Le
sujet narré
de cette façon est extrêmement réducteur
quand on connaît l’immense richesse et toutes
les beautés que recèle ce chef d’œuvre.
« Je tiens 3h10 pour Yuma pour mon meilleur western
: j’ai essayé de créer un nouveau style
dans la manière de raconter une histoire et j’y
suis parvenu, du moins je le pense » disait Delmer
Daves lors d’un entretien de 1960 avec Bertrand Tavernier.
Il serait difficile de ne pas lui donner raison et il ne
serait pas non plus faux d’affirmer qu’il s’agit
certainement de son meilleur film.
Cinquième incursion de Daves dans
le genre, ce film est typique de ce qu’on a appelé
dans les années 50, le ‘sur-western’,
westerns dont l’intrigue et la description des personnages
s’éloignaient des schémas traditionnels
pour tendre vers le drame psychologique, voire même
psychanalytique (Le gaucher d’Arthur Penn).
Le dépouillement et le classicisme rigoureux de l’adaptation
par Halsted Welles du roman d’Elmore Leonard (Jackie
Brown) mettent ici en valeur les tensions et les conflits
psychologiques des personnages. Le scénario est exemplaire,
injectant dans une intrigue linéaire et somme tout
assez banale des éléments du film noir, créant
un habile suspense autour de quelques lieux et par une habile
concentration du temps, et enfin, décrivant avec
la même richesse et la même humanité
une dizaine de personnages tous aussi fouillés les
uns que les autres.
Mais ce western est aussi une fable. De
très nombreuses scènes ont pour témoins
des enfants et sont filmées à leur hauteur
par l’intermédiaire de légères
contre plongées : les personnages sont ainsi vus
malgré leur complexité, avec une certaine
naïveté, faisant de ceux-ci des modèles
soit d’honnêteté (le fermier), de perversité
(le bandit), de féminité (La barmaid) ou d’humanité
(la mère). Le débat sur la responsabilité
du citoyen, sa place et son devoir face à la violence
ou devant une situation critique pourrait être le
sujet de réflexion le plus important du film. Le
fermier, après avoir déjoué les ruses
physiques et psychologiques du hors la loi, doit en dernier
ressort trouver une obligation morale à sa mission
(« Les gens ont le droit de vivre en paix »)
pour conserver un semblant de fierté et résister
à la tentation du méphistophélique
bandit. Ce dernier, homme intelligent, ne cesse de chercher
la faille qui lui rendrait sa liberté mais peu à
peu son gardien le séduit par son incorruptibilité.
Une réflexion aussi sur la droiture, l’héroïsme,
l’honnêteté qui n’est pas sans
rappeler Le train sifflera trois fois mais avec une émotion
ici bien plus forte.
SPOILER : Le final symbolique et bouleversant,
qui a un peu étonné à l’époque,
est à la fois profondément optimiste et assez
amoral mais reflète assez bien les idées sincères
d’un des réalisateurs hollywoodiens les plus
profondément humains. Après avoir été
ennemi durant toute la durée de leur périple
commun, le bandit sauve la vie du fermier en acceptant de
se laisser emprisonner. « De toute façon, il
me sera facile de m’évader de la prison de
Yuma ». Sur quoi le fermier lui rétorque que
ça ne lui ferait rien et qu’alors, ce ne sera
plus son problème. Les deux hommes ont appris à
s’apprécier et ne pas se juger ; une fois accompli
son travail qui lui permet, grâce à la prime,
de rendre le bonheur à sa famille, le fermier peu
rancunier et sans aucun esprit de vengeance aime à
croire que son ennemi ne sera pas condamné. Pour
sceller cette réconciliation et l’apaisement
des esprits, les vannes célestes s’entrouvrent
pour laisser tomber sur la terre aride une pluie bienfaisante,
symbole de renaissance. Conclusion assez étonnante
pour un western qui finit de le faire entrer parmi les plus
originaux du genre. FIN DU SPOILER
N’oublions pas le travail des acteurs
car l’interprétation est constamment admirable.
Van Heflin reprend le personnage de fermier non-violent
et fier qu’il interprétait dans L’homme
des vallées perdues mais en lui donnant encore
plus de consistance. Glenn Ford trouve ici l’un de
ses rôles les plus complexes, tour à tour enjôleur,
sympathique, pervers, haïssable ; il excelle dans tous
ces différents registres. Richard Jaeckel possède
lui aussi une présence incroyable. Mais il faudrait
surtout s’arrêter sur les deux personnages féminins
grâce auxquelles le film atteint un étonnant
degré d’émotion. Les actrices composent
ici des personnages inoubliables, d’une richesse rarement
égalée en si peu de temps de présence.
Elles seront toutes deux dans les plus belles scènes
du film : Leora Dana, la mère et épouse aimante,
dans ce happy end miraculeux et profondément émouvant
que n’aurait pas renié Frank Capra ; Felicia
Farr (actrice fétiche de Daves), l’ancienne
chanteuse de cabaret, dans le morceau de bravoure apaisé
et lyrique du film, cette fameuse scène de séduction
et d’amour dans le bar avec Glenn Ford juste avant
son arrestation : une scène à la fois sensuelle
(les gros plans sur les deux visages) et pudique (le couple
sortant de l’arrière salle après avoir
fait l’amour, la femme relevant sa coiffure et l’homme
rehaussant son ceinturon). Rien que pour ces deux moments,
le film mériterait d’être gravé
à jamais dans les mémoires même si tout
le reste est également admirable (La scène
du repas de famille avec le bandit, celle de la joute psychologique
dans la chambre d’hôtel, celle sèche
et violente de la mort de Henry Jones…).
Mélange de classicisme et de modernité,
cette fable morale est passionnante de bout en bout grâce
aussi à une mise en scène très travaillée.
Abandonnant le cinémascope et le technicolor qu’il
maîtrisait à merveille, Daves n’en perd
pas pour autant son lyrisme et son talent de paysagiste.
Sa sincérité et sa profonde sensibilité
permettent au film de rester constamment émouvant
malgré le formalisme pointilleux et voulu de sa mise
en scène. La photo en noir et blanc de Charles Lawton
Jr est absolument magnifique et ses cadrages frisent la
perfection. Une figure de style récurrente revient
tout au long du film : des travellings verticaux, ascendants
surtout, qui partent d’un gros plan pour monter et
nous offrir des plans d’ensemble de toute beauté.
Quand on sait que ses amples mouvements de caméra
sont soutenus par les deux sublimes thèmes d’une
des plus belles partitions de George Duning, des frissons
de bonheur nous reviennent rien que d’en parler.
Pour remettre à l’honneur
ce réalisateur très discret, un peu oublié
aujourd’hui, n’ayons pas peur d’aller
jusqu’à affirmer que ce film est l’un
des dix plus beaux westerns de l’histoire du cinéma,
l’un des plus purs et des plus émouvants.