même plan, qui s’enchaîne
en fondu sur la séquence suivante, soit six plans en 1 minute
45).
(2) Parmi les figures mythiques des magnats des médias qui émergent
dans les années 40, on peut supposer que Fearing, qui a travaillé
pour Time Magazine, s’est principalement inspiré de son
fondateur Henry Luce.
(3) Curieusement, l’éminent cinéphile – en
particulier dans le domaine du film noir – qu’est Alain
Corneau, s’il cite certaines de ses influences et en particulier
Fritz Lang, ne fait à aucun moment référence au
film de Farrow dans les bonus de Police Python 357
(DVD paru chez Studio Canal), en s’attribuant même d’une
certaine manière la paternité de la construction de cette
intrigue tarabiscotée… Oubli volontaire, référence
inconsciente, pur hasard ?