Soyons
définitif :
Roger Corman est probablement l’un des personnages
les plus importants de l’histoire du cinéma
indépendant américain. Cinéaste d’exploitation
prolifique, Corman fut surtout le producteur qui permit
à nombre de talents d’éclore : Coppola
et Scorsese notamment réalisèrent respectivement
Dementia 13 et Boxcar Bertha sous son
égide. Les budgets et temps de tournage minimalistes
(et l’inventivité nécessaire qui en
découle) sont parmi les caractéristiques premières
du cinéma de Roger Corman. Ayant tâté
d’un grand nombre de genres et sous-genres cinématographiques,
c’est par le biais du cinéma fantastique et
plus particulièrement par ses adaptations de nouvelles
d’Edgar Allan Poe que Corman a acquis ses lettres
de noblesse. The fall of the house of Usher, adapté
de la nouvelle éponyme, est la première de
ces adaptations et se caractérise, comme la suivante
The pit and the pendulum, par la réunion
d’une équipe technique de grand talent, par
un budget plus conséquent que ceux de ses productions
précédentes et par une réussite dépassant
le strict cadre du cinéma d’exploitation.
A l’origine les producteurs de l’American
Independant Pictures, James H.Nicholson et Samuel Z.Arkoff
souhaitaient, comme à l’accoutumée,
que Roger Corman réalise un double programme : 2
films d’horreur en noir et blanc pour 200 000 dollars
avec 10 jours de tournage pour chacun des deux films. Corman
négocie et parvient à obtenir de ne tourner
qu’un film, en couleur, et en 15 jours. C’est,
à ce moment là, le temps de tournage le plus
long qu’ait jamais obtenu Corman. Il s’atèle
au projet entouré de son équipe de techniciens
habituelle, qualifiée à l’époque
de meilleure équipe du cinéma indépendant.
Le "parfois brillant" Richard Matheson (L’homme
qui rétrécit, I am a legend,
Duel) est chargé de l’adaptation de
la nouvelle particulièrement métaphorique
de Poe, Les Baxter compose un score dont le très
beau thème principal n’est pas sans évoquer
la musique de Bernard Hermann, et le chef opérateur
n’est autre que le brillant Floyd Crosby qui collabora
notamment avec Murnau et Zinnemann. Corman estimant que
l’univers de Edgar Allan Poe est celui de l’inconscient
et de la suggestion refuse tout réalisme et souhaite
tourner le film intégralement en studio. Seuls les
plans montrant le jeune Mark Damon arrivant au manoir seront
tournés en extérieurs, et pour exprimer ces
paysages arides et désolés, Roger Corman tournera
les séquences sur les collines de Hollywood qui venaient
juste d’être ravagées par un incendie.
Tout se tournera dans le manoir et on assistera donc à
la fin de la décadente lignée des Usher en
huis-clos.
Roger Corman boucle le film (son premier
en scope) comme à son habitude dans le temps qui
lui était imparti pour le "faramineux"
budget de 350 000 dollars. The fall of the house of
Usher se hissera parmi le top 5 du box office lors
de sa sortie en 1960 et marquera le début d’une
longue série d’adaptations d’Edgar Allan
Poe parmi lesquelles figurent les plus belles réussites
du Roger Corman cinéaste.
Prévenons les amateurs de grand
spectacle et d’effets spéciaux : si vous êtes
insensible au simple pouvoir de suggestion d’une voix
ou d’un regard, vous risquez de vous ennuyer ferme.
Hormis quelques séquences "choc" (plutôt
réussies d’ailleurs) tout est ici affaire d’ambiance,
c’est rarement ce que l’on voit qui fait trembler
mais plutôt ce que l’on devine, ce que l’on
pressent, que ce soit en ce qui concerne le sort de Madeline
ou les exactions passées de la famille Usher. Cette
vision basée sur la suggestion se retrouve dans les
choix esthétiques de Roger Corman : la maison Usher
se meurt avec la lignée du même nom, elle se
fissure et gémit dans une brume artificielle du meilleur
effet. On retient les très beaux décors gothiques
et les superbes éclairages résolument baroques,
on retient surtout la prestation de Vincent Price (qui déclarera
d’ailleurs plus tard que le rôle avait été
celui qu’il avait préféré interpréter)
: plus sobre qu’à son habitude, il incarne
parfaitement avec sa prestance habituelle le tourmenté
Roderick Usher, écrasé par les crimes de ses
aînés. Son inimitable voix et sa silhouette
de gentleman d’un autre âge font définitivement
de lui l’interprète idéal du personnage
torturé de Edgar Allan Poe. Face à lui, le
jeune premier Mark Damon paraît bien fade et la belle
Myrna Fahey ne s’avère, malgré ses efforts,
pas réellement convaincante.
Malgré les aspects bavards
du script, force est de constater qu’on se laisse
prendre au jeu. Le pouvoir de suggestion de Vincent Price
fonctionne à merveille, on tremble avec Philip devant
la fascination de Roderick pour ses odieux ancêtres…
et devant nôtre propre fascination pour cette lignée
impie. On est captivé par cette atmosphère
de corruption séculaire, la saga finissante de cette
décadente famille, la force d’un mythe qu’on
ne peut tout entier embrasser… Encore faudra-t-il
accepter la grandiloquence du propos et le côté
très théâtral de ce huis-clos, mais
pour ceux qui joueront le jeu et abandonneront en franchissant
le seuil de la Maison Usher tout préjugé et
cynisme, que de délicieux frissons en perspective
!