Au début des années
1970, le cinéma hollywoodien, gagné à son tour
par les idées contestataires, produit un certain nombre de
films qui traduisent le malaise ressenti par les citoyens américains,
en proie aux interrogations et aux doutes quant au fonctionnement
de leurs institutions. Assassinat du président John Kennedy,
de son frère Bobby puis de Martin Luther King, lutte pour les
droits civiques, enlisement au Vietnam, contestation universitaire,
manifestations hippies, mensonges du président Nixon qui trouveront
leur point d’orgue au moment de l’affaire du Watergate
: durant près de quinze ans, le peuple américain voit
son univers vaciller sur ses bases démocratiques en constatant
la perte progressive des valeurs fondatrices inculquées dès
le plus jeune âge, telles que la confiance en l’avenir
et surtout l’innocence. L’époque est dorénavant
aux remises en cause politiques et à la méfiance tout
azimut ; la paranoïa devient pour un temps le sentiment général.
Hollywood l’a fort bien compris et l’effondrement du
système des studios dans les années 1960, conjointement
à l’arrivée de nouveaux réalisateurs,
va permettre l’émergence d’un cinéma en
prise directe avec les soubresauts de la société et
les interrogations légitimes des citoyens. Des thrillers
politiques comme Conversation
secrète (Francis Ford Coppola, 1974), A
cause d’un assassinat (Alan Pakula, 1974) ou
Les hommes du Président (Alan Pakula, 1976),
des polars comme Serpico (Sidney Lumet, 1973) ou
Un après-midi de chien (Sidney Lumet, 1975),
des drames comme Taxi
Driver (Martin Scorsese, 1976) ou Network
(Sidney Lumet, 1976) et des films de guerre comme Voyage
au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978) ou Apocalypse
Now (Francis Ford Coppola, 1979) sont des œuvres plus
ou moins engagées qui mettent en lumière les errements
et les fautes du système (corruption, inégalités,
troubles de l’identité, violence sociale et politique),
et qui retranscrivent parfaitement ce sentiment diffus de paranoïa.
En
1974 paraît un roman, écrit par James Grady, qui va
rapidement devenir un best-seller : Six Days of the Condor.
Grady est un journaliste free-lance, un spécialiste de l’investigation,
qui travaille occasionnellement pour le Washington Post ou le New
Republic (il enquêtera plus tard sur l’affaire du Watergate
pour rédiger l’un de ses romans les plus célèbres
: La ville des ombres en 2002). Il collabore aussi au Sénat
américain et écrit des romans humoristiques et des
thrillers politiques tout en poursuivant sa carrière de journaliste,
avant de choisir définitivement la voie de l’écriture.
Sa profession de foi est éloquente : "Les gens de
ma génération se sont battus pour des idéaux
auxquels ils croyaient dur comme fer. Quand John Kennedy a été
élu, nous étions sûrs que le monde allait changer.
Et nous nous sommes retrouvés à devoir digérer
nos désillusions." Le succès du livre de
Grady ne tarde pas à intéresser les producteurs. Dino
De Laurentiis envoie à Robert Redford une adaptation du roman
écrite par Lorenzo Semple Jr. L’acteur contacte alors
son fidèle ami et cinéaste Sydney Pollack pour lui
demander de réaliser ce qu’ils pensent être tous
les deux un pur film de divertissement à partir d’un
script prometteur. Voilà donc comment l’un des réalisateurs
les plus en vue du cinéma américain de cette période
se trouve chargé de mettre en scène ce qui deviendra
une œuvre phare dans son domaine : le thriller politique des
années 70.
En
1969 et 1972, avec respectivement On achève bien
les chevaux et Jeremiah Jonhson, Sydney
Pollack apparaît comme un réalisateur témoignant
de véritables préoccupations humanistes. Dans le premier
film, il met en exergue le courage de ces gens qui s’abandonnent
corps et âme à un cruel concours de danse pour fuir
la dépression, et trouve ainsi un écho avec l’Amérique
de la fin des années 60 dans laquelle les citoyens adoptent
des comportements déviants et marginaux pour s’opposer
à la société. L’une de ces réactions
à l’aliénation est justement la fuite vers la
nature, vécue comme un retour aux origines. Et c’est
le sujet du deuxième film, Jeremiah Johnson,
qualifié un peu abusivement de "western écologique",
alors que Pollack réalise tout sauf un film naïf et
simpliste. Cette œuvre bouleversante est pétrie de contradictions.
Elle peut se donner à voir selon un point de vue optimiste
ou pessimiste, voire même les deux, car Jeremiah est un animal
social porteur des valeurs de la civilisation qui ne peut s’accomplir
qu’en étant pleinement conscient de son identité
et en apprenant finalement à être maître de son
destin. Sydney Pollack, d’abord homme de théâtre
et acteur, puis réalisateur à la télévision
et au cinéma, se révèle ainsi un cinéaste
classique mais également témoin de son temps dans
la pure tradition romanesque et sociale de Hollywood. Pollack a
investi tous les genres, du film policier au western, du thriller
au drame social, de la romance au film historique et de la comédie
au film de guerre, en leur insufflant une nouvelle vitalité.
Grâce à sa petite musique intérieure, où
mélancolie et remise en cause des valeurs établies
font bon ménage, ainsi qu’à la priorité
toujours accordée aux personnages et à leurs difficultés
à vivre en couple, il est un de ces doux lyriques en constante
quête d’innocence au sein d’une Amérique
ravagée par ses paradoxes.
Sydney
Pollack vient de connaître plusieurs succès au box-office
avec Jeremiah Johnson (1972) et surtout Nos
plus belles années (1973), mais reste sur un échec
public cinglant avec Yakuza (1975), un film policier
atypique tourné au Japon avec Robert Mitchum, qui sera réévalué
bien des années plus tard. L’offre de travailler sur
l’adaptation du roman de James Grady tombe à pic pour
un réalisateur qui a besoin de souffler un peu en exécutant
un simple mais distrayant travail de commande. Mais Pollack, avec
l’aide de son ami scénariste David Rayfiel et l’implication
personnelle de Robert Redford, va complètement investir le
sujet et en redessiner les contours, pour transformer la première
copie rédigée par Lorenzo Semple Jr. en un thriller
politique de premier plan qui suit froidement sa ligne directrice
du début à la fin sans défaillir. Alors qu’ils
modifient l’intrigue de base en remplaçant le trafic
de drogue par les agissements secrets de la CIA (ou du moins d’une
partie de la CIA) au Moyen-Orient en matière de pétrole,
et qu’ils s’ingénient à rendre les personnages
à la fois plus complexes et plus vraisemblables, le scandale
du Watergate éclate et la réalité dépasse
rapidement la fiction.
Si
Sydney Pollack livre un film d’espionnage, celui-ci ne s’inscrit
pas du tout dans la lignée des films d’action opposant
héros charismatiques à des méchants "bigger
than life". L’angle adopté d’entrée
par le réalisateur est celui de l’homme ordinaire,
du citoyen modèle et simple travailleur journalier, confronté
à l’effondrement de son univers de référence
et à la remise en cause de ses convictions les plus profondes.
Le début du film nous présente de simples fonctionnaires,
des bureaucrates vaquant simplement à leurs occupations dans
une atmosphère bon enfant. On a même du mal à
croire que derrière cette "Société d’Histoire
Littéraire Américaine" se cache une antenne new-yorkaise
de la CIA. Joe Turner, héros malgré lui du film, est
avant tout un intellectuel, préposé à la lecture
de tous les romans susceptibles de contenir des informations précieuses
pour la centrale de renseignement. Condor est donc au départ
un innocent complètement détaché de sa profession
dont il ne tire aucune fierté particulière, un individu
libre d’esprit qui ne soupçonne pas un instant être
un rouage insignifiant d’une machine froide et inhumaine.
La décontraction et la blondeur solaire de Robert Redford
rendent justement compte de cet aspect décontracté
et innocent et, par extension, de ces valeurs américaines
que portent en eux les spectateurs qui, comme Turner, vont se heurter
au mur de l’incompréhension et du mensonge d’état.
Dès que Turner se retrouve seul, le film se concentre sur
son thème principal : la méfiance. Dorénavant,
tout est sujet à caution. Pour montrer que le sentiment d’insécurité
et de paranoïa se niche partout, du plus haut sommet de l’état
jusqu’au plus banal quotidien de ses administrés, Pollack
et Rayfiel recréent un personnage féminin, joué
par la mystérieuse et fragile Faye Dunaway, déjà
enfermé dans cette problématique, et donc aux antipodes
de la potiche traditionnelle qui sert de repos du guerrier au héros.
Vivant seule malgré une relation qui bat de l’aile,
photographe de natures mortes dépeuplées et dépouillées
de vie, Kathy incarne également cet éloignement au
monde qui l’entoure. Les deux personnages vont se nourrir
l’un l’autre et c’est tout naturellement qu’elle
finira par lui venir en aide avant de reprendre son indépendance
car, pour Pollack, c’est avant tout d’individualisme
dont il s’agit : l’individu par rapport à la
société et par rapport au couple, tous deux générateurs
de conflit. On pourrait peut-être esquisser un reproche quant
au personnage de Turner, à savoir qu’il passe un peu
rapidement du statut de rond-de-cuir au statut d’agent de
terrain, expert en technologie de communication et plein de sang-froid
quand l’action l’exige (même si le scénario
tente de le justifier). Mais cela ne gêne en rien la fluidité
du récit et la crédibilité de l’histoire,
d’autant que Turner a été décrit à
la base comme une personne espiègle et d’une intelligence
rare.
Les
autres personnages, constitutifs de ce puzzle grandeur nature, sont
aussi traités avec complexité. Joubert, le tueur à
gages qui se met au service de la CIA, est certes un assassin froid
et méthodique mais il agit en toute logique, parfaitement
conscient du fonctionnement des institutions et de la marche du
monde, et il apparaît presque séduisant par son cynisme
et son détachement (particulièrement lors de sa dernière
intervention). Max Von Sydow, qui prête ses traits et sa stature
à l’ineffable Joubert, est parfait dans la peau de
ce personnage énigmatique et menaçant. Higgins, le
responsable du bureau de New York joué par Cliff Robertson,
est l’exemple type du haut fonctionnaire omnipotent dont on
ne sait jamais de quel côté il se trouve, couvrant
les pires comportements de son service tout en se portant au secours
de Turner. Plus haut dans la hiérarchie, nous trouvons M.Wabash
interprété par le tortueux John Houseman, célèbre
producteur hollywoodien (Les
amants de la nuit, Les ensorcelés,
Jules César, Moonfleet,
Propriété interdite) puis comédien
par pur plaisir (La chasse aux diplômes,
Rollerball, Monsieur Saint-Yves,
Fog). Un échange de dialogues entre les deux hommes
nous renseigne sur le changement de société et d’état
psychologique vécu par les USA. A la question "Regrettez-vous
ce genre d’action (You miss that kind of action, Sir ?)"
posée par Higgins au sujet de ses exploits passés,
Wabash répond fort à propos : "je regrette
ce genre de netteté (I miss that kind of clarity)".
Le
fonctionnement interne de la CIA, avec sa chaîne de commande
et ses moyens technologiques, est réduit à sa plus
simple expression, même si traité avec minutie, car
ce qui intéresse Pollack sont avant tout les rapports de
force entre les différents personnages et le parcours de
Turner/Redford pour échapper à son destin funeste
et mettre à jour la machination. Le réalisateur insiste
plus sur la tension permanente que l’action, et parvient à
immerger le spectateur dans ce fantasme de paranoïa et de claustrophobie,
également retranscrit par la photographie nocturne composée
par le chef opérateur Owen Roizman (avec ses clairs-obscurs
soutenus). La narration, limpide, est portée par un rythme
lent avec le soutien de la musique presque minimaliste et aux accents
jazzy de Dave Grusin. Sydney Pollack ménage quelques moments
de pause, particulièrement pour développer la relation
entre Kathy et Joe et, comme à son habitude, insiste sur
les jeux de regard et les silences qui en disent long sur leur état
psychologique et les liens invisibles qui se créent entre
les deux êtres. Avec le recul, il est permis de penser que
Les trois jours du Condor marque peut-être
le sommet de la collaboration entre tous ces artistes qui forment
une petite communauté autour de Pollack et que l’on
retrouve de film en film : Robert Redford, David Rayfiel, Dave Grusin
et Owen Roizman.
Dans
Les trois jours du Condor, ce qui ressort du combat
entre l’homme et la puissance étatique secrète
est paradoxalement la foi dans l’individu. C’est peut-être
même d’ailleurs ce qui subsiste quand tout le reste
s’est effondré. Si le film s’achève sur
une lourde incertitude bien que la machination a fini par être
éventée et tuée dans l’œuf, et même
si l’hydre souterraine conserve sa capacité de nuisance
politique, économique et médiatique, Joseph Turner
(bien qu’il soit condamné à une fuite éternelle),
et donc par extension le spectateur, prend conscience du monde qui
le gouverne, et sa lucidité devient alors une force. Devant
nos illusions perdues, il n’est point obligatoire de se coucher.
La conquête de liberté face aux puissances obscures
reste un moteur de l’existence. Malgré le pessimisme
avoué du film, Pollack laisse donc une échappatoire,
source d’espoir une fois que la vérité se fait
jour, même si le principal intéressé en ignorait
toute la portée et se voit dans l’obligation de disparaître
parmi la foule des anonymes qui ne se doutent pas un seul instant
de ce qui se trame à leur insu. A la question "Pourquoi
filmez-vous ?" posée par le quotidien Libération
en mai 1987, le réalisateur répondit : "Je
fais des films pour essayer d’explorer les deux côtés
d’une question dont j’ignore la réponse. Et parce
que je peux essayer de découvrir la vérité
de ce qui devrait être. Et quand ça marche bien, les
deux vérités sont là."