« Je suis un guerrier, et un guerrier ne vaut rien sans
la haine : tous les Blancs, tous les Indiens sont mes ennemis. Je
ne puis les tuer tous, un jour c’est eux qui me tueront
», ainsi parlait Massaï, l’Indien insoumis de Bronco
Apache. Dans ce même film, l’éclaireur
Al Sieber, chargé de traquer le fuyard, constatait amèrement
que la reddition indienne marquait la fin d’une époque
: « (c’était) la seule guerre qu’on
avait et j’ai bien peur qu’on n’en ait pas d’autres
avant bien longtemps. J’avais du boulot avec eux dans les
parages… » Fureur Apache prend
ces déclarations cyniques au pied de la lettre et va s’évertuer
à montrer que la guerre n’est pas terminée,
que les guerriers trouveront toujours des combats à mener,
des massacres à perpétrer.
Ulzana’s
Raid se présente comme le film miroir de Bronco
Apache, réalisé 18 ans plus tôt
par Robert Aldrich, tout comme Too Late the Hero,
tourné en 1970 était une nouvelle variation sur le
thème d’Attack !
Aldrich recycle ainsi trois personnages venus de Bronco
Apache : l’éclaireur Mc Intosh renvoie
au personnage joué par John Mc Intire, l’Apache révolté,
Ulzana, nous rappelle Massaï, et l’Indien soumis Ke-Ni-tay
renvoie à Hondo. Mais alors qu’en 1952 le réalisateur
prenait fait et cause pour le groupe d’Indiens, défiant
ainsi les conventions habituelles du western et réalisant
un film profondément progressiste, la nouvelle version de
cette histoire est sise du côté des soldats et des
civils américains confrontés aux horreurs perpétrées
par les Apaches. Robert Aldrich fut à l’occasion taxé
de racisme, mais opposé à tout manichéisme,
il décide au contraire de montrer la violence et le sadisme
des guerriers indiens, et dégage ainsi son récit de
tout l’idyllisme alors de bon ton dans le cinéma américain,
qui faisant son mea culpa de décennies de westerns xénophobes
et caricaturaux, sombrant dans l’excès inverse avec
des descriptions tout aussi mensongères et racistes des Indiens
en "bons sauvages". Aldrich prend le contre-pied total
du courant humaniste de La
Flèche brisée ou de Little
Big Man. Chez lui on appelle un sadique un sadique,
un homme traqué un homme traqué, un salaud, un salaud,
comme le soulignait Claude Chabrol : « cette cruauté
bien personnelle qui fait appeler un marteau un marteau et une vieille
peau une vieille peau. » Aldrich renvoi dos à
dos la violence culturelle des rebelles et celle qui sous couvert
de civilisation a éradiqué un peuple séculaire.
Aldrich refuse de sombrer dans un humanisme béat et ne cherche
jamais à donner bonne conscience au spectateur en usant de
procédés démagogiques ou simplistes, évacuant
ainsi tout romantisme de son récit. Il pousse le spectateur
à s’interroger sur l’aversion qui l’envahit
face aux abominations perpétrées et qui pourrait,
sans réflexion, le faire sombrer dans une xénophobie
aveugle. Aldrich a toujours préféré aux films
calibrés et emprunts de bons sentiments des œuvres complexes
et dures, confiant en l’intelligence de son public et en sa
lucidité. C’est une vision anti-démagogique
au possible, qui joue sur l’inconfort du spectateur. Un film
lucide et sombre, qui traite en profondeur du choc de deux civilisations.
Robert Aldrich met à plat la cruauté des Apaches,
proche d’une certaine folie, qui demeure une énigme
pour les soldats américains. De nombreux dialogues nous expliquent
la condition des Indiens dans les réserves, mais d’un
autre côté le scout Apache explique que la cruauté
de
son peuple précédait la venue des colons. Il n’y
a pas d’explication satisfaisante et confortable. L’homme
est violent de nature, quelque soit son camp. Fureur Apache
peut être vu avant tout comme un film de guerre, parabole
à peine cachée du conflit vietnamien. De nombreuses
scènes se nourrissent d’une part des témoignages
de tortures perpétrées par les Viêt-cong, récits
qui avaient une grande importance dans la propagande belliciste
américaine, et d’autre part de ces images de Marines
se défoulants sur les cadavres de l’ennemi. La frontière
est poreuse, ou plutôt y a t il une frontière ? «
Vous avez du mal à concevoir qu’un Blanc puisse
se conduire comme un Indien, ça perturbe votre vision du
monde » dit McIntoch au jeune lieutenant DeBuin.
Aldrich rejette la facilité d’un récit où
un camp est idéalisé au détriment de l’autre,
où un héros prendrait en charge l’identification
du spectateur. Ici, le public ne peut qu’être saisi
au corps, doit remettre en question la vision de l’héroïsme
habituellement portée par les productions hollywoodiennes.
Avec cette peinture anti-manichéenne, qui refuse constamment
de délimiter des frontières claires et immuables entre
le bien et le mal, Aldrich interpelle le spectateur et questionne
la représentation acceptée et encouragée de
la guerre dans la majorité des productions cinématographiques.
Souvent mal perçu, honteusement taxé de racisme, Fureur
Apache est bien au contraire un film profondément
antibelliciste, choquant et pessimiste, qui nous plonge irrémédiablement
dans l’absurdité et la fureur d’un conflit avec
une rage rare et salvatrice. Le constat est le même que pour
cette autre œuvre mal aimée du cinéaste, souvent
soupçonnée de propos fascisants, l’indispensable
Douze salopards
: il n’y a pas de guerre propre, les atrocités existent
dans les deux camps, ce sont les assassins qui gagnent les batailles.
La guerre ne peut être qu’inhumaine, et les prétendues
règles ne peuvent en masquer les horreurs et la rendre acceptable
aux yeux du monde.
Bronco Apache
s’inscrivait dans le courant naissant au début des
années 50 visant à réhabiliter le peuple Indien
dans le paysage cinématographique américain, qui se
caractérisait jusqu’alors (à quelques exceptions
près) par une vision manichéenne, raciste et belliciste
des conflits qui ensanglantèrent le territoire américain.
La Flèche brisée
(The Broken Arrow, 1950) de Delmer Daves et La
Porte du diable (Devil’s Doorway,
1950) d’Anthony Mann sont
les deux films matriciels de cette nouvelle vision de l’histoire
des Etats-Unis. Mais Bronco
Apache tranchait déjà avec ces nouveaux
archétypes. Si Aldrich et son scénariste James
R.
Webb (Vera Cruz
cette même année,
et Les Cheyennes de John Ford en 1964) faisaient
preuve d’une immense compassion pour la cause indienne, le
personnage de Massaï était on ne peut plus éloigné
du mythe du "bon sauvage". Massaï est un bloc de
sauvagerie, une force brute, un individualiste à la limite
de la paranoïa. Personnage fouillé et complexe, il est
à la fois l’incarnation d’un combat perdu, mais
aussi de la mémoire d’un peuple décimé
et asservi. Il est le symbole de la lutte contre l’adversité,
sujet cher à Aldrich du Vol
du Phénix aux Douze
salopards, du Grand
couteau à Deux filles au tapis.
Pour le cinéaste il n’y a rien d’immuable, et
il sait donner sa pleine valeur à une lutte qui peut sembler
perdue mais qui porte en germe la possibilité de défaire
la fatalité, d’être porteuse d’un renouveau
et d’une victoire, même si elle entraîne le sacrifice
de son protagoniste : Charlie Castle dans Le
Grand Couteau va tout faire pour briser les chaînes
qui lui sont imposées par le système hollywoodien,
les rescapés du Phénix vont réussir à
s’évader du désert où ils sont prisonniers,
des salopards vont survivre à une mission suicide, les California
Dolls vont monter au sommet malgré la corruption et les arnaques
du milieu sportif. Les rebelles d’Ulzana appartiennent à
la même famille. Leur raid, voué à l’échec,
est important car il est porteur de toute la violence de la révolte,
il est le cri d’un peuple décimé, dont les survivants
connaissent l’oppression. Après la reddition, deux
possibilités s’offrent au peuple Indien : la capitulation
et par conséquent la disparition de leur culture, ou un combat
totalement inégal qui ne peut conduire qu’à
l’annihilation physique, mais peut cependant faire subsister
dans l’inconscient collectif le souvenir de la fierté
de ce peuple. Le seul fait de lutter, sans espoir de réussite,
est primordial car il est le symbole de leur fierté, de leur
appartenance à un monde qu’ils refusent de voir disparaître.
Aldrich tourne six westerns, mais qui ne répondent jamais
aux canons classiques. Bronco
Apache et son miroir Fureur Apache,
dont les discours tranchent clairement avec la vision de la conquête
de l’Ouest qui domine au moment de leur réalisation
; Vera Cruz, qui
bouleverse la donne par le cynisme de ses héros et initie
le western spaghetti, est un pur film d’aventures ; Quatre
du Texas et Un Rabbin au Far West lorgnent
vers la comédie et la fable. El Perdido
se révèle être avant tout une romance des plus
lyriques… En six films, Aldrich ne réalise pas un seul
véritable western, constante d’un réalisateur
qui aime à se frotter au cinéma de genre tout en jouant
de ses codes.

La structure même du film s’éloigne des canons
du western. La longue poursuite d’Ulzana’s Raid
est menée de main de maître, pleine de tension, bien
qu’évitant pendant presque tout le film de nous montrer
des courses ou des affrontements. Sur un rythme lent, la poursuite
se fait au pas de marche, tandis que les Apaches avancent, implacables,
les soldats ne peuvent être que les témoins effrayés
des meurtres commis. Sur cette trame on ne peut plus linéaire,
Aldrich construit une œuvre dense et complexe à travers
des personnages profonds qui ne cessent de s’interroger sur
ce dont ils sont témoins, qui remettent en cause leur vision
du conflit. La violence est intrinsèque au film. Aldrich
nous la montre crûment, puis à travers les échanges
entre McIntosh, DeBuin et le scout Apache, rationalise ce que nous
venons de voir, l’explique. Un malaise certain naît
de cette opposition entre des actes de tortures d’une infinie
cruauté et la tentative d’explication et de compréhension
qui s’en suit. Cette opposition nous montre la distance extrême
et irréconciliable entre les deux civilisations, ne pouvant
aboutir qu’à l’élimination de l’une
des deux. Les Indiens ne connaissent des Blancs que l’incarcération,
la famine, la guerre. La violence de la bande d’Ulzana met
l’accent sur celle vécue au quotidien par la minorité
indienne, folie vengeresse qui prend sa source dans l’élimination
froide et calculée d’un peuple et d’une culture.
Le film est profondément pessimiste, car si McIntosh essaye
de faire comprendre à DeBuin et à ses hommes les raisons
de la violence, leur vision du conflit ne change guère. Un
sentiment d’échec irrémédiable nous hante
durant tout le film même si DeBuin, jeune officier idéaliste
et inexpérimenté, va passer de la haine à une
certaine forme de compréhension. Fils de pasteur, il ne prône
au début que la réconciliation et la compréhension,
avant de se sentir rempli de haine face aux atrocités commises.
Son évolution au contact
de
McIntoch n’est ainsi qu’un faible rééquilibrage
en faveur d’une hypothétique réconciliation
entre les deux peuples. Dans Bronco
Apache, on ne pouvait qu’être frappé
par la violence que Massaï exerçait sur sa compagne
Nalinle, mais cette violence était contrebalancée
par l’indéfectible amour qui les liait, une infinie
tendresse qu’Aldrich filmait avec un lyrisme peu coutumier
dans sa carrière. Ces scènes d’amour qui nouaient
la gorge, ces scènes d’intimité d’une
incroyable délicatesse, il n’en reste nulle trace dans
Fureur Apache, où la noirceur n’est
plus contrebalancée par aucune douceur, aucun amour.
Fureur Apache nous offre une description impressionnante
de vérité, d’une rare précision dans
son évocation de la vie quotidienne d’une patrouille
de soldats, sensible lorsqu’elle parle de la peur des colons,
de leur attachement à la terre, critique quand elle nous
montre les torts que ceux-ci ont fait
subir
aux Indiens dépossédés. Aldrich est à
la fois proche des hommes du régiment (tout en étant
critique), et dans un même temps malmène l’autorité
militaire, incapable de réagir promptement et avec force
à l’évasion d’Ulzana, incapable d’en
appréhender les dangers, toujours à s’en tenir
à la lettre du règlement. Aldrich utilise l’ironie,
comme lorsque le régiment quitte le camp, véritable
scène de grand guignol sur une musique de foire. Cette ironie
explose lors de l’attaque d’un fermier isolé
par les Apaches, qui se croit sauvé et remercie le Seigneur
lorsqu’il entend le clairon de la cavalerie, alors que les
Apaches se jouent de lui. Aldrich se moque ici d’un véritable
code du genre, le sauvetage de dernière minute, la célèbre
charge de cavalerie qui vient libérer à temps les
gentils assaillis par les féroces Indiens.
Fureur Apache est un véritable chef-d’œuvre,
un des grands westerns des années 70, servi par une réalisation
sobre et efficace et une interprétation sans faille au sein
de laquelle Burt Lancaster nous offre une de ses plus belles prestations.
Le retrouver dans le rôle principal et en tant que producteur,
double casquette déjà tenue pour Bronco
Apache, renforce encore le sentiment de continuité
existant entre ces deux films phares d’Aldrich, porteurs de
ses idéaux et de ses questionnements. Un film indispensable,
complexe, peu aimable, qui brille au firmament d’une des plus
passionnantes filmographies du cinéma américain.