
La
brigade du suicide (T-Men)
Réalisateur : Anthony Mann
Avec : Dennis O’Keefe, Mary Meade,
Alfred Ryder, Wallace Ford, June Lockhart, Charles McGraw
Scénario : John C. Higgins d’après
une histoire de Virginia Kellogg
Musique : Paul Sawtell
Directeur de la photographie : John Alton
USA / 1947 / 92 mn
Marché de brutes (Raw Deal)
Réalisateur : Anthony Mann
Avec : Dennis O’Keefe, Claire
Trevor, Marsha Hunt, John Ireland, Raymond Burr
Scénario : Leopold Atlas et
John C. Higgins
Musique : Paul Sawtell
Directeur de la photographie : John
Alton
USA / 1948 / 75 mn
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Wild Side
Noir et Blanc
Zone 2
Format cinéma : 1.37
Format vidéo : 4/3
Langues : anglais en mono 1.0
Sous-titres : français (imposés) |


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Deux agents des "Secret Service", organisme dépendant
du Département du Trésor des Etats-Unis, sont
choisis pour infiltrer le milieu et mettre fin aux agissements
d’un gang de faux-monnayeurs. Pour ce faire, ils endossent
une nouvelle identité et, de Detroit à Los Angeles,
remontent effacement la filière jusqu’au sommet
de l’organisation criminelle.


Le truand Joe Sullivan s’évade de prison avec
la complicité de son amie Pat Cameron, éperdument
amoureuse de lui. Dans sa fuite, il est obligé de prendre
comme otage Ann Martin, la jeune et jolie assistante de son
avocat qui tentait de le faire libérer sur parole,
de peur qu’elle le dénonce. Sullivan espère
rencontrer le redoutable chef de gang Rick Coyle qui lui doit
de l’argent, sans savoir que ce dernier l’a trahi
autrefois et qu’il a arrangé son évasion
pour qu’il soit abattu par la police. |
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Lors
des nombreux débats
sur l’âge d’or hollywoodien qui agitent
régulièrement les cinéphiles les plus
passionnés, les mêmes noms célèbres
reviennent toujours sur le tapis. Pour ne prendre que quelques
exemples significatifs : Ford, Hawks, Walsh ou Preminger
du côté des grands classiques établis
; Von Sternberg, Welles, Fuller ou Aldrich du côté
des "Mavericks", soit les artistes bord cadre
qui bousculaient, souvent à leurs dépens,
les fondements du classicisme. Il en est un parmi les très
grands cinéastes qui fait bien plus rarement parler
de lui et n’enflamme pas vraiment les discussions.
Peut-être parce que ce réalisateur ne saurait
pas facilement trouver sa place au sein des artistes susnommés.
Ou bien parce que la simplicité de son patronyme
n’évoque aucun territoire imaginaire attractif.
Et pourtant, il y aurait tant à dire sur Anthony
Mann. Son nom s’impose comme une évidence lorsqu’on
a fait le tour de sa carrière. Bien entendu, tout
le monde a connaissance de ses immenses westerns, en partie
ceux tournés en collaboration avec James Stewart.
Des films qui atteignent presque l’épure du
genre et qui témoignent surtout d’une forte
densité psychologique et d’une violence contenue
que les personnages poussés à leurs limites
font exploser. Des œuvres au style visuel pointu qui
exploitent les extérieurs comme nul autre cinéaste
ne l’avait fait auparavant pour exprimer le pouvoir
menaçant de l’espace environnant qui enserre
les personnages, réduits à des figures hiératiques
dans un cadre à la composition millimétrée.
Après la vision des films noirs
dont il est ici question, il apparaît comme une évidence
que les attributs visuels propres au cinéma de Anthony
Mann ont trouvé matière à émerger
dans ces premières œuvres. On y retrouve déjà
la même âpreté, la même violence
ancrée dans les personnages, la même rigueur
formelle dans la composition, un travail similaire dans
l’usage dramatique de la lumière artificielle
et une narration d’une veine fataliste implacable,
en somme des traits caractéristiques d’une
cinématographie plutôt singulière que
Mann et ses collaborateurs talentueux (scénaristes
et directeurs de la photo) vont exploiter jusqu’à
la perfection. Il est justement question ici d’un
partenaire particulièrement brillant, le chef opérateur
John Alton, dont l’apport aux films noirs malheureusement
trop inconnus du réalisateur est essentiel. Alton
signa la photographie de cinq œuvres de Anthony Mann
: La brigade du suicide (1947), Marché
de brutes (1948), Le livre noir (1949), Incident
de frontière (1949), et La porte du Diable
(1950), auxquelles on pourrait ajouter un film tourné
à moitié par Mann mais signé par le
plutôt impersonnel Alfred L. Werker, He Walked
by Night (1948) avec Richard Basehart. Il officia également
sur Le père de la mariée (1950),
Allons donc, Papa ! (1951) et La femme modèle
(1957) de Vincente Minnelli (ainsi qu’il fut responsable
de l’exceptionnelle photographie de la séquence
du ballet de Un Américain à Paris),
Le mystère de la plage perdue (1950) et
Le peuple accuse O’Hara (1951) de John Sturges,
Le cirque infernal (1952), Sergent la Terreur
(1953), Les frères Karamazov (1958) et Elmer
Gantry (1960) de Richard Brooks, The Big Combo
(1955) de Joseph H. Lewis, et sept films de Allan Dwan dont
Silver Lode (1954) et La reine de la prairie
(1955). A qui peut donc être attribuée la paternité
des formidables compositions visuelles véhiculant
la puissance dramatique des films noirs de Anthony Mann
? C’est un débat qui fait toujours rage aujourd’hui
et qui restera probablement sans fin, mais il est certain
que le cinéaste a trouvé dans sa collaboration
John Alton l’assise de son style hors du commun.
Né Emil Anton Bundmann en 1906,
Anthony Mann quitta sa Californie natale pendant la Première
Guerre Mondiale pour s’installer à New York
avec sa famille. Il y débuta une carrière
de comédien au théâtre dans les années
20, devint ensuite décorateur puis metteur en scène,
un poste qui lui valut un certain succès. Il fut
ainsi repéré par le puissant producteur David
O’Selznick qui l’engagea comme directeur de
casting. C’est ensuite à la Paramount que Mann
trouva de quoi satisfaire son envie de réaliser avec
son premier film Dr. Broadway (1942), après
avoir travaillé comme assistant pour des réalisateur
tels que Preston Sturges. Mais il passa vite à la
Universal, puis à la RKO et à Republic pour
y mettre en scène des films à petit budget.
Après quelques comédies légères
sans véritable importance et des drames où
pointe déjà une violence vindicative, Anthony
Mann va réaliser ces fameux films noirs de série
B qui vont tout de suite frapper les spectateurs par la
beauté sombre de leur image, l’architecture
de leur composition et leur énergie. Il travailla
ainsi pour le petit Studio Eagle-Lion, dirigé par
les producteurs Brian Foy et Edward Small, pour qui il tourna
T-Men et Raw Deal, édités
donc aujourd’hui en zone 2 par Wild Side Video dans
leur collection "Les Introuvables". Si les deux
films partagent quelques points communs, comme leur mode
de production, leur style graphique et leur appartenance
au genre, le second d’entre eux indique déjà
une évolution visuelle et thématique certaine.
La brigade du suicide
(T-Men)
Le
Film Noir, genre à l’univers très codifié,
est apparu à Hollywood au début des années
40 et a su se renouveler constamment pendant près
de vingt ans grâce à l’imposant vivier
de talents qui l’ont servi. Parmi ces artistes se
trouvait le réalisateur Henry Hathaway qui apporta
une touche documentaire au genre avec des films tels que
La maison de la 92ème Rue (1945), 13 Rue Madeleine
(1947) ou Appelez Nord 777 (1948). On y dénotait
une réalisation qui insistait sur le fonctionnement
des institutions policières et judiciaires, comme
des organisations criminelles, et une caractérisation
moins romantique des personnages, d’autant que les
sujets s’y prêtait à merveille (truands
impassibles entièrement portés vers leurs
affaires, infiltration d’agents fédéraux
au sein d’organisation ramifiées, quasi absence
de glamour). Le désespoir et le spleen manifestés
par les personnages ordinaires de ces films, emportés
malgré eux par les ravages d’une criminalité
diffuse, est également un trait caractéristique.
Après la vision de T-Men, force est de reconnaître
que Anthony Mann, dans le même sillon, fut aussi déterminant,
sinon plus, que Hathaway. Et qu’il orienta cette même
matière filmique vers encore plus de noirceur et
de radicalisme.
Les T-Men sont, comme leur nom l’indique, les agents
du Trésor des Etats-Unis (le "United States
Treasury Department"). Le film débute justement
par une présentation de cet organisme et de ses fonctions
par le véritable ex coordinateur des services du
Trésor. C’est cet homme au ton martial, assis
sagement derrière son grand bureau qui nous présente
l’affaire (véridique) du "Shanghai Paper
Case". Le ton est donné d’entrée
: nous allons voir une œuvre entièrement faite
à la gloire de ces T-Men. Le titre français
insiste bien sur la dévotion de ces hommes prêts
à sacrifier leur vie dans l’exercice de leur
mission (on préférera pourtant le titre original,
proche de la désignation de super-héros).
Un homme du sérail apporte ainsi sa caution à
cette œuvre. Cette introduction légèrement
fastidieuse donne une coloration un peu archaïque à
ce film avec le recul de notre époque. Mais
le plus intéressant est de voir comment Mann et Alton
vont utiliser cette base de type documentaire pour en tirer
un film explorant un imaginaire sombre et menaçant.
Car si le récit donne toute sa place à la
description des techniques d’investigation (nous nous
attardons à plusieurs reprises sur le travail de
laboratoire, le mode opératoire de ces agents infiltrés
et leur moyens de communication avec leurs supérieurs),
il nous emmène aussi et surtout dans un monde trouble,
brutal et sans concessions. Les intentions d’origine
semblent être de rassurer les spectateurs, en leur
affirmant que les T-Men se dévouent corps et âme
pour assurer leur protection. Une voix off didactique et
monocorde se charge même d’accompagner et les
agents et le spectateur tout le long du film. Tout l’intérêt
de La brigade du suicide vient donc du travail de sape effectué
par les deux artistes qui oppose un sentiment constant d’insécurité,
de cruauté et de paranoïa à ce postulat
sécuritaire, travail sans lequel ce long métrage
ne pourrait prétendre à la postérité.
Suite à la présentation, T-Men débute
par une formidable séquence qui donne le la de l’architecture
visuelle du film. Un agent a rendez-vous avec un informateur.
Mais il sera précédé par un tueur qui
se charge de faire taire l’indélicat. Nous
sommes pris par un montage d’une efficacité
redoutable et par des cadrages minutieusement composés
qui établissent des rapports de force (un plan de
la première victime est par exemple filmé
de derrière les jambes arquées en gros plan
de l’assassin, Akira Kurosawa a été
devancé !). La lumière crue découpe
l’espace et guide l’œil du spectateur vers
l’information immédiate, sans pourtant négliger
le danger présent dans une profondeur de champ volontairement
étendue (les entrées de champ d’un personnage
par le coin inférieur du cadre en chamboulant la
perspective allongée accroît le sentiment de
menace sourde). Cette recherche de l’étrangeté
source d’inquiétude permettait aussi de compenser
le budget très serré de la production qui
offrait aux techniciens peu de lieux de tournages susceptibles
de développer une grande scénographie.
Le film compte peu de mouvements. L’accent est plutôt
mis sur la composition des plans et l’éclairage,
que chaque déplacement de la caméra doit maximiser.
Chercher l’angle le plus intriguant, et susceptible
de faire peser tout le poids du monde sur les personnages,
semble être une règle. Mann et Alton sculptent
l’espace au point parfois de confiner à l’abstraction
géométrique,
tout en intégrant l’enseignement de l’expressionnisme
pictural. L’image est régulièrement
découpée en diagonale par l’agencement
d’objets ou de personnages au premier plan, ou bien
par l’usage d’un rayon lumineux qui surgit dans
le cadre et de grandes ombres portées. Les personnages,
dans les moments de tension, sont parfois filmés
de profil, leur visage anguleux étant ainsi taillé
à la serpe par une lumière dure et perpendiculaire
à l’axe de la caméra. Simultanément,
grâce à la profondeur de champ, les différents
décors, filmés en contre-plongée afin
d’accentuer les points de fuite du cadre, maintiennent
une forte pression sur les protagonistes du film. De même,
ces tableaux millimétrés confèrent
une intensité permanente au récit, la photographie
en points lumineux de John Alton attire l’œil
du spectateur dont le regard est pourtant obligé
de circuler grâce à la composition décrite
ci-dessus. C’est aussi tout un système élaboré
autour du hors champ qui se met en place. Le hors champ
est régulièrement menaçant, quand chaque
recoin de l’image constitue un danger potentiel, ou
lorsque ce même hors champ est intégré
dans le cadre, comme en témoigne le recours aux surfaces
réfléchissantes (la scène du restaurant,
dans laquelle on suit O’Keefe pistant Wallace Ford
et observant l’échange du billet de banque
de la cabine téléphonique, en est un exemple
révélateur). Ainsi donc, au sein d’une
narration à l’efficacité redoutable,
qui enchaîne les péripéties comme un
métronome entre deux explications scientifiques au
ton satisfait, Anthony Mann parvient à imposer un
univers interlope et angoissant qui fait du cinéaste
un acteur de premier plan dans l’histoire du film
noir.
Le point de vue est celui de agents du trésor que
nous ne quittons pour ainsi dire jamais (même séparés
pour le bien de leur enquête). Ce sont eux qui nous
font pénétrer dans le monde glauque et vaporeux
des bas-fonds. Ils sont interprétés par deux
comédiens relativement peu connus, au physique impersonnel,
mais affichant une solide détermination : Alfred
Ryder et surtout le bourru Dennis O’Keefe. O’Keefe
fut avant tout un solide comédien de série
B, mais il se fit également remarquer dans quelques
œuvres très estimées comme Les bourreaux
meurent aussi (1943) de Fritz Lang ou The Leopard
Man (1943) de Jacques Tourneur. Habitué à
se frotter à la violence, il est particulièrement
servi dans T-Men. Il y fait la rencontre du tueur
sadique Moxie, joué par l’implacable Charles
McGraw (un acteur de second rôle rude et impressionnant
ayant travaillé plusieurs fois avec Mann, ainsi que
pour Fleischer, Parrish, Siodmak, Tourneur, Curtiz, Hitchcock
ou Wise) que le cinéaste fait lentement émerger
de l’ombre. Le même Moxie se rendra également
responsable du premier crime de l’histoire du cinéma
se déroulant dans un bain turc,
une scène intense usant de gros plans inquisiteurs
et qui démontre une fois de plus la maestria d’un
John Alton jouant à la perfection de la vapeur pour
son ciseler son éclairage. Une nouvelle séquence
fondatrice, donc, à mettre au crédit d’un
film finalement pas aussi mineur qu’il en a l’air.
La violence de l’intrigue offrira encore à
Mann et Alton d’autres occasions de briller, dont
particulièrement la scène au fort potentiel
dramatique qui montre l’un des agents mis à
mort devant son collègue, contraint à rester
dans l’inaction, ou encore le final nocturne à
bord d’un bateau à quai dans lequel la photographie
agressive du chef opérateur fait merveille.
On ne saurait trop conseiller la vision de ce T-Men.
Anthony Mann y transcende avec un talent certain un sujet
bien propre sur lui qui faisait l’apologie des Secret
Service. C’est le parfait équilibre entre la
neutralité implacable du récit et la dimension
dramatique du traitement visuel qui fait tout le prix de
cette œuvre. On n’hésitera pas à
affirmer que ce film noir a influencé bien des productions
futures. Dans le domaine télévisuel également,
car on mesure maintenant ce que lui doit une série
célèbre comme Les Incorruptibles (1959)
avec Robert Stack, d’autant que, anecdote amusante,
le dernier travail de John Alton fut la photographie de
l’épisode pilote de Mission : Impossible
(1966).
Marché de brutes (Raw
Deal)
Raw Deal sort le 26 mai 1948 aux Etats-Unis, soit
cinq mois après T-Men. Egalement produit
par Eagle-Lion Films, il partage avec son prédécesseur
une économie de moyens évidente et une intensité
visuelle du même ordre. Mais la comparaison s’arrête
quasiment là. Raw Deal est aussi introduit
puis porté par la voix off, mais c’est celle
de l’amie fidèle de Sullivan qui lui rend visite
en prison au début du film. Cependant l’usage
neutre et mécanique n’est plus de mise ici,
car cette voix féminine exprime le drame vécu
par ce personnage désabusé. Nous retrouvons
ici le récit à la première personne
propre au film noir qui renforce le caractère tragique
et définitif de l’histoire qui nous est contée.
En effet, Raw Deal dépasse le carcan du
film noir et s’inscrit dans le cadre de la tragédie
humaine dans laquelle l’idée de la Rédemption
ne peut que exister sans la notion de fatalité.
Sullivan est écartelé entre les deux figures
féminines traditionnelles du film noir : Pat Cameron,
la femme fatale (mais ici sincèrement amoureuse)
et Ann Martin, l’honnête et compatissante jolie
jeune femme. Durant les trois-quarts du film, il est ainsi
condamné à errer entre l’ombre et la
lumière. Le photo de John Alton retranscrit parfaitement
la dichotomie à l’œuvre : la compagne
de Sullivan passe souvent dans l’ombre et bénéficie
de ses compositions lumineuses tranchantes, alors que le
visage de la généreuse avocate en devenir
est régulièrement éclairé de
front par une lumière dure mais enveloppante pour
souligner son innocence. Pat est incarnée par Claire
Trevor, l’inoubliable prostituée au grand cœur
de La chevauchée fantastique (1939) de John
Ford. Mann s’arrange parfois pour que son personnage
s’efface devant celui de Ann. Témoin cette
première scène dans la prison quand elle apprend
que la jeune assistante l’a devancée au parloir
: le réalisateur la fait alors s’asseoir à
l’écart dans l’ombre, ou comment un simple
mouvement suffit à en dire long sur la condition
d’un personnage. Plus que les efforts de la police
qui le traque (les policiers, anonymes, subissent le même
traitement photographique qui les représente aussi
appartenir au monde de l’ombre), plus que la menace
incarnée par les gangsters qui veulent attenter à
sa vie une fois la réussite de l’évasion
connue, c’est cet impossibilité à choisir
qui mènera logiquement le truand évadé
à sa perte.
Les personnages, emportés par des forces extérieures
qu’ils ne peuvent contrôler, passent leur temps
à entrer et sortir de la lumière. Comme des
fantômes, errant à la recherche d’un
point de chute et d’une incarnation qui ne viendra
jamais, ils évoluent constamment dans le clair-obscur
et vivent un véritable cauchemar. La composition
plastique des plans d’intérieur est structurée
afin de créer des zones d’ombre dans lesquelles
Joe et Pat s’abritent non seulement de leurs poursuivants,
mais aussi des manifestations de leur conscience tourmentée.
Par leur sombre étrangeté et leur équilibre
précaire, les cadres choisis impriment une tension
continue au récit, comme dans cette scène
dans l’hôtel où le téléphone
est placé au tout premier plan : le couple, à
l’arrière-plan, se rapproche tendrement à
l’évocation d’une nouvelle vie mais le
spectateur sait que le carillon du téléphone
va sonner pour les ramener dans cet univers maudit dont
ils cherchent vainement à s’échapper.
La paranoïa, ou tout du moins le sentiment permanent
qui parcourt les plus grandes œuvres de Anthony Mann
sourd tout le long du film grâce à ces mêmes
techniques d’éclairage et de mise en scène
qui fait tout le sel du couple Alton/Mann. Vers le milieu
de Raw Deal, alors que les trois personnages se réfugient
à la campagne chez Oscar, vieil ami de Joe, survient
un criminel affolé poursuivi par la police. Intelligemment,
le scénario met face à face Joe Sullivan et
celui qui pourrait être à sa place car vivant
une expérience similaire. Mann construit alors un
cadre dans le cadre, en disposant les personnages dans la
maison devant une grande fenêtre donnant sur la cour
où l’homme se fait abattre par les forces de
l’ordre. Comme un spectateur devant un écran,
Joe assiste à une sorte de projection de sa propre
mort. Un scène bouleversante à partir de laquelle
l’œuvre s’oriente définitivement
vers la tragédie classique qui annonce un destin
funeste.
Comme de coutume, la violence chez le cinéaste affleure
par à-coups, portée par une caméra
proche des protagonistes et par une direction d’acteur
virile qui ne s’embarrasse pas de sous-entendus. Le
cinéma de Anthony Mann regorge de scènes de
combat au corps à corps. Les lutteurs font montre
d’un réel acharnement. Ils saisissent la gorge
de leurs adversaires ou bien écartent brutalement
leur visage de la main quand ils n’y enfoncent pas
carrément leurs doigts. La cruauté s’exprime
de manière violemment outrée. De même,
il n’est pas rare que le héros chute au premier
plan de l’image pour faire encaisser le coup au spectateur
(une technique reprise des années plus tard par Steven
Spielberg). C’était déjà le cas
dans T-Men lorsque Dennis O’Keefe se fait éjecter
d’un tripot lugubre, le cas se reproduit ici lors
de la longue lutte entre le même O’Keefe et
John Ireland. Lutte pendant laquelle le gangster Frantail
joué par l’inquiétant Ireland (un fameux
acteur de seconde rôle que l’on a vu dans La
rivière rouge, J’ai tué Jesse James,
Règlement de comptes à OK Corral, Traquenard
ou Spartacus) ne cesse de ramener Sullivan dans l’ombre
avant d’être contraint par une blessure par
balle de le laisser échapper vers la plage dans une
belle lumière nocturne, pour rejoindre Ann qui lui
a sauvé la vie. De son côté, le dirigeant
de la bande, l’impitoyable Rick Coyle, vient rejoindre
la cohorte des tueurs psychopathes à côté
du Richard Widmark du Carrefour de la mort (1947) de Henry
Hathaway et du Lee Marvin de Règlement de comptes
(1953) de Fritz Lang. Joué par Raymond Burr (le futur
assassin de Fenêtre sur cour (1954) de Alfred Hitchcock
et les inoubliables Homme de fer et Perry Mason à
la télévision), il est filmé de plus
en plus en contre-plongée au fur et à mesure
qu’on avance dans le film afin de rendre toujours
plus menaçante son imposante carrure. Lors d’une
scène, il n’hésite pas à jeter
un plat flambé au visage de sa compagne qui venait
de renverser son verre sur son épaule ! La violence
atteindra d’ailleurs son point d’orgue avec
un feu rédempteur lors de la séquence finale
de combat opposant Joe à Rick.
Cependant le romantisme désespéré qui
parcourt Raw Deal l’éloigne de son
statut de film noir traditionnel dont il reprend les codes
narratifs et visuels. Anthony Mann est plus proche de ses
personnages, en utilisant plus fréquemment les gros
plans. Il fait également plus souvent recours aux
mouvements de caméra, surtout dans la profondeur
pour effleurer l’âme des amants damnés
(de même dans les combats à mains nues avec
un étonnant travelling avant qui accompagne un coup,
contrastant ainsi avec
le statisme de la scène). Le réalisateur s’offre
même une pause dans la mécanique funeste de
l’histoire lors de la séquence dans la forêt,
qui montre Sullivan en plein dilemme, partagé entre
la femme qu’il aime réellement et celle issue
de son monde, avec laquelle son destin est lié. Le
rendu presque onirique de la lumière et le très
bel usage fait du cadre champêtre confère au
film une poésie qui annonce les chefs-d’œuvre
de Mann à venir. Un lyrisme noir proche du fantastique
affleure aussi dans les plans décrivant la venue
de Sullivan chez Rick : les gangsters se font face dans
un brouillard épais que Joe doit franchir avant d’accomplir
sa destinée et de tenter d’éliminer
Rick dans un dernier sursaut moral. Un sursaut moral, qui
fait suite à un autre : celui concernant Pat Cameron
faisant face à un douloureux cas de conscience, que
Mann illustre de manière brillante dans la scène
de la cabine du bateau en partance pour Panama. On y voit
le profil de Claire Trevor au premier plan, fortement découpé
par un éclairage latéral et l’horloge
au second plan. La netteté des deux échelles
de plan oblige le spectateur à faire circuler son
regard et à partager ainsi le suspense de l’instant.
Jusqu’au plan où le visage de la jeune femme
se réfléchit dans le cadran de l’horloge
et qui sonne le réveil moral du personnage.
On
peut sans hésiter qualifier de "westerns noirs"
les westerns tournés par Anthony Mann (tout du moins
les premiers comme Winchester 73 ou Les furies)
tant les thèmes qui y seront développés
commencent à se faire sentir ici. De même que
Joe Sullivan, l’archétype du héros "mannien"
(James Stewart par excellence mais pas seulement) est un
homme à la moralité trouble et au passé
mystérieux, en quête de sérénité
et de rachat. Le faisant évoluer dans des espaces
qui l’écrasent par leur immensité autant
que par leur beauté élégiaque, le cinéaste
s’applique à faire ressortir toute l’humanité
de ce héros qui, au prix d’efforts soutenus
et parfois d’un recours nécessaire à
la violence la plus sèche, réussit à
se transfigurer. Si dans Raw Deal, conformément
au genre du film noir, le héros sombre dans l’abîme,
ce ne sera pas automatiquement le cas dans le western.
Si le cinéphile curieux cherche
à connaître l’origine des magnifiques
compositions plastiques sublimant les westerns de Anthony
Mann ou les intérieurs de films comme Le Cid
(1961) ou La chute de l’Empire Romain (1964),
il ne pourra que se tourner avec émotion vers ces
deux petits joyaux du film noir, à partir desquels
l’une des cinématographies les plus originales
et envoûtantes de l’âge d’or hollywoodien
prit son envol.
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Image
: Avant le lancement de La brigade du suicide,
un carton nous prévient que le film a été
restauré à partir des "meilleurs éléments
disponibles" mais qu’il subsiste des imperfections.
En effet, en plus d’une définition aléatoire,
on note beaucoup de points blancs et de petites rayures.
On relève aussi une instabilité passagère
de l’image et des déformations de pellicule.
Néanmoins, les contrastes sont bien gérés
(un détail important pour un tel film). La compression
a parfois du mal sur certaines scènes et des artefacts
apparaissent (dans quelques plans en mouvement par exemple),
mais dans l’ensemble le rendu est plutôt correct.
Le master de Marché de brutes est bien plus
propre, malgré la présence de quelques points
blancs et rayures verticales. Les contrastes sont aussi
bien gérés (le rendu du noir et blanc sur
les deux films est en fait de bonne qualité malgré
un léger manque de nuances sur certaines séquences).
On notera toutefois la présence d’une instabilité
de la pellicule et d’une baisse de définition
sur certains plans un peu brûlés. La compression
est visible par moments mais moins que sur le premier film.
Dans l’ensemble, Wild Side a fait du bon travail pour
ces deux films rares, d’autant qu’ils sont vendus
par 2.
Son : Les bandes
son de La brigade du suicide et de Marché
de brutes sont presque logées à la même
enseigne (elle du premier film est un peu étouffée
par rapport à celle du second et on observe quelques
rares variations d’amplitude). On perçoit un
peu de souffle et des craquements mais cela ajoute un cachet
d’authenticité. Car l’essentiel est préservé
: les voix et les ambiances sont clairs et la musique est
correctement intégrée.
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L’édition comporte deux
DVD pour les deux films. Chaque disque possèdent
ses propres suppléments. Les menus, animés
et sonores (des dialogues et voix off tirés du
film), ont comme souvent chez l’éditeur un
visuel étudié. Pour les deux films, les
menus principaux présentent un montage d’extraits
de film disposés près d’un dessin.
Les transitions entre les menus jouent sur les fondus
au noir.
Le chapitrage est sonore et animé pour les
deux films : 12 vignettes pour La brigade du suicide
et 11 vignettes pour Marché de brutes,
réparties sur 3 pages. Une idée fort sympathique
pour le premier film : chacune des vignettes animées
est placée au centre d’une illustration d’un
billet de banque.
Les suppléments
en commun pour les 2 DVD comportent :
Galerie de photos : 10 photos d’exploitation
pour chacun des deux films, provenant des archives de
la BFI. Elles sont de tailles appréciables car
elle remplissent presque tout l’écran.
Affiches de film : 2 pour T-Men
et 4 pour Raw Deal.
Dossier de presse : cette section propose
plusieurs photomontages et du matériel publicitaire
conséquent. Assez proche du design "Pulp",
ces documents sont forts plaisants à consulter
(même si les textes demeurent quasiment illisibles)
et offre la possibilité de témoigner d’une
époque révolue.
Liens Internet : ils dirigent l’internaute
vers les sites de Wild Side et BAC Films
Sur le DVD de La brigade
du suicide :
Entretien avec Jean-Claude Missiaen (12’19’’)
en 16/9 et mono. Il est interrogé par Samuel Blumenfeld
(critique au quotidien Le Monde et coauteur du
livre d’entretiens Conversations avec Brian
De Palma). Missiaen, ancien attaché de presse
et surtout réalisateur de trois polars français
au début des années 80 (Tir groupé,
Ronde de nuit et La baston) est un spécialiste
du cinéma américain et du film noir en particulier.
Il est également l’auteur d’un ouvrage
sur Anthony Mann qui fait autorité. C’est
donc en cette qualité qu’il évoque
sa rencontre avec le cinéaste américain
sur le plateau des Héros de Telemark (1965).
Après avoir donné quelques éléments
biographiques, il parle du film noir, de la mise en scène
de Mann et de sa collaboration étroite avec John
Alton. Missiaen souligne que l’empreinte visuelle
de Anthony Mann était déjà présente
dans ses premiers films avant la rencontre avec le célèbre
directeur photo. Il cite Alton qui parlait de "parfaite
symbiose". Il finit par survoler les deux œuvres
présentes sur ce coffret. Ce petit document, illustré
par quelques photos, est malheureusement trop court et
son montage un peu heurté (les coupes franches
visibles au milieu de l’interview étaient-elles
nécessaires ?)
Sur le DVD de Marché
de brutes :
L’univers
du film noir (48’50) en 4/3 et mono. Il
s’agit d’un documentaire américain
produit en 1998 ayant pour thème le film noir.
Il mêle affiches originales, extraits de films (de
qualité technique médiocre pour la plupart)
et bandes annonces. Le tout est illustré par une
voix off qui se propose de dégager les grands thèmes
du genre et de rappeler le nom des grands artistes (comédiens
et réalisateurs) qui y sont attachés. Ce
film documentaire, malheureusement, n’éveillera
que l’intérêt des spectateurs novices
en la matière, et encore. Cette entreprise de vulgarisation
extrême, interrompue de quelques rares et courtes
interviews récentes et sans intérêt
de Jane Greer, Virginia Mayo et Kim Novak, se contente
d’un faible commentaire sans réel point de
vue, qui ne semble avoir pour fonction que de relier les
différents extraits présentés tirés
d’une trentaine de grands classiques. Plutôt
décevant et dispensable, à part pour les
amateurs des bandes annonces de l’époque.
Enfin un livret écrit par Philippe Garnier complète
cette édition qui devient un must have pour tout
amateur du grand Anthony Mann.
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