"Je
crois que mon premier film est Viva Zapata
; tous ceux qui sont avant, je ne les aime pas. De tous
les films que j’ai faits, c’est sûrement
un de ceux qui me sont le plus cher" dira à
plusieurs reprises le réalisateur. Il est évident,
connaissant un peu Kazan, que ce film lui est très
proche et qu’il aborde alors des sujets qui lui tiennent
à cœur : un film de gauche comme il se plait
à le décrire, mais une gauche non-autoritaire
et surtout pas dictatoriale comme la gauche stalinienne
qu’il a en horreur et qui le poussera à dénoncer
ses camarades communistes à la ‘Commission
des Activités Anti Américaines’. De
plus le personnage de Zapata est un homme ayant les mêmes
doutes que lui à ce moment de sa vie puisqu’il
s’agit de l’époque où justement
le réalisateur s’embourbe dans cette ‘fameuse’
affaire, de triste mémoire. Mais nous n’allons
pas relancer le débat, Kazan s’étant
lui-même expliqué sur le sujet avec beaucoup
de sincérité et à de très nombreuses
occasions. Continuons donc à le laisser parler de
la genèse de son huitième long métrage
à travers l’interview qu’il a accordé
en 1971 à Michel Ciment pour son livre ‘Kazan
par Kazan’.
"Il y a beaucoup de choses à
l’origine de Viva Zapata, mais ce fut d’abord
mon idée. J’étais allé dire à
Steinbeck que je pensais à cet homme. Et John s’empara
soudain du projet avec vigueur, cela l’intéressait.
Mais il y avait quelque chose de plus profond et peut-être
d’à peine conscient chez nous : nous cherchions
tous deux une façon d’exprimer ce que c’était
d’être de gauche et progressiste tout en étant
antistalinien. Je crois que quelque part au fond de moi
j’avais toujours cherché un sujet comme ceux
des grands films soviétiques que j’aimais dans
les années 30. J’avais depuis 1935 l’idée
de faire un film sur Zapata, depuis que j’avais entendu
parler de lui au cours d’un voyage à Mexico.
Son dilemme tragique nous intéressait : une fois
qu’on a pris le pouvoir grâce à la révolution,
que faire du pouvoir et quelle sorte de structure construire
?"
Avec un tel sujet, le risque était
grand de retomber sur les hagiographies académiques
des années 30, dont William Dieterle s’était
fait le spécialiste à la Warner, pétries
de clichés et de bons sentiments, intéressantes,
parfois réussies mais dans l’ensemble guères
passionnantes. Connaissant les films américains ayant
pour toile de fond historique le Mexique, Kazan s’aventurait
aussi en terrain miné. Dans le genre, et avant le
sublime Vera Cruz de Aldrich, nous n’avions
pas grand chose à nous mettre sous la dent si ce
ne se sont entre autres le terne Viva Villa de
Jack Conway ou inversement, le lourdement symbolique Dieu
est mort de John Ford, complètement figé
dans un formalisme outrancier. Les deux écueils sont
évités avec talent grâce à la
sincérité et à la conviction de John
Steinbeck et Elia Kazan qui croient dur comme fer à
leur sujet et qui nous offrent un film intelligent, passionnant
et surtout très moderne dans sa mise en scène
pleine de vitalité. Ils offrent ainsi une nouvelle
respectabilité aux biographies ayant sombré
la plupart du temps dans la médiocrité et
brossent le portrait d’un être humain avec ses
faiblesses, tout le contraire d’une apologie comme
par exemple l’a très bien fait Walsh avec La
charge fantastique, transfigurant la réalité
historique en nous donnant un portrait enthousiasmant du
pourtant peu fréquentable général Custer.
Viva Zapata débute par
une scène d’une concision extrême nous
plongeant d’emblée dans ce tourbillon historique
très remuant allant de 1909 à 1919. Elle voit
Porfirio Diaz recevoir une délégation de péons
venue se plaindre des mauvais traitements que leurs font
subir les grands propriétaires terriens. La manière
qu’à Diaz de nommer les paysans "My children"
montre le paternalisme qu’utilise le dictateur envers
son peuple avec un cynisme assez ‘réjouissant’.
Au moment de quitter le palais présidentiel, après
que le despote leur ait demandé de s’armer
de ‘patience’, un péon aux paupières
lourdes s’avance et explique que les paysans ne peuvent
plus être patients, les récoltes ne pouvant
pas attendre que des lois soient votées ou que des
décisions soient discutées. En gros plan,
on voit alors Diaz s’emparer de la feuille sur laquelle
sont inscrits les noms des hommes du groupe et entourer
celui de ce paysan prénommé Zapata qui pourrait
très vite devenir un fauteur de trouble. La scène
suivante montre une troupe de paysans affamés, venue
voler de la nourriture dans les champs des grands propriétaires,
se faire tout simplement massacrer à la mitraillette
et au sabre. En seulement deux séquences, nous savons
que nous ne sommes pas en présence d’un film
insipide et ordinaire mais la modernité et l’exaltation
de la mise en scène de Kazan nous sautent littéralement
à la figure : montage sec et violent, travellings
très rapides, précision des cadrages ou tremblement
de la caméra, musique assez avant-gardiste de Alex
North (espèce de brouillon de sa superbe partition
d’un film contant la vie d’un autre ‘révolutionnaire’
: Spartacus), compositions picturales à
la fois très recherchées mais jamais figées…Nous
sommes prêts à continuer à suivre Kazan
les yeux fermés dans le portrait qu’il brosse
de cet homme qu’il ne nous a pour l’instant
fait qu’entrapercevoir.
Les jalons sont maintenant posés
et nous n’allons plus quitter Marlon Brando, magnifique
dans le rôle de cet homme paradoxal, révolutionnaire
malgré lui, jamais manichéen, plus humain
et instinctif qu’héroïque, un homme qui
commettra des erreurs pour avancer : "Je ne suis pas
la conscience du monde." Et dans le même temps
nous faisons connaissance avec Eusemio, son frère,
interprété avec truculence par Anthony Quinn
qui obtiendra à l’occasion l’oscar très
mérité du meilleur second rôle, et avec
Fernando Aguire, un aventurier-journaliste assez trouble
et inquiétant, émissaire de Madero, chef de
l’opposition à Diaz, que joue avec talent l’acteur
au visage si sévère, Joseph Wiseman, qui sera
surtout connu par la suite pour avoir tenu le rôle
du Docteur No dans la première aventure de l’espion
le plus connu de la planète. Cette scène dans
laquelle nous découvrons tous ces personnages, se
déroulant dans les montagnes mexicaines où
nos héros se cachent, est encore une fois splendidement
filmée, montée, découpée et
les images possèdent une grande force poétique
et lyrique. Et c’est maintenant au tour du personnage
féminin de venir sur le devant de la scène,
la fille d’un grand propriétaire dont Zapata
est amoureux : Josefa que joue avec beaucoup de retenue
Jean Peters. Même si Samuel Fuller saura encore mieux
utiliser ce merveilleux visage dans le superbe Le port
de la drogue, elle se révèle ici très
bonne actrice. Pour en finir avec un casting vraiment bien
choisi, il faudrait aussi ne pas oublier Frank Silvera dans
un emploi très court mais oh combien marquant, celui
du redoutable Huerta avec son crâne rasé, son
cigare et ses petites lunettes, qui donne, dès sa
première apparition, des frissons dans le dos.
Une fois les personnages présentés
et les éléments bien en place, ce ne seront
plus qu’une succession de moments forts, de scènes
presque toutes aussi réussies les unes que les autres,
la première mémorable étant celle de
la capture de Zapata et sa délivrance dans les instants
qui suivront par le regroupement de tous les paysans au
fur et à mesure de l’avancée de la colonne
de soldats conduisant le prisonnier en ville. Une scène
que Kazan rend la plus puissante possible par une remarquable
utilisation de tous les éléments cinématographiques
à sa disposition : une sorte de ‘climax’
amené par une parfaite combinaison de la photo, de
la musique, de la mise en scène et du montage. Plus
l’escorte avance, plus les paysans qui les suivent
grossissent leur rang jusqu’à représenter
une véritable armée dix fois plus nombreuse
que la milice. Parmi les autres scènes qui restent
inoubliables, citons celle de l’exécution de
Madero par Huerta, se déroulant de nuit dans un climat
à la limite du fantastique grâce à des
éclairages et une lumière quasi expressionnistes.
Même si tous ce qui se déroule
sous nos yeux n’est pas ennuyeux une seule seconde
par la richesse du scénario de Steinbeck, nous aurions
bien voulu que le réalisateur s’arrête
quelques secondes sur les moments de calme, les instants
de la vie de tous les jours de ces héros qui nous
auraient été alors certainement encore plus
proches. Et puisque nous en sommes aux quelques récriminations,
nous pourrions citer la scène de la nuit de noces
au cours de laquelle Brando doute de lui. A cet instant
l’acteur ‘pose’ un peu, il intériorise
beaucoup trop et n’arrive pas à se sortir de
son jeu trop ‘actors studio’. Finissons d’émettre
les dernières réserves dans ce paragraphe
qui leurs est consacrées en avouant que nous sommes
aussi un peu frustrés par le manque de moyens mis
à la disposition de l’équipe de tournage,
ceci étant surtout visible dans les scènes
de combats où le nombre de figurants fait assez pâle
figure et qui empêche ses séquences de posséder
l’ampleur et le souffle qu’elles auraient peut-être
eues si Kazan avait réalisé son film dans
sa période lyrique du début des années
60. Au lieu de nous montrer le début de chaque scène
de bataille, Kazan aurait éventuellement dû
faire comme le fera Mankiewicz onze ans plus tard pour Cléopâtre,
à savoir, ne pas nous allécher par un début
de scène spectaculaire mais la faire raconter par
un personnage y ayant participé. Mais ces quelques
réticences ne sauraient faire de l’ombre à
ce très beau film ; ceci est très vite oublié
car nous en arrivons à la méditation sur la
révolution, sa nécessité et la difficulté
de rester à la hauteur de ses idéaux une fois
au pouvoir : réflexion absolument passionnante sur
la morale révolutionnaire, abordant alors les cent
problèmes idéologiques qui tournent autour
de la démocratie et de la responsabilité du
pouvoir.
"On se fie à nous tant que
nous tenons nos promesses mais pas plus", "La
paix est la vraie difficulté", "Un peuple
fort est la seule chose durable : un bon chef n’existe
pas, il abandonne ou change", "Notre cause est
une terre non une idée abstraite", "Un
homme fort affaiblit un peuple ; un peuple fort n’a
pas besoin d’homme fort."… Autant de phrases
qui donnent un rapide aperçu de ce qui nous est proposée
alors. Où l’on voit Pancho Villa préférer
retourner à ses saines occupations plutôt que
de continuer à s’occuper de politique et rester
Président ; où l’on voit Emiliano Zapata
se comporter comme Diaz au début du film lorsqu’il
reçoit à son tour une délégation
de paysans et entourer le nom d’un péon un
peu trop emporté ; où l’on voit Zapata
se comporter en bourreau envers un de ses hommes les plus
sincères sur le simple fait d’avoir entendu
dire que celui-ci avait discuté avec l’ennemi
; où l’on voit Eusemio voler les terres aux
paysans pour lesquels il s’est battu… Le film
pose de nombreuses questions auxquelles Kazan a l’intelligence
de ne pas répondre mais simplement de nous donner
des pistes pour susciter la réflexion. Nous ne sommes
donc pas devant un film à thèse mais bien
en face d’un hymne vigoureux au combat pour une vie
meilleure et à la révolution en tant qu’idéal,
une épopée lyrique et poétique plus
que symbolique, d’une beauté formelle saisissante
et d’une grande force dramatique. Kazan n’est
pas assez naïf pour croire qu’une révolution
va amener de grands changements mais il nous dit que la
société ne progressera que par des révolutions
permanentes, "lentement mais sûrement" comme
dira Madero. Quand notre héros vient à se
faire assassiner par l’homme de gauche ritualiste
et impitoyable, un vieux soldat lui rétorque "Un
homme mort peut-être, mais un ennemi terrible : ce
n’est plus un homme maintenant mais une idée
qui se propage". Zapata meurt en héros et martyr.
Malgré qu’il ait eu
du mal à imaginer Brando pour ce rôle, Zanuck
fit entièrement confiance à Kazan et le résultat
terminé lui plût assez jusqu’à
ce que le film sorte et soit un fiasco total. Brando se
fit souffler l’oscar par Gary Cooper pour Le train
sifflera 3 fois et quand le film se mit à perdre
de l’argent, Zanuck, ainsi que la Fox, se mirent à
le détester et à ne surtout rien faire pour
le relancer, préférant au contraire le laisser
retomber dans l’oubli. En Turquie, en Grèce,
et dans d’autres pays connaissant des problèmes
identiques à ceux des paysans du film, il fut à
l’inverse accueilli avec enthousiasme. Donnons-lui
alors nous aussi une seconde chance grâce au DVD et
laissons le mot de la fin à Kazan lui-même.
"J’avais été influencé par
Eisenstein et Dovjenko mais j’avais enfin digéré
ces influences, je ne pensais jamais à eux pendant
le tournage. J’utilisais les plans éloignés
que j’avais découvert chez Ford mais de façon
créatrice alors que je les avais employés
mécaniquement dans Panique dans la rue,
parce que, dans Viva zapata, j’aimais le
sujet".