En
1960, Elia Kazan n’est plus sous l’égide de Jack
Warner, producteur avec qui il s’est violemment heurté
dans un souci constant de protéger son indépendance. Il
peut donc entamer une phase de sa carrière plus intime et personnelle,
fortement marquée par des aspects biographiques (*). Le
Fleuve sauvage est le prélude d’une trilogie américaine
composée de La Fièvre dans le sang (Splendor
in the Grass, 1960) et d’America, America
(1963), son œuvre la plus autobiographique. Une autobiographie
qui se poursuivra dans L’Arrangement (1969),
plus intime, notamment sur sa vie de couple avec Barbara Loden, puis
avec Les Visiteurs (1972). Mais toujours avec ce souci
de parler de son pays en parlant de l’homme. « Oui,
j’aime l’Amérique, et chaque film que je fais est
une critique de l’Amérique. Mais pour moi, c’est
un pays merveilleux, je m’estime heureux d’avoir pu y vivre.
» Kazan veut parler de son pays d’accueil, en creuser les
paradoxes, en défricher l’histoire, mais avant tout il
veut parler des hommes qui y vivent, ces immigrants, ces « Américains
à trait d’union » comme il les appelle, ces
victimes de la crise ou des mœurs rétrogrades, ces descendants
d’esclaves qui n’ont pu briser leurs chaînes…
toutes ces destinées vont habiter cette trilogie magnifique,
que beaucoup considèrent comme l’aboutissement de la carrière
du réalisateur. Mais il ne faut pas, devant la beauté
sidérante de cette fresque, négliger pour autant tous
les films qui l’ont précédée,
toutes
ces réussites qui portent en germe la quasi perfection que le
réalisateur atteint alors. On trouve déjà les thèmes
qui parcourent Le Fleuve sauvage dans A L’est
d’Eden (1955) qui traitait des conflits de génération,
ou Le Mur invisible (Gentlemen’s Agreement,
1947) qui dénonçait le racisme, Baby Doll
se languissait déjà au climat du sud des Etats-Unis.
Kazan ancre son récit dans un contexte historique et social très
précis, celui des travaux lancés en 1933 par la Tennessee
Valley Authority, pendant le New Deal de Roosevelt, politique qui
visait à redresser l’Amérique suite au crash de
1929. Le film s’ouvre sur des images d’archives représentant
les crues destructrices du Tennessee qui emportent tout sur leur passage.
Un homme devant la caméra pleure sa famille disparue. Ouverture
poignante qui place d’emblée le spectateur dans la position
de Chuck Glover, nous fait partager l’importance salvatrice de
la mission qui lui incombe.
Lorsque Chuck arrive à Garthville, la première chose que
nous montre Kazan est une boutique fermée, barrée d’une
affiche « A vendre pour cause de faillite ». Plus
loin devant une porte marquée d’un panneau « Distribution
de vivres », une cohorte de miséreux attend. En deux
plans, et un regard de Montgomery Clift, Kazan nous expose la situation
avec une économie de moyen sidérante, et dans le même
temps campe le personnage de Chuck Glover avec une précision
qui vaut tous les discours. L’évocation de ces années
30 se poursuit par une simple pancarte « Your New City Hall
» qui évoque le New Deal et son désir
de
reconstruire ce qui a été brisé. Des images d’archives,
trois panneaux, une brève explication de la situation par l’assistante
de Chuck, l’intrigue est posée. Mais le film ne se réduit
pas à celle-ci et tout le talent de Kazan va consister à
broder tout autour des motifs qui vont donner sa richesse et sa profondeur
à un récit qui de prime abord semble si simple. Mais d’abord,
revenons sur cette toile de fond composée de racisme, de problèmes
sociaux, de dérive du capitalisme, cette critique de l’Amérique,
cette mise en perspective de ses fondements, ces thèmes chers
au cinéaste qu’il évoque par le prisme de quêtes
et de drames individuels.
Kazan a puisé dans ses souvenirs de jeunesse où il s’était
engagé dans le New Deal de Roosevelt et avait longuement voyagé
dans le sud des Etats-Unis. Ces années 30, où le pays
essaie de cicatriser les blessures du crach de 29, sont également
l’époque où se passe La Fièvre dans
le sang. A travers ces deux films, Kazan entend parler de lui-même,
nourrir le film de son vécu : « La formation d'acteur
est utile en ce sens pour un metteur en scène : on essaie de
se retrouver dans le rôle, de retrouver le rôle en soi.
Celui-là ne me posait pas de problème, parce que je pensais
que j'étais ainsi à cette époque. J'étais
timide, peu sûr de moi avec les femmes - comme à peu près
tout le monde. J'ai essayé dans ce film de rassembler tout ce
que je pouvais à mon sujet. Je savais ce qui s'était passé
là-bas, je n'avais pas à m'en occuper abstraitement. J'ai
pris ces personnages en moi parce que je savais quelles étaient
mes propres faiblesses, qui n'étaient pas les mêmes que
maintenant. »
Kazan pour la première fois de sa carrière prend donc
la plume, et rédige tour à tour quatre versions du scénario,
avant de faire finalement appel à l’écrivain Paul
Osborn (A l’est d’Eden). A partir de sa
propre expérience, il dresse le portrait d’un libéral
acquis au New Deal et aux vertus du progrès. Mais le cinéaste
n’aime pas imposer ses réflexions, il préfère
que le spectateur se fasse sa propre opinion, et surtout il aime exposer
les complexités de la vie. Il aime les contradictions et creuse
ses sujets et ses personnages dans ce sens. Il cherche à comprendre.
Il s’attache donc aux habitants, par le biais du personnage d’Ella
Garth, qui refusent de se voir arracher à leur terre. Peut-être
ressent-il même le drame des immigrés à travers
ces figures déchirées. Empathie est de toute manière
le maître mot dans les films de Kazan. Une des beautés
du film est qu’il ne prend pas partie, et donne sa chance à
tous les protagonistes, «
Peut-être
commençais-je à sentir humainement au lieu de penser idéologiquement.
» Tout le monde a ses raisons. Il n’y a pas de gouvernement
corrompu à stigmatiser, de véritable salaud, exception
faite d’un meneur raciste et de la foule abrutie qui le suit.
Dans cette évocation du Sud, le racisme tient bien sûr
une place importante. Omniprésent, il prend plusieurs figures.
Dans un premier temps, on ne peut embaucher des Noirs pour l’arasement
du terrain par risque de faire partir les ouvriers blancs. Puis, obligé
de faire appel à eux, on ne peut les payer la même somme
par risque de voir l’économie de la région en souffrir.
Racisme ancré, traditionnel, sur lequel s’est bâti
ce Sud. La foule se déchaîne sous la démagogie d’un
leader qu’on imaginerait facilement caché sous une cagoule.
Racisme terrible, spectaculaire. Sur l’île d’Ella,
les Blancs ne travaillent pas la terre et les Noirs vivent dans une
forme policée d’esclavage. Ella les traite de manière
maternelle et infantilisante. Autre forme de racisme, plus insidieuse,
qui fragilise encore plus une population opprimée qui peine à
se défaire de ses chaînes. Kazan a toujours été
un farouche défenseur de la cause noire, et il rend un hommage
au romancier James Baldwin en donnant son nom au défunt mari
de Carol. L’œuvre de Baldwin n’est d’ailleurs
pas sans écho avec celle de Kazan. L’écrivain exalte
l’individu, et trace le lourd chemin qui l’amène
à s’épanouir dans une société coercitive,
chemin qui passe souvent par l’amour, seule force capable de libérer
l’homme. Les films de Kazan ne racontent pas autre chose. Le
Fleuve sauvage raconte comment la naissance d’un amour
extrêmement fort va libérer deux êtres et changer
le destin d’une population.
Ella
Garth est, selon Chuck, l’exemple parfait de « l’individualisme
indécrottable des Américains ». On ne peut
qu’admirer sa volonté de fer, ce refus d’être
arrachée à son passé et à sa terre. Mais
Ella, par cette obstination, met en danger les habitants de l’île
et compromet un projet salvateur pour toute une population. Quand elle
demeure seule sur son île avec Sam, un employé noir qui
refuse de partir, elle se rend compte du mal qu’elle provoque
et va commencer à se résigner
à
partir. Le passé est trop ancré en elle pour que ce soit
une pleine acceptation, c’est un regret, un remords vivant qui
la tiraille et la tue. Comme dans les romans de Baldwin, ce destin individuel
broyé représente les malheurs d’un peuple tout entier.
Si Ella ne peut survivre à ce changement, c’est qu’elle
n’est pas portée par les élans de l’amour,
ou plutôt qu’elle est liée à une promesse
faite à son mari défunt. Le poids du passé, toujours,
qui tisse profondément ses racines dans la terre. Le destin de
Chuck et Carol est tout différent. Ils sont portés par
une passion qui va les transformer, les sauver, leur permettre de s’envoler.
Chuck arrive dans ce Sud, plein d’idéal, croyant aux forces
du progrès, à la capacité de changer et d’améliorer
le monde. Il est rapidement confronté au vécu de ses êtres,
découvre leur attachement à leur terre. On voit l’évolution
du personnage et c’est une des choses les plus précieuses
de ce film. Il s’y passe quelque chose, c’est un morceau
de temps pendant lequel les personnages, et Chuck en premier lieu, évoluent,
se transforment. Ils confrontent leurs idéaux à la réalité
et apprennent, comprennent. Le rythme du film est à l’image
de cette évolution lente et profonde de l’individu. On
ressent constamment le passage du temps, sa force. C’est ce qui
frappe dans ce film, la manière dont le temps est traité.
Un court voyage en voiture prend des allures d’éternité,
la nuit tombe brutalement sur des amants… c’est toute la
structure même du film qui est sujette aux desiderata du temps
qui passe, à son effet subjectif sur les personnages. Ce temps
c’est également celui historique du passé, des générations
qui se suivent, des traditions qui se répètent. C’est
le présent qui se veut dynamique, en rupture, porteur d’un
espoir en un avenir radieux. Chuck représente ce futur, Ella
le passé. Entre eux, Carol. A la fois prisonnière d’un
drame passé, la disparition de son mari, et tournée vers
le futur, vers des études libératrices avortées
et maintenant vers ses enfants, Carol est le pont entre Ella et Chuck.
Cet
amour qui naît entre Chuck et Carol est le véritable cœur
du film, sa palpitation intime. Ce thème d’un amour qui
prend racine alors que les conflits grondent autour est une constante
de l’œuvre de Kazan, thème qui atteindra des sommets
de lyrisme rarement égalés dans La Fièvre
dans le sang. Ici, c’est un amour d’automne que
le cinéaste saisit, un amour qui naît de la langueur du
fleuve Tennessee. Alors que le récit débute sur une description
sociale, que les conflits grondent, que l’intrigue semble se concentrer
sur la façon dont Chuck va faire plier Ella, un événement
le fait basculer irrémédiablement dans autre chose. Alors
que Chuck quitte l’île, Carol se jette sur le bac et le
rejoint, mouvement qui entend trancher avec son passé et lui
faire prendre pied dans l’avenir, qui défie les lois d’Ella
et va par un jeu de dominos faire vaciller ses convictions et celles
de Chuck. Ce geste brise d’un coup et l’intrigue du film,
qui n’est dès lors n’est plus un simple face à
face entre deux antagonistes, et son mouvement même. Carol monte
sur la barge, prends la perche et la jette à l’eau. La
traversée doit se faire au rythme du fleuve, et le film va suivre
dorénavant son lent cours. Kazan fait alors passer les scènes
de tensions et de conflits au second plan, et se concentre sur l’amour
qui naît entre Carol et Chuck. Le film se fait mélancolique,
languissant. C’est le temps de la guérison, de la compréhension,
le temps de l’évolution et de l’apaisement. Le film
change de cap et nous emporte dans un tourbillon passionnel
que
rien ne laissait prévoir. Cet amour semble prendre naissance
dans le lit du fleuve, surgir de la nature. Les personnages sont noyés
dans les brumes du Tennessee, ou lovés dans la douceur du crépuscule.
L’homme et la nature ne semblent plus faire qu’un, comme
réconciliés après le heurt des crues et ses myriades
de morts, comme si le fleuve sauvage acceptait de se faire domestiquer
en faisant naître une romance. Ils aspirent tout deux à
la paix, sont las de la violence et des conflits. Il y a quelque chose
de presque panthéiste dans cette œuvre de Kazan. Malgré
son athéisme, l’œuvre entière du réalisateur
est d’ailleurs marquée par la Bible. Mais comment pourrait-il
en être autrement alors que Kazan peint l’Amérique
et que la religion est intrinsèquement liée à ce
pays ? Ce poids de la religion s’incarne dans le farouche refus
d’Ella de voir l’homme dicter sa loi à la nature.
Elle veut que la nature reste indomptée, sauvage. « Des
barrages il n’y en a que trop, ils disciplinent la nature, compriment
ses élans. Je suis contre les barrages de toutes sortes.
» L’art de Kazan explose dans cette scène : lorsque
Ella lance ses paroles à la face de Chuck, Kazan filme le visage
de Carole et l’on comprend alors tout le désir sexuel qui
brûle cette femme. Kazan a su à de nombreuses reprises
capter le désir, notamment féminin, et Le Fleuve
sauvage brûle littéralement de la passion de Carole.
Présenté frontalement dans Baby Doll,
cette représentation va provoquer la fronde des censeurs et de
l’église. La frustration sexuelle est également
au cœur de son œuvre, frustration causée par le puritanisme
comme dans La Fièvre dans le sang ou A
l’est d’Eden.
Lee Remick et Montgomery Clift sont renversants en amants qui se découvrent.
Ils forment un couple peu orthodoxe où la femme est forte et
l’homme fragile. L’opposition est au cœur de leurs
rapports. Chuck est âgé mais est tourné vers le
futur, Carole est jeune et déjà embourbée dans
le passé. Chuck est en retrait, il subit, traverse le film de
sa démarche fatiguée. Carole agit, prend son destin en
main, c’est elle qui défend physiquement Chuck quand il
est agressé et
reçoit
les coups sans y répondre. Chuck voit ses convictions vaciller,
il doute, tandis que Carole s’en forge de nouvelles, inébranlables.
On a l’impression souvent que Chuck glisse vers l’abandon
et que dans le même temps Carole ne vit plus que pour gagner son
bonheur, se déraciner pour vivre enfin. Montgomery Clift, que
Kazan avait déjà dirigé sur les planches dans The
Skin of our Teeth, incarne Chuck avec une densité bouleversante.
Il sortait alors d’un grave accident, était accablé
par un alcoolisme naissant. « Au moment de faire le film,
je l'ai trouvé dans un état épouvantable. Comme
il est mort maintenant je peux le dire. J'adorais Monty Clift. J'avais
le même genre de liens avec lui qu'avec Brando. Il venait chez
moi me raconter ses problèmes et ma femme était pour lui
une espèce de figure de la mère. Monty avait une quantité
terrible de problèmes psychiques. Il arrivait même quelquefois
qu'on ne puisse pas le regarder tant il souffrait. Je ne voulais pas
l'engager parce que je ne pensais pas qu'il eût la force de jouer
ce rôle. Je ne l'aurais pas pris si j'avais pu avoir Brando. Mais
finalement je le fis avec lui. Avant le film il était tout le
temps saoul. Je lui dis : " Monty, il faut que tu me donnes ta
parole
d'honneur que tu ne boiras pas une goutte pendant ce tournage."
(…) Et pendant le tournage il commença à aller mieux,
à avoir plus de force et de confiance en lui. Et alors, environ
trois jours avant la fin, Monty arriva sur le plateau, s'approcha de
moi, me dit bonjour, et tomba tout droit sur le nez : il avait recommencé
à boire. » Clift habite complètement le rôle
et par sa seule présence imprègne le film d’un sentiment
diffus de fatigue et de lassitude. Face à lui, Lee Remick, dont
Kazan était le professeur de théâtre et qui avait
fait ses débuts au cinéma dans Un Homme dans la
foule, semble ne jouer que par son regard. Ses grands yeux
bleus sont au début du film perdus dans le passé, passent
loin au dessus de ses interlocuteurs. C’est quand elle accroche
enfin les yeux de Chuck, que son regard se baisse sur lui, que quelque
chose se passe. Elle accroche soudainement le présent et ouvre
le voile vers un futur possible. Son regard va alors n’être
que va-et-vient, combat, entre le passé et Chuck. Kazan offre
à Lee Remick un magnifique portrait de femme, à la fois
fragile et forte, un portrait comme le cinéma en donne si peu.
Le reste de la distribution (**) n’a pas à pâlir
des performances magistrales de Remick et Clift. Jo Van Fleet (dont
le premier film était A L’est d’Eden),
artificiellement vieillie, est une Ella Garth inoubliable. On réduit
(tout en saluant) la direction d’acteur chez Kazan à l’exacerbation
et la violence des sentiments. C’est oublier un peu vite qu’il
ne s’est jamais reposé sur des recettes, qu’il a
constamment poussé l’acte de jouer dans des directions
multiples, voire opposées. Le Fleuve sauvage
fait partie de ses œuvres où l’intériorisation
du jeu atteint des sommets émotionnels,
où
les corps et les regards valent mille discours. Si l’acteur, l’humain,
prévaut dans le cinéma de Kazan, il n’éclipse
en rien la beauté de sa mise en scène. Si le réalisateur
se méfie souvent des mouvements d’appareil, préférant
de simples champs/contrechamps pour accentuer la continuité dramatique,
favorisant constamment les gros plans, il n’en demeure pas moins
que ses films ont l’évidence de la beauté. Kazan
excelle lorsqu’il film des décors naturels, tels le Mississipi
de Baby Doll, la Nouvelle-Orléans de Panique
dans la rue, Hoboken de Sur les quais. Ici,
dans un scope magnifique qui lui permet de jouer admirablement sur la
palette de couleur de l’automne, il capte toute l’ambiance
du Tennessee, la lumière changeante des journées. Les
couleurs sont véritablement sublimes, flamboyantes. Les derniers
rayons de lumière baignant le visage de Carole, la fine lueur
d’une aube ou d’un crépuscule, la danse de la pluie
sur une fenêtre deviennent des tableaux d’un lyrisme hors
du commun. Kazan filme des plans très larges qui semblent aspirer
les acteurs et les fondre dans le décor, liant irrémédiablement
les hommes à la nature par une savante utilisation de la profondeur
de champ.
L’homme et la nature. L’homme et la religion, la sexualité.
L’homme dans son rapport au monde, à l’Histoire…
Kazan en explore toute les facettes, le lie inextricablement à
la société qu’il habite et qu’il incarne.
On est véritablement devant le regard d’un artiste qui
voit et décrypte le monde. Durant toute sa carrière, Kazan
n’a jamais perdu ce désir d’explorer le monde. Il
se renouvelle de film en film, se met en danger, détruit des
structures qu’il avait mis en place, contredit des discours qu’il
avait fait siens. Il n’y a aucun acquis sur lesquels Kazan se
repose. Il se remet en cause, remet en cause ses idéaux. Si l’homme
est complexe, avec ses zones d’ombres et ses choix difficiles,
il en est de même de son œuvre, hétéroclite,
traversée de courants divers et contradictoires. Quand il passe
du théâtre (il était le maître de Broadway
dans les années 40 et 50, mettant en scène les pièces
les plus reconnues d’Arthur Miller ou Tennessee Williams) au cinéma,
puis du cinéma à la littérature, l’homme
semble toujours repartir de zéro, se chercher et chercher à
comprendre le monde et les hommes.

Kazan est certainement parmi les plus grands génies du septième
art, un cinéaste dont l’influence prodigieuse se fait constamment
ressentir. On ne peut qu’être ébloui par l’œuvre
de l’homme, par son honnêteté d’artiste, son
courage, son constant désir d’évoluer, de rechercher.
Kazan, immense metteur en scène de théâtre, immense
cinéaste, immense écrivain, est de ces hommes qui changent
notre vision du monde, et peut être le monde lui-même.
* Si Kazan est son propre producteur, c’est bien la Fox qui finance
et distribue le film. Le Fleuve sauvage fut très
mal distribué, et la compagnie ne désirait même
pas le sortir en Europe. Il fut visible pendant près de vingt
ans uniquement dans des copies en 16 mm. Il faut saluer Carlotta pour
la sortie en salle qui précéda cette édition dvd.
** On peut remarquer Barbara Loden qui trouve ici son premier rôle
au cinéma.