A propos de Nice
(1930 – 23’ – NB muet)
Réalisation de Jean Vigo et Boris Kaufman
Scénario : Jean Vigo
Première présentation : 28 mai 1930
Sortie : septembre 1930
Accompagnement musical : Marc Perrone (musiques de Maurice Jaubert)

La natation par Jean Taris, champion de France (1931 – 9’ – NB)
Collection Le Journal Vivant, GFFA (Gaumont-Franco-Film-Aubert)
Réalisation : Jean Vigo
Directeur artistique : Constantin Morskoï
Opérateurs : G. Lafont et Lucas

Zéro de conduite (1933 – 65’ – NB)
Réalisation et Scénario : Jean Vigo
Collaborateurs : Albert Riera, Henri Storck, Pierre Merle.
Prises de vue : Boris Kaufman
Musique : Maurice Jaubert
Paroles : Charles Goldblatt
Producteur : Jacques Louis-Nounez
Distribution : GFFA
Interprétation : Jean Dasté, Robert le Flon, Du Verron, Delphin, Louis Lefebvre, Gilbert Pruchon, Coco Goldstein, Gérard de Bédarieux, Léon Larive, Mme Emile, Louis de Gonzague-Frick, Rafa Diligent…
Première présentation : 7 avril 1933 – Interdit
Sortie publique : novembre 1945

L’Atalante (1934 – 85’ – NB)
Réalisation : Jean Vigo assisté de Albert Riera, Pierre Merle.
Adaptation et dialogues : Jean Vigo d’après un scénario de Jean Guinée.
Prises de vue : Boris Kaufman
Musique : Maurice Jaubert
Paroles : Charles Goldblatt
Montage : Louis Chavance
Maquillage de Michel Simon : Chakatouny
Producteur : Jacques Louis-Nounez
Distribution : GFFA
Interprétation : Dita Parlo, Jean Dasté, Michel Simon, Gilles Margaritis, Louis Lefebvre, …
À noter la participation de Pierre Prévert, Jacques Prévert, et Paul Grimault.
Première présentation : 24 avril 1934
Sortie publique sous le nom de « Le chaland qui passe » : septembre 1934
Sortie publique sous le nom de l’Atalante : 30 octobre 1940



Zone 2 PAL
Editeur
: Gaumont
Distributeur : GCTHV
Année de sortie : 2001
Format des films : respecté 1 :33 4/3


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Il y a un mystère Jean Vigo,
c’est certain. Et ce n’est pas le coffret de l’intégrale publiée par Gaumont qui va le lever. C’est tant mieux, car le secret de la création artistique est, à mon sens, sûrement l’un des plus fascinants, et sa quête participe de la cinéphilie.
Tout au plus, ce coffret nous aide-t-il à prendre la mesure de ce qu’est le génie, de ce que veut dire ‘être en avance sur son temps’, de la notion d’influence, et c’est déjà pas mal !
Ce coffret est l’histoire d’un paradoxe : un éditeur qui réhabilite à grand frais une œuvre qu’il s’acharna pourtant à tenter de faire disparaître. Pour des raisons commerciales ? Jean Vigo est loin d’attirer les foules. Alors ? Par la ténacité de sa fille, Luce Vigo, qui comme la fille de Tati, a voué sa vie à la reconnaissance de ce père qu’elle n’a quasiment pas connue ? Sûrement, mais ce n’est pas la seule raison. Aussi étonnant que cela puisse sembler, il y aurait, chez Gaumont, actuellement, des gens qui font un vrai travail d’édition, qui considèrent que cette vénérable maison possède une partie du patrimoine mondial du cinéma, qu’il faut contribuer à diffuser. Et Vigo est le symbole de l’avant-garde au cinéma, influence avouée ou non de nombre de réalisateurs de toutes nationalités, grâce à ce diamant mal taillé qu’est l’Atalante.


Ce n’est pas un hasard
si l’Atalante figure dans quasiment tous les classements des meilleurs films jamais tournés, établis par les critiques et les instituts de cinéma à l’étranger. Ce film est un symbole de la cinéphilie, à travers les ciné-clubs qui ont permis sa diffusion (mutilée certes, mais régulière) et grâce, notamment, à Henri Langlois, créateur de la Cinémathèque et grand exégète du film, qui alla jusqu’à se créer sa propre version du film en insérant des rushes en sa possession !


Les films de Vigo exercent une fascination indéniable et indéfinissable. Leur liberté de conception se ressent jusque dans l’appropriation que chacun peut se faire de cette œuvre réellement fulgurante. C’est d’ailleurs la première chose qui frappe quand on voit un film de Vigo. C’est un cinéma énervé, vibrant, plein de révolte. C’est un cinéma incandescent qui dégage une énergie à la fois salvatrice et destructrice.

Tous les témoignages concordent. Jean Vigo était un homme débordant de rage, de vie, d’énergie, d’humour, malgré une santé extrêmement fragile. On peut même se demander s’il n’a pas voulu inconsciemment fixer toute son énergie créatrice sur pellicule, comme s’il savait que son temps lui était compté. François Truffaut, dans une interview accordée à Eric Rohmer pour la télévision scolaire (que l’on trouvera sur le 1er DVD), s’interrogeait sur l’évolution probable de la carrière de Vigo. Aurait-elle évolué vers une esthétique formelle ou vers un cinéma dépouillé allant à l’essentiel ? Sans doute un mélange des deux. C’est en tout cas ce que lui font supposer la vision des rushes de l’Atalante. Nous ne le saurons jamais, et le mystère Vigo restera donc entier.

Quatre films, à peine trois heures de projection, et vous aurez vu l’intégrale de l’œuvre de Vigo. Moins de trois heures et pourtant on peut parler d’œuvre, de style, on peut gloser comme si cette filmographie était dix fois plus importante. C’est dire la densité, l’intensité, l’audace du matériel. C’est dire les sentiments, les émotions, les analyses que peuvent générer ces chef-d’œuvres.

Pour prendre conscience du style Vigo il est quasi impératif de considérer son œuvre dans sa chronologie. Il est aussi nécessaire d’avoir à l’esprit que c’est le fils d’un anarchiste notoire et mort en prison. Cela joue un rôle essentiel dans l’origine du ton libertaire de sa courte production. Il faut aussi tenir compte que la production cinématographique de son temps est très ‘populaire’ et ‘commerciale’. L’époque n’est pas à la création mais au divertissement de masse, au bon gros mélo ou au comique troupier.

Passionné de cinéma, Vigo a fondé un ciné-club à Nice pour y projeter de "meilleurs films"… Par exemple, il s’enflamme publiquement pour Un chien Andalou de Buñuel, qu’il qualifie de cinéma social. Truffaut le qualifie d’un "des premiers cinéastes de vocation".

En 1930, Vigo rencontre Boris Kaufman avec qui il va mettre presque aussitôt en chantier un court métrage sur la ville, intitulé A propos de Nice. Kaufman ( 1902-1980), frère du cinéaste russe Dziga Vertov, fera carrière aux Etats-Unis et recevra un Oscar pour Sur les quais. Il travaillera essentiellement comme chef opérateur pour Kazan et Lumet.

Il est difficile de décrire ce film sans être extrêmement réducteur. Reportage ? Déambulation ? Critique sociale ? Poème ? Film expérimental ? Film d’étude ? Tout cela à la fois sans doute, mais surtout une profession de foi : le cinéma est un moyen d’expression et les auteurs de A propos de Nice apprennent, et réinventent en même temps, son langage. On est frappé par l’originalité de ces images, par une construction syncopée très efficace, par la crudité de la confrontation des images de cette bourgeoisie oisive, imbue d’elle-même, et du populo qui vit dans la joie, la crasse et la misère quelques rues plus loin. Lors de sa présentation au Vieux Colombier, à Paris, le film fut accueilli sous les huées et les sifflets tandis que certains, qui feront bientôt partie du futur ‘clan Vigo’, crient leur enthousiasme. Dès les premières secondes du film (un plan quadrillé d’une vue aérienne de Nice) on sent que cet à propos va être différent. Il est certain que le film n’a rien d’académique comme l’atteste ce plan où une jeune femme de bonne famille assise dans un siège (sur la Promenade des anglais ?) est montrée dans plusieurs tenues successives jusqu’à finir totalement nue ! On voit déjà que Vigo n’a aucun complexe dans son rapport au corps, c’est même - on le constatera dans l’Atalante - un réalisateur charnel qui filme admirablement la peau, comme le signale, à fort juste titre, Truffaut à Rohmer dans l’interview sus-citée. A l’origine le film est muet, mais Luce Vigo a la bonne idée de demander à l’accordéoniste Marc Perrone de mettre en musique la version qui nous est présentée ici. Ce dernier fait le bon choix : reprendre des compositions de Maurice Jaubert, le musicien attitré de Vigo (il a aussi écrit la musique d’hôtel du Nord et de quelques autres chef-d’œuvres du cinéma français d’avant guerre). On verra plus loin l’importance de la musique de Jaubert dans les films de Vigo. Il faut bien constater que A propos de Nice est un laboratoire d’idées qui annonce une œuvre exceptionnelle et avant-gardiste. Vigo ne va pas tarder à le démontrer… à ses dépends.

Le second film de Vigo, qu’il signe tout seul, est un court-métrage de commande. Il s’agit d’un documentaire sur la natation, mettant en scène un nageur célèbre de l’époque, Jean Taris. Ce court-métrage est intéressant à plus d’un titre car il montre comment un metteur en scène de talent peut imprimer sa patte sur un matériau à priori peu malléable et très formaté (le documentaire en question fait partie d’une série destinée à être diffusée en première partie de programme). Travail sur le son et les bruitages (et ce, malgré la faiblesse des possibilités techniques de l’époque), intelligence du montage, beauté formelle des images, font de ce travail à priori impersonnel, une œuvre poétique et esthétique où Vigo montre à nouveau le talent qu’il a à filmer un corps dans sa force, sa souplesse et sa sensualité.

Comme nous l’avons évoqué plus haut, un certain nombre de personnes (dont Pierre Merle, Albert Riera, Henri Stork, le journaliste Charles Goldblatt, futur parolier des chansons de l’Atalante…) vont constituer le clan Vigo et c’est à l’occasion du tournage de son premier long métrage (65 minutes) que ce clan va se concrétiser. Vigo est un homme de rencontres. Il va avoir la chance de rencontrer quelqu’un qui va croire totalement en lui et voir le génie sous-jacent dans A propos de Nice. Ce mécène (on ne peut pas l’appeler autrement au vu de ce qui va arriver) est un dénommé Jacques Louis-Nounez qui exècre l’académisme du cinéma de cette époque. Il va financer zéro de conduite dont il trouve le scénario formidable.

Zéro de conduite raconte la conspiration fomentée, pour combattre l’ennui et se révolter contre l’autorité, par quatre adolescents (Caussat, Colin, Bruel et Tabard) à l’occasion de la fête officielle d’un pensionnat de province. Il s’agit d’un film sur l’enfance, tourné par un enfant à qui on a confié une équipe de tournage et des studios. Film au montage chaotique et décousu, dont on a parfois du mal à suivre la trame narrative (mais çà n’a pas beaucoup d’importance et çà ne gêne pas à la compréhension de l’histoire), c’est un monument à la gloire de la désobéissance dont le sommet, qui pourrait nous paraître bien anodin aujourd’hui, est cette séquence où le jeune Tabard dit ‘Merde’ à l’autorité. Ceci dit, malgré un côté potache très prononcé, les différents regards du réalisateur sur la morale, l’autorité, la religion, (ainsi que l’évocation sans équivoque de la pédophilie) sont d’une acuité confondante et d’une audace rarement égalée.

Zéro de conduite est un film qui a manifestement inspiré bien des cinéastes. On en donnera un exemple parmi d’autres. Vigo, montre rarement ses propres influences. Il fera un hommage amusant à Charlie Chaplin par l’intermédiaire du personnage du surveillant incarné par Jean Dasté (que l’on retrouvera dans le rôle du marinier, dans l’Atalante) imitant Charlot dans la cour de récréation. Mais, il est quasi évident que ce personnage lunaire habillé d’un pardessus gris et d’un chapeau, gaffeur, légèrement obsessionnel, est l’archétype de Monsieur Hulot.
Zéro de conduite est aussi un film de transition entre le muet et le cinéma parlant.
Le film commence par une très belle séquence muette dans le train, où deux jeunes pensionnaires comparent les différents jeux qu’ils ont amenés avec eux pour la rentrée des classes. Vigo nous montre qu’il connaît les conventions du muet et qu’il sait en jouer avec vivacité et humour, la séquence se termine sur un bruitage du train qui surprend le spectateur.
Les techniques de sonorisation viennent d’arriver en France et Vigo n’aura aucun mal à s’en emparer, osant les expérimentations les plus variées avec les moyens du bord, ce qui donnera une bande son étonnante mais malheureusement fort abîmée à l’arrivée. Pendant longtemps, les versions que l’on a pu voir dans les Ciné-club (ou à la télévision où Zéro de conduite n’a guère été diffusé avant minuit) étaient à la limite de l’audible. C’est sûrement un des prétextes qui ont justifié la diffusion restreinte de Vigo à la télévision, empêchant ainsi toute reconnaissance par un large public. Même si Lobster Films (société de restauration connue d’une grande partie des cinéphiles) a fait, une fois de plus, un travail incomparable pour nous redonner un confort d’écoute, il faudra encore rester attentif. On pourra, malgré cela, remarquer les qualités de la bande son, et surtout les judicieuses ponctuations musicales de Maurice Jaubert indissociables du film (ce sera encore plus vrai dans l’Atalante), notamment la modernité de l’illustration sonore d’un des sommets du film, la bataille de polochons dans le dortoir.

Cette scène d’anthologie résume presque toutes les qualités de ce film. Une certaine maladresse enfantine et un sens poétique indéniable, mais en même temps une grande maîtrise filmique. Mais aussi scène scandaleuse qui est sûrement pour beaucoup dans l’interdiction du film : non seulement il s’agit, sans aucun doute, d’une parodie de procession, mais l’un des plans laisse entrevoir brièvement, quoiqu’ assez clairement, un sexe d’adolescent sous la chemise de nuit qui se soulève.
Selon les témoins, la présentation du film est, c’est le moins que l’on puisse dire, houleuse ! Zéro de conduite ne sera jamais diffusé au public du vivant de l’auteur. Le film est frappé d’interdiction par la commission de censure qui réclame tellement de coupes que celui-ci déjà très court deviendrait totalement inexploitable. Il ne sera à nouveau visible qu’à la libération, en 1945.
Le Clan Vigo est consterné. Jean a fait un film extrêmement personnel où il y a mis beaucoup de sa vie et de ses convictions. La sanction est douloureuse. Jacques Louis-Nounez (qui adore le film) se retrouve avec une perte sèche dont beaucoup ne se relèveraient pas, or il insiste car il croit au talent de Vigo. Mais il décide (car il ne peut pas prendre le risque d’un second échec) de confier à l’enfant terrible un scénario très consensuel que l’on pourrait même qualifier d’un peu mièvre. Il sait que Vigo en tirera quelque chose de fort, mais au moins il compte se débarrasser des aspects politiques qui pourraient conduire la censure à frapper de nouveau.

L’Atalante est donc un film de commande. C’est une donne essentielle à la compréhension du film. Truffaut affirme même, dans l’interview télévisée déjà évoquée, qu’un film de commande en tant que deuxième film permet de révéler si le cinéaste a un véritable talent à exprimer ou si celui-ci n’est l’homme que d’un seul film. La réponse de Vigo à ce postulat est magistrale.
L’Atalante est un grand film libre. D’abord parce que Vigo va s’affranchir des contraintes du scénario avec des détournements de personnages et de situation non programmés. C’est un homme d’intuition qui sait réagir aux opportunités. Les aléas climatiques, par exemple, lui permettront de tourner des scènes où l’héroïne déambule en petites chaussures dans la neige, à la recherche d’un emploi, devant des portes d’usines qui ne s’ouvrent plus aux files de chômeurs. Malgré, un sujet lisse ne prêtant apparemment pas à la critique sociale, Jean Vigo ne laissera pas passer ce genre d’occasions de se raccrocher à la réalité.

Mais que raconte l’Atalante ? A priori, une histoire assez banale. Jean et Juliette se marient. Lui est marinier. Elle, n’a jamais quitté sa campagne. La jeune femme qui espérait l’aventure, découvre la vie relativement morne et réglée d’une péniche de fret, entrecoupée seulement par quelques intermèdes avec le Père Jules qui, séduit par ‘la patronne’, lui raconte sa vie exotique et aventureuse. A cause d’un séduisant camelot qui l’invite à découvrir les lumières de la grande ville, Juliette fait une escapade qui va provoquer son abandon par Jean, en proie à une jalousie qui le dévore, avant des retrouvailles annoncées. On pouvait tout craindre d’un tel sujet sur le couple et la jalousie : drame, pathos, larmes… très en vogue dans le cinéma contemporain de Vigo. C’est, bien entendu, tout le contraire que l’on obtiendra sur la pellicule : un film moderne, parfois surréel, fascinant par sa liberté de ton, poétique, mais surtout charnel. Cela a déjà été évoqué plus haut, et Truffaut est d’ailleurs frappé par la maîtrise de Vigo à filmer la peau, mais il fait preuve aussi d’une véritable audace dans une des scènes les plus sensuelles du film. Les deux amants sont séparés, lui dans la couchette de sa péniche, elle dans son petit lit en fer d’un petit hôtel minable. Et il filme les deux corps en parallèle faisant l’amour à distance. L’image et la musique sont à l’unisson pour une scène d’amour sublimée au véritable sens du terme. Est-il la peine de préciser que cette scène subira les coups de ciseaux d’Anasthasie (comme on nommait la censure à l’époque) ?

Comme on le sait, l’Atalante est l’archétype du film maudit. Non seulement il ne connaîtra aucun succès, mais il sera maintes fois mutilé et remonté au point qu’il était devenu difficile, après guerre, de voir le film plusieurs fois de suite dans une même version ! Le film sera même débaptisé et renommé du titre d’une ritournelle très en vogue à l’époque : Le Chaland qui passe. Baptême qui s’accompagnera du pire des sacrilèges : la musique envoûtante de Maurice Jaubert qui donne au film ce caractère hors du temps et poétique sera le plus souvent remplacée par le refrain de cette chanson à la mode.

Non seulement on a tenté de contraindre Vigo, en terme de scénario, mais la Gaumont réussit à lui faire imposer par le producteur, un monteur, Louis Chavance. C’est pendant le montage que Vigo épuisé par le tournage, s’alite pour ne plus se relever. Il aura toutefois le temps d’approuver (malgré les dissensions qui l’opposent à son monteur) un premier montage du film. Cette version sera retrouvée au début des années quatre-vingt-dix au British Film Institute. C’est celle que nous avons la chance de voir sur ce DVD, et qui est donc la plus proche de ce qu’aurait dû être l’Atalante pensée par Jean Vigo. C’est la raison principale pour laquelle le film comporte quelques petites longueurs ou redondances que Vigo aurait vraisemblablement écartées du montage final, mais ainsi, le film montre déjà tout son potentiel. On retiendra des scènes extraordinaires et qui marquent l’imaginaire du cinéphile avec notamment:
Le long ‘travelling’ sur la mariée en robe blanche qui traverse toute la péniche, puis la femme et ses enfants qui la regardent passer sur la berge (un plan qui fait irrémédiablement penser à la nuit du chasseur) ;
Le troublant rapport de séduction inconscient entre le père Jules et Juliette dans sa cabine, interrompu par le passage d’un chat ;
L’étonnante scène sous-marine où Jean plonge pour voir dans l’eau le visage de l’être aimé ;
La sensuelle scène d’amour évoquée plus haut ;
Et une scène finale réaliste, passionnée et sans pathos qui synthétise le style Vigo.

Ce qui surprend essentiellement lors de la première vision du film, c’est une certaine sécheresse dans le ton. Vigo ne s’embarrasse pas de dialogues inutiles et ne tourne pas autour du pot pour exprimer ce qu’il veut faire dire à ses personnages. Il laisse les sentiments s’exprimer (ou pas !) de la façon la plus naturelle possible. Pourtant, il n’hésitera pas à faire retourner des scènes jusqu’à l’épuisement de ses acteurs.


L’Atalante, œuvre poétique et emprunte de surréalisme est issue d’un travail rigoureux et perfectionniste qui a germé dans la tête d’un véritable cinéaste, qui non content d’innover, en terme de techniques de narration notamment (on attribue à George Stevens d’avoir été le premier à filmer un couple en plan très rapproché, dans Une place au soleil, mais vous verrez que Vigo l’avait déjà fait 20 ans auparavant), avait un talent de visionnaire, au sens premier du terme. Il a tenté d’imprimer sur la pellicule une certaine idée du cinéma, un plaidoyer pour un ‘cinéma social et vivant’ qui provoque l’intérêt. Oui, dès A propos de Nice, tout était déjà dit, il suffisait de le prouver. En deux films et deux court-métrage, la démonstration est éclatante et sans appel.


Packaging : très beau coffret carton épais. Elégant digipack à l’intérieur, illustré par de belles affiches et des photos esthétiques. Le livret d’accompagnement de 38 pages nous propose un intéressant texte de présentation de Truffaut, le texte d’introduction à A propos de Nice écrit par Vigo pour la diffusion du film au Vieux Colombier, à Paris, et une biographie concise mais assez précise, ainsi que les crédits des films. La maquette de l’ensemble est sobre, moderne, et élégante. Les menus des deux DVD sont à la hauteur de l’ensemble, joliment animés et sonorisés avec des ponctuations sonores issues des films ainsi que la musique de Maurice Jaubert. Très belle ambiance de l’ensemble.

Image : Quand on a connu les terribles versions diffusées en ciné-club ou à la télévision, on peut dire que la restauration des films est à la hauteur. On ne peut vraisemblablement pas faire tellement mieux étant donné l’historique des films… La compression sait se faire oublier, les contrastes sont parfaits… Un ‘floutage’ de l’image (surtout sur l’Atalante) montre qu’on a peut être un peu abusé du réducteur de bruit lors du complément de restauration pour le DVD (ce ‘floutage’ n’est pas visible sur les extraits de la version restaurée de 1990 dans les divers suppléments). Mais dans l’ensemble, une bien belle image pour des œuvres de cet âge et qui ont subi de terribles outrages.
A noter, à propos du format : l’image étant carrée, les films sont accompagnés de caches verticaux. Le problème, visible sur les génériques, est que l’image est légèrement rognée à gauche (plus qu’à droite apparemment).

Son : Ici, on est confronté à un parti pris esthétique que Serge Bromberg évoque dans le documentaire consacré à la restauration du son. Doit-on restaurer le son jusqu’à ce que celui-ci ne semble plus très naturel et soit, du coup, en complet décalage avec l’image ? ou bien faut-il préserver une partie des scories sonores pour conserver une atmosphère au film ? Difficile de trouver un équilibre apparemment.
Cela parait plutôt raté pour Zéro de conduite, où il faut être particulièrement concentré et attentif pour comprendre les dialogues (les chansons restent à la limite du compréhensible). Le son est très aigu, parfois criard, parfois saturé, et de niveau fluctuant.
Avis tempéré toutefois, par un gain sans commune mesure avec la bouillie sonore et inécoutable du film avant restauration.
Le pari est déjà plus en passe d’être gagné avec l’Atalante, où l’on peut parler véritablement de résurrection du film, tant il était devenu difficile d’en profiter dans des conditions décentes de diffusion, avant cette restauration sonore de 1990. Même si des saturations et des grésillements persistent, même si le son est parfois un peu étouffé, on peut suivre désormais l’Atalante avec un confort d’écoute jamais atteint jusque là.



Les suppléments
: Plus de quatre heures de suppléments, pour la plupart d’un grand intérêt. Ils sont thématisés et conçus pour apporter un éclairage sur le ‘Mystère Vigo’. Cette édition DVD qui se présente comme une œuvre complète annotée, donne une idée assez juste de ce que pourrait être une Pléiade du cinéma.



DVD1 :

Les suppléments d’ A propos de Nice.

Première version du film (Archives Jean Painlevé – 7’22’’)
5 séquences d’un premier montage du film nous sont présentées. Ces coupes traduisent assez bien la volonté d’efficacité et de pertinence de Jean Vigo.

Marc Perrone en concert (8’44’’)
Marc Perrone a repris les thèmes musicaux de Maurice Jaubert pour construire une musique d’accompagnement de A propos de Nice. Il explique sa démarche lors d’une projection publique du film qu’il va accompagner en direct. Ce court reportage illustre bien l’importance de la musique de Jaubert pour les films de Vigo.

Nice, à propos de Vigo par Manoel de Oliveira (1984 – 10’33’’)
A part une petite interview pas totalement dénuée d’intérêt de Luce Vigo, on se demande bien ce qui a pris aux auteurs du DVD d’inclure cet extrait (les dix dernières minutes) d’un documentaire de la série ‘Un regard étranger’. Est-ce pour donner une caution intellectuelle à Vigo, parce qu’il est signé Oliveira ? Cela parait bien futile…

6 photogrammes du film, sans intérêt majeur viennent compléter cette première section.


Les Suppléments de La natation par Jean Taris.

Actualités d’époque (1935-1936 3’18’’)
3 séquences d’actualités Gaumont pour situer Jean Taris et nous montrer qu’on pouvait se baigner dans la Seine à cette époque !

La dernière course de Jean Taris par Emmanuel Bove (2’06’’)
Mathieu Amalric lit un compte-rendu de la dernière course de Taris, rédigé par son contemporain, le romancier Emmanuel Bove. Beau texte dont les journalistes sportifs d’aujourd’hui feraient bien de s’inspirer.


Les Suppléments de Zéro de conduite.

Avec les yeux d’un enfant (in Moving Pictures 2’40’’)
Les cinéastes Lindsay Anderson et Bernardo Bertolucci parlent de Zéro de Conduite lors d’une émission de la BBC. C’est tellement court que leurs propos à peine amorcés en deviennent banals.

La restauration du son (9’48’’)
Serge Bromberg assure de manière toujours aussi didactique la promotion de sa société (la désormais bien connue Lobster Films à qui l’on doit l’excellent dvd patrimonial Retour de flamme). Passons sur ce côté film d’entreprise pour en retenir un certain nombre d’informations sur les conditions de prise de son de l’époque. Le (publi-)reportage concerne la restauration du son de La natation, Zéro de conduite et l’atalante. Instructif pour les néophytes (et les autres !).

Carnet d’écolier de Jean Vigo et photos (23 documents)
Quelques trop courts extraits du joli carnet d’écolier de Vigo, et quelques belles photos de tournage de Zéro de conduite. Mais une reproduction dans un livret papier aurait été plus judicieuse.


Section
Jean Vigo, cinéaste de notre temps.

La section indispensable qui contient la pièce de résistance des suppléments.

Prologue par jacques Rozier (4’51)
Pour le DVD, le réalisateur introduit son film de manière didactique et intéressante. Il explicite la démarche qui a guidé son travail.

Jean Vigo par Jacques Rozier (Cinéastes de notre temps –Chapitré - 1964 – 94’)
Une somme sur Vigo et surtout les témoignages passionnants et nostalgiques de l’ensemble du clan Vigo : Albert Riera, Jacques Louis-Nounez, Pierre Merle, Jean Painlevé, Gilles Margaritis (celui là même de la célèbre piste aux étoiles), Dita Parlo, Jean Dasté, etc. Ce documentaire passionnant est indispensable à un début de compréhension du personnage. Mais son défaut majeur est - les intervenants étant nombreux – que leur nom n’est quasiment jamais indiqué à l’écran. Heureusement pour pallier à ce défaut, les auteurs du DVD ont chapitré le documentaire et nous proposent un diaporama nous présentant les 18 intervenants du film. L’utilisation d’une piste de sous-titrage aurait été un dispositif plus judicieux. Malheureusement, les éditeurs ne pensent pas toujours à exploiter astucieusement les possibilités de ce médium.

Correspondance (8’17’’)
On appréciera ensuite de rentrer dans l’intimité de ce clan en écoutant des extraits de la correspondance entre Kaufman, Merle, et Vigo lus par Mathieu Amalric.

Harmoniques (2’29’’)
Ce diaporama commenté fait un tour d’horizon des cinéastes qui reconnaissent l’influence de Vigo sur leur œuvre. (Bertolucci, Iosseliani, Tarkovski, Commencini, Lyndsay Anderson, Abraham Polonsky, Tacchella, De Oliveira, Bellocchio, …)


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DVD2 :

Les suppléments de l’Atalante sont organisés en trois sections. Il vous faudra plus de temps pour les voir que le film lui-même.


Section
L’histoire d’un film

De l’Atalante à l’Atalante (1990 – Pierre Philippe 9’29’’)
Ce court-métrage documentaire, réalisé par l’auteur de la restauration du film était diffusé en avant programme de l’Atalante lors de sa reprise au cinéma en 1991. En dehors de son aspect hagiographique obligatoire, on y apprend un certain nombre de choses sur les vicissitudes de ce film maudit. Un bon résumé de ce parcours chaotique qui a précédé l’exhumation de la version originale de l’Atalante.

Les Voyages de l’Atalante (2001 – Bernard Eisenschitz 38’22’’)
Ce documentaire a été réalisé exprès pour ce coffret par le spécialiste de Vigo. Celui-ci supervise, avec Luce Vigo, cette édition et a entrepris un complément de restauration sur le film (c’est cette version qui est présente sur le DVD et qui a pu faire croire à certains qu’une nouvelle restauration était en cours). Si le rythme de ce documentaire peut paraître un peu lent, son contenu est toutefois suffisamment passionnant pour tous les amateurs de technique cinématographique. Les différentes versions et montages sont judicieusement comparées et mettent en exergue le talent et le perfectionnisme de Vigo. Bien plus passionnant que les habituelles scènes coupées qui nous sont jetées en pâture, en guise de supplément.


Section
Truffaut, Langlois, Iosseliani, et l’Atalante.

Entretien avec François Truffaut, par Eric Rohmer (1968 – Télévision scolaire 17’29’’)
L’un des suppléments majeurs de ce DVD. Truffaut parle admirablement, avec beaucoup de sincérité et d’intérêt pour le travail de Vigo. Cet entretien était programmé en post-face d’une diffusion de l’Atalante destinée aux lycéens. L’échange, sur le ton de la conversation, entre les deux cinéastes est passionnant de bout en bout et l’on regrette même qu’il ne soit pas plus long tellement leur propos sont pertinents. Truffaut soulève plusieurs points du mystère Vigo auquel Henri Langlois apporte involontairement un éclairage dans le supplément suivant.

Parlons Cinéma – Les Anti-Cours de Henri Langlois (1976 – 12’55’’)
Lors du 18e entretien de cette série passionnante, Henri Langlois parle de ce qu’il faut bien nommer sa passion pour Jean Vigo et l’Atalante. Il pose un regard cruel et sans concession sur le cinéma français des années trente et il présente brillamment sa théorie de l’existence d’un mystère Vigo. Tout aussi remarquable et indispensable que l’entretien de Truffaut.

Otar Iosseliani parle de l’Atalante (2001 – 19’05)
19 minutes pour dire très peu de choses, en vérité, si ce n’est paraphraser le film, c’est long ! Très long ! Réalisé spécialement pour le DVD, un entretien absolument dispensable, qu’il est difficile (voire pénible) de suivre dans son intégralité étant donnée la vacuité des propos et la voix monocorde de Iosseliani. Ce n’est pas rendre service à Vigo que d’en faire la promotion de cette façon.


Section
Documents

Galerie d’affiches (32’’)
Galerie de photos (83 photogrammes)

Voilà une bonne idée que de commenter les affiches plutôt que de les faire défiler bêtement à l’écran. Instructif. Mais pourquoi ne pas avoir fait la même chose avec la galerie de photos, dont certaines semblent intéressantes, mais qui ne prennent pas de sens particulier livrées ainsi, brut de décoffrage? Quand cessera-t-on de faire du remplissage avec des photos au lieu de les valoriser en nous les commentant ?


Un film chroniqué par Majordome