Pour dédramatiser Bergman
« Quelle aura été l’ambition d’Ingmar
Bergman ? Être un artiste ? Sans doute. Mais pas comme un
peintre, pas comme un musicien peuvent se penser artistes. Bergman
est plutôt l’équivalent, au vingtième
siècle […] qui est celui du cinéma, de ce qu’ont
été au dix-neuvième les auteurs de romans et
les auteurs dramatiques. Un pourvoyeur d’imaginaire, si l’on
veut ; mais j’aime mieux considérer, pour parler de
lui, que le roman, la littérature et le drame sont des pourvoyeurs
de réalité, et profonde. » (1)

Soyons honnêtes : Ingmar Bergman est intimidant, pour le
spectateur aussi bien que pour le chroniqueur. D’abord parce
qu’il fait partie de ces auteurs statufiés par la critique
et qui ont porté une influence majeure et sur le cinéma,
et sur les cinéastes. Ensuite parce que Bergman, avec son
aura de misanthrope reclus sur son île de Fårö,
dispensant des sentences sévères sur ses œuvres
(2), Bergman lui-même n’est pas facilement aimable.
Mieux encore, s’il se soucie de se faire aimer de son public,
il en exige beaucoup, et en efforts, et en disponibilité
d’esprit, sans toujours s’en rendre compte (3). Mais
pour autant ses films ne sont pas que des forteresses de réflexions
austères et moralisatrices, ni que des dissections impitoyables
de l’âme, on y trouve la sensualité, la tendresse,
l’humour même. Car avant tout ses films se nourrissent
d’humanité sous toutes ses formes (ils comportent d’ailleurs
de larges pans autobiographiques, plus ou moins déguisés).
Et de tous les films par lesquels "débuter en Bergman",
Les Fraises sauvages est sans doute un bon choix,
un de ceux qui sont le plus à même de mettre le débutant
en appétit.
Portrait du héros en vieillard indigne
Nous pénétrons dans le film par la voix d’Isak,
qui d’emblée justifie son retirement du monde pour
en éviter les continuelles frictions. Le tableau que nous
brosse la caméra vient compléter le portrait en quelques
plans : un vieil homme que n’entourent que des photos de ses
proches et une chienne, dont l’existence est encore rythmée
par le service des repas et pour qui l’alignement des accessoires
de bureau sur le sous-main requiert une attention extrême.
Très tôt dans le film il apparaît que la solitude
d’Isak est moins un choix de la part du vieil homme qu’un
état subi découlant de son comportement. Nous le voyons
ainsi tarabuster sa gouvernante jusqu’à l’exaspération,
et plus tard, dans la voiture, sa belle-fille Marianne le confronte
aux malentendus existant entre eux. Il comprend ainsi, avec un brin
d’incrédulité, que le fait d’avoir accueilli
la jeune femme sous son toit n’est pas vécu comme un
geste de générosité puisqu’il refuse
d’en connaître les raisons (ses difficultés conjugales
avec le fils d’Isak, Evald, joué par Gunnar Björnstrand),
et que le prêt accordé au couple est vu comme un chantage
à l’honneur, puisque même sans exigence du remboursement,
la manière dont a été élevé Evald
ne lui laisse aucun choix. Isak Borg, à trop prêter
attention à ses principes et à sa carrière,
en a visiblement accordé trop peu à son entourage,
et son isolement en est le résultat.
Comme un étranger à ses propres sentiments
Un processus de prise de distance qui, par ailleurs, n’a rien
de récent, mais nous est montré comme constitutif
du personnage. Un arrêt à la maison de son enfance
le replonge si profondément dans ses souvenirs qu’il
rencontre les acteurs de ces scènes du passé, à
cette différence qu’il est témoin des parties
de l’histoire auxquelles, en tant que jeune Isak Borg, il
n’avait pu assister à l’époque. Il voit
sa fiancée d’alors, Sara (Bibi Andersson, radieuse
de ses 22 ans), séduite par son frère Sigfrid (Per
Sjöstrand), et se lamentant plus tard de ce que la cour érudite
et compassée que lui fait Isak la contraint à aller
chercher la tendresse ailleurs. Plus tard, dans une séquence
qui cette fois est un souvenir, il voit son épouse défunte
(Gertrud Fridh) se donner crûment à un homme brutal
pour la pure perversité de tromper son époux avec
son opposé, puis anticiper sur l’indifférence
avec laquelle Isak accueillera l’aveu de cet acte. Ainsi devant
les deux femmes de sa vie il lui est donné de réaliser
l’étendue de son incompréhension de leurs désirs,
et combien leur perte est avant tout sa responsabilité, son
incapacité.

Juste avant l’épisode de l’adultère,
un examen de cauchemar lui a fait douter même de sa plus grande
fierté : ses compétences de médecin. Ces différents
épisodes auront ainsi accompli un travail de sape de sa confiance
et de son sentiment d’accomplissement personnel, traits saillants
de sa personnalité telle que l’introduction du film
nous la montrait. Isak Borg doute d’avoir bien fait et fait
le bien dans sa vie, son identité se brouille et se dissout
à ses propres yeux, comme l’homme rencontré
dans le rêve précédant son départ pour
Lund est une baudruche au visage indistinct qu’un toucher
décompose.
L’apaisement est un travail
Si le film s’arrêtait à ce constat d’échec
d’un homme en fin de vie, il serait des plus désespérant,
mais le voyage d’Isak Borg lui fait surtout rencontrer des
personnages qui, indirectement, rendent possibles la réconciliation
avec son passé. Il croise d’abord la jeune Sara (Andersson
encore), tout aussi frivole et espiègle que l’autre,
et comme elle accompagnée de deux jeunes hommes dont elle
se joue des sentiments. Avec elle Isak peut contempler une situation
en tout point semblable à celle qu’il connut autrefois
mais sans y être impliqué, et ses rapports avec la
jeune fille lui donnent l’occasion de croiser son ancien amour
sous une forme bénigne, de lui prodiguer enfin de la tendresse
sans en souffrir.

Bien plus dérangeante est la rencontre avec un couple (Gunnar
Sjöberg et Gunnel Broström) que leurs disputes perpétuelles
envoient - littéralement ! - dans le fossé. Leur relation,
faite à la fois de cruauté psychologique et d’insensibilité,
est un rappel douloureux non seulement pour Isak, mais aussi pour
Marianne. À tel point qu’après avoir demandé
au couple de sortir de la voiture, elle décide de s’ouvrir
enfin à son beau-père, lui infligeant un choc salutaire
: elle est enceinte et craint que son enfant à naître
ne soit "contaminé" par l’espèce de
momification émotionnelle qui caractérise la famille
Borg. En effet, que ce soit la mère d’Isak (Naima Wifstrand)
retranchée
derrière
un
rempart d’objets inutiles et, comme eux, désertée
par ceux qui faisaient sa raison d’être, que ce soit
Isak reclus au sommet de sa réussite académique, ou
que ce soit Evald qui refuse que la grossesse de sa femme l’ancre
dans la vie... les Borg ont en commun un orgueil qui leur fait tourner
le dos délibérément au sort du commun des mortels,
et une stérilité des sentiments qui vient démentir
toute autre forme de prolixité qu’ils pourraient sembler
avoir par ailleurs (nombre d’enfants, de travaux publiquement
reconnus). Isak est ainsi "mort sans le savoir", son temps
comme temps des hommes dans le monde est arrêté, ainsi
qu’il interprète lui-même le cauchemar survenu
avant son départ pour Lund. Il est le passager ignorant d’un
corbillard sans conducteur aux chevaux emballés (4), dans
un pays symbolique où les aiguilles des pendules n’ont
plus d’aiguilles. Cette voie solitaire d’Isak est aussi
rendue sensible lors de la rencontre avec l’ancienne Sara
au cours de laquelle elle lui tend un miroir pour lui faire contempler
l’étendue de temps qui les sépare à jamais,
avant de retourner à une vie d’où il est absent
parce qu’il l’a bien voulu ainsi. Jamais davantage qu’en
cet instant le sentiment de perte d’Isak n’a pu être
plus complet, son infirmité humaine plus manifeste (il est
significatif d’ailleurs que ce rêve soit noyé
d’obscurité et traversé de grands vols de corbeaux,
oiseaux symbolisant l’angoisse chez Bergman). Mais cette démonstration,
loin d’être une fin en soi, devient le vecteur d’un
ultime sursaut pour le vieil homme.
Comme s’endort un enfant bordé dans son lit
Une
fois arrivé à Lund, c’est un Isak un peu ébranlé
dans ses convictions mais résolu à secouer son engourdissement
qui tente de combler le fossé qu’il a laissé
se creuser entre lui et son entourage. Maladroitement, il tente
d’amorcer des rapports moins formels avec sa gouvernante,
qui le rabroue malicieusement. Il encourage également une
précautionneuse parade de rapprochement entre son fils et
Marianne. Marianne qui viendra l’embrasser dans son lit (image
pleine de douceur de son profil penché vers le vieil homme,
découpé par la lumière de la lampe de chevet)
avant de partir danser avec son époux retrouvé. En
cet instant se cristallise une régression vers l’enfance
déjà pressentie lors de la dernière rencontre
rêvée avec la Sara d’autrefois, où nous
voyions Isak se tenir près d’un berceau vide et contempler
le paysage de son souvenir : Marianne est déjà pleine
de son devenir de mère et prodigue les gestes du réconfort
à son beau-père, qui lui glisse déjà
dans la position fœtale de l’enfant assoupi. Et le rêve
qui s’ensuit est un pas supplémentaire vers cette enfance
idyllique, car cette fois il n’y existe pas un Isak jeune
qui en serait le résident attitré, c’est lui,
le vieil Isak, qui est reconnu par les protagonistes de ce monde
d’autrefois comme étant à jamais le seul et
unique Isak (5). La lucidité quasi-omnisciente qui lui autorisait
de voir des épisodes du passé dont il ne connaissait
que les conséquences prend alors un sens qui rejoint celui
de cette ultime fugue : il approche de la mort au bras de "sa"
Sara, le visage rayonnant, et s’embarque pour une excursion
en bateau (6) sans avoir plus à se soucier du rivage à
atteindre.

(1) Ingmar Bergman : « Mes films
sont l’explication de mes images », Jacques Aumont,
Cahiers du Cinéma Auteurs
(2) « Je pense qu’en enfer je vais devoir m’asseoir
dans une salle de projection et voir mes propres films pendant deux
ou trois éternités. Je pense que ça sera ma
punition. » in Conversation avec Ingmar Bergman,
Olivier Assayas et Stig Björkman, Petite bibliothèque
des Cahiers du Cinéma, n°88.
(3) « J’aime le public. J’ai toujours pensé
: « Je suis très clair, ils doivent comprendre
ce que je dis, ce n’est pas difficile. » et plusieurs
fois, je me suis rendu compte que je n’avais pas été
assez simple, assez clair. Mais toute ma vie (…), j’ai
toujours travaillé avec ou pour le public. » ibid.
(4) Hommage direct à La Charrette fantôme
(Körkalen, 1921), film muet réalisé
par Victor Sjöström, film et cinéaste que Bergman
admirait considérablement (Sjöström fut l’emblème
avec Mauritz Stiller du cinéma muet suédois).
(5) « J’avais alors trente-sept ans, j’étais
coupé de toutes relations humaines et c’est moi-même
qui coupais ces relations en voulant m’affirmer (…).
Dans la dernière scènes des Fraises sauvages il y
a une forte charge de nostalgie, et un souhait : Sara prend Isak
Borg par la main et elle le conduit dans une clairière pleine
de soleil. Il peut voir, de l’autre côté du détroit,
ses parents. Ils lui font signe de la main. (…) Je ne mesure
pas encore et j’ignorais alors à quel point, à
travers Les Fraises sauvages, j’en appelais
à mes parents : voyez ce que je suis, comprenez-moi et -
si c’est possible -pardonnez-moi. » in Images,
Ingmar Bergman, Gallimard
(6) La valeur symbolique semble du même ordre que celle de
la barque de Charon traversant le fleuve Styx vers l’Hadès
(le royaume des morts des Grecs), ou encore du bateau emportant
le roi Arthur mortellement blessé vers l’île
d’Avalon., d’où la mort est bannie.