Travis Bickle, de retour du Viêt-nam, connaît beaucoup de difficultés à réintégrer la société qu'il avait quittée. Pour pallier ses insomnies répétées, il devient chauffeur de taxi de nuit. Chaque soir, il côtoie la grandeur et la décadence new-yorkaises et doit faire face aux situations les plus diverses. Petit à petit, il va rejeter ce monde frénétique qui s'offre à lui. Et petit à petit, il va sombrer dans une folie destructrice...
Taxi Driver
Réalisé
par Martin Scorsese
Avec Robert De Niro, Jodie Foster, Albert Brooks, Harvey Keitel, Leonard Harris, Peter Boyle, Cybill Shepherd
Scénario : Paul Schrader
Musique : Bernard Herrmann
Photographie : Michael Chapman
Columbia Pictures
USA - 113 mn - 1976
Le rapport de l'individu à son époque a toujours été l'un des moteurs principaux du cinéma de Martin Scorsese ; un rapport toujours difficile, soit parce que l’individu croit la maîtriser (The King of Comedy, After Hours), qu'il en est totalement détaché (le récent Gangs of New York) ou encore parce qu'il ne sait comment l'aborder. Cette solitude de l'être qui n'arrive (ou ne veut) pas à communiquer avec l'autre est bien évidemment la problématique principale de Taxi Driver...

Ce qui choque réellement dans le célèbre final du film, ce n'est pas tant sa violence graphique insoutenable (qui fit beaucoup parler d'elle), ou l’enchaînement presque mécanique des meurtres, mais bien le regard vide que Travis affiche dès son acte commis. Au fond de ses yeux, il n'y a plus rien ; il s'est entièrement vidé de toute moralité tout comme il a vidé son chargeur. Il ne reste plus qu'un corps inerte, affalé dans un fauteuil. Il lève alors sa main et feint de tirer avec cette arme improvisée sur sa tempe. Ce geste, que l'on pourrait prendre comme le terme de son existence, est en fait le premier pas de sa réinsertion sociale (et également de sa naissance comme individu), en tant qu'il assimile alors le fondement de la vie morale : la distinction radicale entre pensée et acte, et surtout la possibilité qu'a la conscience de s'opposer à l'agir et ce, autant pour contenir ses pulsions que pour les étouffer. Pour la première fois, et inconsciemment, il "fait semblant", extériorisant par le signe (et non plus l'action) son terrible tourment. Car jusque là, Travis n'avait su s'intégrer à la société car incapable de masquer sa personnalité. Il était exclusivement ce qu'il montrait de lui aux autres, position inconfortable dans un monde où il faut davantage paraître et surtout ne rien laisser transparaître. Cependant, il n'était pas tout à fait en dehors de ce système dont il connaissait les rudiments : il invite Betsy à déjeuner ou encore il cache sa xénophobie auprès de son collègue de couleur. Mais à chaque fois, il finissait par se montrer tel qu'il était au grand jour : il emmène la jeune femme dans un cinéma porno lors de leur premier rendez-vous (comme simple désir sexuel), il fixe avec insistance les afro-américains qu'il croise. Il n'entre définitivement pas dans le cadre (au propre comme au figuré, Scorsese le laissant à plusieurs reprises hors-champ) de cette ville, trop grande pour lui.

Pourtant, et c'est ce qui fait toute l’ambiguïté du personnage, Travis n'est pas non plus un être dénué de toute éthique. Il n'est pas un de ces psychopathes qu'on peut facilement blâmer, ou un traumatisé du Viêt-nam qu'on pourrait peut-être excuser (ce choix de laisser un trouble autour de la nature de son instabilité est l'élément déterminant qui permet au film de s'élever au-delà des particularismes sociologiques et de devenir davantage une mise en garde pour le spectateur) ; non, Travis conserve toujours au fond de lui un garde-fou, même si celui-ci va progressivement disparaître. On peut le constater dans ce qui reste peut-être comme la meilleure scène du film : Travis tente de discuter avec Wizard, son collègue, le temps d'une pause entre deux clients. Se sentant au bord de la folie, il lui demande des conseils. Seulement les mots ne viennent pas. Que dire ? Que partager ? Travis n'a pas appris à structurer ses pensées, il ne sait que les transcrire en un flot de paroles indigestes qu'il garde personnelles - chez Scorsese, les mots, rapides et tranchants, cherchent surtout à cacher la vacuité rongeant les personnages et leur permettent de refouler leurs envies les plus primaires. Mais pour Travis, cette répression du désir est impossible. Il bouillonne, sait très bien que "de mauvaises choses lui passent par la tête" mais comment les contenir ? Si cette envie légitime de partager son vécu marque bien la subsistance d'une morale chez lui, son incapacité à communiquer l'enferme à double tour, le condamnant à la solitude. Déchiffrant tel un sorcier les bribes des formules de Travis, Wizard ("sorcier" en anglais) lui donne le seul conseil qui lui semble juste : dans cette jungle ("où on est de toute façon baisé"), l'unique moyen de se protéger de soi-même est de devenir ce qu'on laisse transparaître ; être ce que les autres voient de nous. Solution peu réjouissante mais qui garantit au moins la survie. Mais pour Travis, cet argument n'a déjà plus de portée, on le sait maintenant. Et il aura beau se cacher derrière son travail comme le lui propose toujours Wizard - s'enfermer dans son taxi comme dans une carapace - le monde viendra toujours à lui : tous les soirs, il accompagnera les joies et les misères du monde le temps d'un trajet. Ce monde brutal vient à lui inlassablement sans qu'il ne puisse jamais le déchiffrer. Cette insistance tourne à l’obsession. Il n'a dès lors qu'un seul but : fuir ce cercle vicieux.

Mais comment ? Comment peut-il s'échapper d'une existence qui l'encercle de plus en plus, tel un étau ? Une seule solution se présente à ses yeux : il faudra l'expurger de ses démons et finalement la supprimer. Evacuer "la racaille" pour mettre de l'ordre. Ce projet insensé, Scorsese y consacre la seconde moitié de son film, c'est dire si le massacre final n'est en rien un acte de folie passagère mais bien mûrement réfléchi. A partir de là, Travis n'épargnera plus rien à personne - il veut tout détruire : la télévision, les politiques et même sa propre image dans le miroir dans la scène la plus célèbre du film, où finalement il ne se reconnaît plus physiquement. Dès lors, changer d'apparence, de nom, ne le gène en rien et même le rassure : dans la jungle new-yorkaise, il sera le chasseur, ou plutôt un esprit furtif, invisible, prêt à bondir sur ses proies. Plus rien ne le rattache à son corps désormais. Plus rien, si ce n'est une chose : Iris.

Cette jeune prostituée qu'il a plusieurs fois croisée, ce corps fragile à peine sorti des bras de sa mère, c'est ce qui va le sauver. Très tôt dans leur relation, Travis va se montrer sous un tout autre jour. Lors de leur premier contact, Iris croit qu'il vient la voir pour une passe. Refusant l'idée même de l'acte, il s'en détourne et lui demande plutôt de déjeuner avec lui plus tard. Cela n'est pas sans rappeler la relation avec Betsy en ce sens qu'elle est inversée. Ici, la femme est une gamine qui agit sans réfléchir. Et même si elle est consciente de sa misère, elle préférera montrer que cela ne la tracasse pas. Elle refoule son malheur au plus profond d'elle-même et prétend bien s'en porter. De toute façon, elle n’a pas le choix. A travers Iris, Travis s'ouvre donc à une souffrance extérieure qui tente de s'oublier, ce qu'il est lui-même incapable de faire. S’il essaiera bien de la délivrer en discutant avec elle, il sait très bien qu’il devra assumer son rôle de chasseur jusqu'au bout : si Iris ne peut rejeter son existence, il le fera pour elle. D'où les meurtres sauvages du final. Ceux-ci accomplis, et Iris "délivrée" de son étau, Travis peut enfin se détacher totalement de son corps et se donner la mort. Cependant on sait maintenant que cet acte ne représente pas quelque chose comme une ultime destruction mais une prise de conscience : tout comme Iris, Travis va apprendre à étouffer son mal, séparant la volonté de l'accomplissement.

Sa vie va reprendre alors.

De son périple horrifique, il ne gardera que des séquelles physiques que le temps effacera. Seul souvenir de ce temps lointain, Betsy, qu'il croisera une dernière fois le temps d'une course. Plus besoin de mots (leur conversation est quelconque), les regards suffisent pour se dire adieu, pour tirer un trait définitivement. Maintenant le silence de Travis parle et son acte peut être gratuit. Dorénavant, comme Iris, comme tout le monde, il fera semblant d'être heureux. Mais comme le sorcier lui a prédit, il sera en vie...




Image : C'est peut-être la plus grande réussite de cette édition. Ici, pas de restauration hasardeuse ou de simple décrassage, mais bien un travail qui respecte l'aspect visuel de l'oeuvre. Ainsi, le grain est bien présent (tout en préservant une très belle définition) et les couleurs sont froides. Certes, certains plans laissent parfois à désirer mais ils sont peu nombreux. Une image qui prouve que la restauration est une technique complexe mais qui permet réellement de redécouvrir le film comme à sa sortie.

Son : Bien évidemment, on privilégiera la version originale en stéréo dolby surround, la piste française mono manquant cruellement de tonus et dans laquelle les dialogues sont trop mis à l'avant, comme c'est souvent le cas (il en va de même pour la piste allemande). Sans être spectaculaire (mais est-ce bien nécessaire ?), la vo offre des dialogues clairs, des effets de bonne facture et met à l'honneur, et c'est fort heureux, la sublime partition musicale de Bernard Herrmann. Là encore c'est presque un sans faute.

Gaumont Columbia TriStar
113 mn
Zone 2
DVD 9
Chapîtrage fixe et muet

Format cinéma : 1.85: 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : Anglais Dolby Surround / Français Mono
Allemand Mono
Sous titres : Français / Anglais / Allemand / Polonais
Tchèque / Hongrois / Hindi / Turc / Danois / Suédois
Finlandais / Islandais / Hollandais / Grecs / Hébreux
Produit par le célèbre Laurent Bouzereau, le dvd de Taxi Driver est une merveille comme on en voit trop peu. Alors qu'il date déjà de 1999, il surclasse en bien des points les dvd actuels.

Making-of - D'une durée conséquente de 71 minutes, le documentaire est dans la plus pure tradition des making of signés Bouzereau (et qui ont fait sa réuptation) ; presque tous les aspects du film sont abordés en compagnie de l'ensemble de l'équipe du film : sa genèse, l'écriture du scénario, l'arrivée de Scorsese, la méthode de travail des acteurs, le tournage, la musique, l'impact du film à sa sortie, etc. Tout cela est saupoudré d’anecdotes parfois drôles, parfois beaucoup plus sombres. Bref, un documentaire comme on en voit de moins en moins.

Photos - Comme si ce n'était pas suffisant, Bouzereau a jugé utile de commenter lui-même les photos (d'un intérêt variable) qui défilent à l'écran, nous livrant encore quelques anecdotes pendant environ dix minutes. Plutôt original.

Storyboard - Ce bonus nous propose de revoir la fameuse scène du massacre, image par image, en alternance avec les storyboards correspondants (et dessinés par Scorsese lui-même). Un exercice assez pertinent d'une durée de trois minutes.

Script - Assez similaire au supplément précédent, celui-ci permet de lire l'ensemble du scénario original (différent cependant du montage final), avec la possibilité de voir ensuite la scène du film qui s'y rattache. Instructif mais d'un intérêt relatif néanmoins.

Matériel publicitaire - En 1 minute 30, les principales affichent du film et les habituelles photos de production défilent à l'écran.

Talents - Sous ce mystérieux titre se cachent en réalité les biographies et les filmographies de rigueur des principaux membres de l'équipe et du casting.

Bande-annonce - Supplément classique, cette bande-annonce est vraiment à éviter si vous n'avez pas vu le film !
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