Il
est des films dont il est difficile de parler. Parce qu’on ne
peut les voir en ignorant qu’il ont été dramatiquement
amputés, et que ce que nous avons devant nos yeux n’est
que le pâle reflet d’une œuvre encore plus belle, plus
harmonieuse. Il en est ainsi des Rapaces, de La
Vie Privée de Sherlock Holmes, d’Une
Balle dans la Tête. Et l’exemple le plus dramatiquement
célèbre est bien entendu La Splendeur des Amberson,
film qui participe en tête à la légende d’auteur
maudit d’Orson Welles. Il est donc impossible d’envisager
cette œuvre sans connaître la genèse de son tournage,
et surtout de sa post-production.
Si le choix de Citizen
Kane comme premier long-métrage ne s’est pas
imposé tout de suite - on se souvient que le cinéaste
a longtemps travaillé sur une adaptation d‘Au Cœur
des Ténèbres de Joseph Conrad - il en fut de
même pour son deuxième essai. Celui-ci devait donc être
It’s All True, film construit sur quatre histoires différentes,
destiné à remplacer le traditionnel double-programme des
salles américaines. Une deuxième équipe commence
donc les prises de vues dans l’arrière-pays mexicain en
Septembre 1941. Welles a par conséquent le temps de s’atteler
à un autre projet qui lui tient particulièrement à
cœur, l’adaptation d’un roman célèbre
de Booth Tarkington, publié en 1918 et récompensé
par le Prix Pulitzer. Déjà filmée, cette histoire
touche particulièrement Welles, qui y trouve des échos
de son enfance et de sa propre famille - il l’a d’ailleurs
auparavant adapté pour la radio dans une version d’une
heure diffusée le 29 Octobre 1939.
Le tournage est supposé être rapide, il durera en réalité
trois mois. Welles en imputera la faute à ses techniciens, jugés
trop lents, et ce même s’il était entièrement
satisfait du travail du directeur de la photo Stanley Cortez, remplaçant
de Gregg Toland, pris par d’autres engagements. Pourtant, peu
habitué à ce rythme de travail, Cortez sera remplacé
à la fin du tournage par le réalisateur de deuxième
équipe Harry Wild. En vérité, il semble que Welles
ait également sa part de responsabilité dans ce retard.
Ainsi, pour la séquence du traîneau, au lieu d’utiliser
le plateau de la RKO prévu à cet effet, il préféra
filmer dans un décor recouvert de neige authentique. Le tournage
dura 12 jours, les ampoules éclatant à cause du froid
et les projecteurs de 4000 watts faisant fondre la neige. En même
temps, Welles devait finir d’honorer son contrat de trois films
avec la RKO et produisait Journey into Fear, en plus
d’y jouer un rôle le soir - certaines photos le montrent
même dirigeant La Splendeur des Amberson toujours
vêtu de son uniforme de policier turc. La RKO plaçait de
grands espoirs commerciaux dans ce thriller. Or survient le bombardement
de Pearl Harbor.
Nelson Rockefeller, actionnaire majoritaire de la RKO, propose alors
de tourner un film de propagande au Brésil, afin de s’attirer
la sympathie de Vargas, dont certains conseillers s’avouent séduits
par les forces de l’Axe. De plus, une invasion de l’Amérique
du Sud n’est pas exclue à l’époque. Welles
est donc contraint d’interrompre le tournage de son film et de
s’envoler pour le Brésil, les prises de vue devant avoir
lieu à la période du Carnaval. En pleine urgence, Robert
Wise prépara donc un premier montage brut durant 3 jours en Floride,
permettant ainsi à Welles d’enregistrer la voix off juste
avant de partir pour Rio. Wise était censé le rejoindre
au Brésil pour finir le travail - l’existence d’un
passeport neuf en atteste - mais les transports aériens étant
limités en temps de guerre, ce fut impossible, et Welles dirigea
donc le montage en téléphonant à Wise et Jack Moss.
Une avant-première eu lieu en Mars 1942 à Pomona en deuxième
partie de The Fleet's In. Dans ce premier montage,
Welles avait retiré 20 minutes par rapport à sa version
d’origine, à savoir tout ce qui se passe entre la visite
d’Eugène empêchée par Georgie et la mort de
la mère. Cette avant-première eu des résultats
catastrophiques, même si 10 % du public se montra enthousiaste,
déclarant que jamais ils n’avaient vu un aussi beau film.
Wise et Moss se lancèrent en catastrophe dans un nouveau montage,
coupant ici et là, mais réintégrant la longue partie
citée plus haut - le contrat de Welles stipulait qu’il
n’avait le director’s cut que sur la version montrée
lors de la première séance-test. La projection suivante
eu lieu deux jours plus tard à Pasadena, et reçut le même
accueil. La RKO chargea alors Moss du montage final. Souffrant semble-t-il
d’un problème d’ego et souhaitant prendre une revanche
sur le cinéaste, Moss prend les rênes. Dictant les nouvelles
coupes à Robert Wise, il ne tient aucun compte des notes laissées
par Welles et refuse même de prendre celui-ci au téléphone
; et le carnage commence.
La liste des modifications est longue, mais peut-être résumée
ainsi : même s’il a connu de petites coupes, le film que
nous connaissons correspond en gros aux deux premiers tiers de la version
originale. Mais un happy ending absurde fut retourné, et surtout
le dernier acte, jugé trop déprimant, fut totalement supprimé.
Il semble que ces séquences soient perdues à jamais. Et
malgré toutes ces modifications, La Splendeur des Amberson, sorti
en double-programme avec Mexican Spitfire Sees a Ghost,
une comédie de Lupe Velez, fut un échec financier sans
appel. Et là commença la légende d’Orson
Welles le Maudit, bête noire des studios. Pourtant, selon les
propos de Bill Krohn, ce n’est pas tant l’échec de
La Splendeur des Amberson qui a créé
le courroux de la RKO, mais celui de Journey into Fear,
dans lequel le studio avait placé ses espoirs - le studio avait
tout de même conscience que les films de Welles appartenaient
au domaine de l’Art et Essai. Et il semble surtout que le public
américain n’avait surtout pas envie de voir un film aussi
déprimant à cette période.
Ce qui frappe au premier abord dans La Splendeur des Amberson
est qu’il est apparemment l’antithèse de Citizen
Kane ; autant le premier symbolise la déconstruction
totale du récit, formant un portrait cubiste de son personnage
principal, autant le deuxième se présente comme une fresque
linéaire et chronologique. Là où Citizen
Kane s’affichait comme un feu d’artifice de
nouvelles techniques narratives, le deuxième opus de Welles fait
souvent référence au cinéma muet ,
notamment
à travers la célèbre fermeture de plan de la séquence
du traîneau, et emprunte à la littérature - la voix
off omniprésente - et même au théâtre - le
cœur antique formé par les voisins commentant les allées
et venues autour de la demeure familiale. Mais ce ne sont là
qu’apparences, tant La Splendeur des Amberson
regorge d’autant de tours de force cinématographiques que
son prédécesseur, et les mouvements de caméra y
sont peut-être encore plus impressionnants. On citera pour mémoire
le travelling arrière succédant à la séquence
de la chaudière qui traverse pas moins de quatre pièces.
Si Citizen
Kane racontait l’histoire d’un seul homme au
travers de multiples témoignages, La Splendeur des Amberson
narre la destinée d’une famille et de ses proches au moyen
d’une voix off omnisciente. Le casting est d’ailleurs signifiant
: Orson Welles abandonne le rôle de George Minafer qu’il
tenait dans l’adaptation radiophonique, et choisit la fonction
de narrateur, prenant ainsi du recul par rapport à son matériau.
Et c’est à travers ce regard empli de nostalgie que Welles
nous fait contempler ce monde qui disparaît. Mais cette nostalgie
est pourtant à nuancer : hormis le monumental escalier, rien
dans l’intérieur des Amberson, dans ce décor qui
se videra au fur et à mesure du film, n’évoque la
beauté ; la magnificence viscontienne est loin. Dès lors,
la sombre mélancolie qui gagne le film est la conséquence
du simple passage du temps, montré, comme le souligne Jean Douchet,
par les longs fondus enchaînés qui donnent aux transitions
des allures de réminiscences proustiennes. Comme le dit le narrateur,
les Amberson vivent à une autre époque, à un autre
rythme, sans possibilité de s’adapter à la vitesse
du nouveau siècle, ainsi qu’à un nouveau modèle
économique qu’ils ne comprennent pas. Et c’est cette
douloureuse contemplation qui donne toute sa beauté à
ce grand film estropié.
(1) Le choix de l’actrice retraitée
Dolores Costello est à cet égard signifiant.