Ce monument du western de série B, marque
le début de la fructueuse collaboration de 10 films
entre le producteur indépendant Benedict Bogeaus
(Le journal d’une femme de chambre de Renoir)
et le vétéran hollywoodien Allan Dwan, alors
âgé de 69 ans... Il marque aussi la première
rencontre entre le réalisateur et celui que l’on
peut considérer comme son interprète fétiche,
l’irremplaçable John Payne.
Vers 1953, la RKO, mise à mal par
la gestion chaotique d’Howard Hughes, est soucieuse
de réduire ses coûts et mise tout sur la série
B, finançant en ce sens de petites productions indépendantes,
jugées originales et suffisamment porteuses. Grâce
à ce soutien, Bogeaus vient de mener à bien
un film d’aventures original et laconique, Les
Révoltés de la Claire Louise, réalisé
par Tourneur, mettant fin à une durable période
de "marginalisation". Dwan lui-même est
un peu oublié. Celui qui fut l’un des piliers
de la Triangle du temps du muet, le metteur en scène
attitré des exploits acrobatiques de Douglas Fairbanks
(Robin des Bois, Le Masque de fer) et des grands
véhicules pour Gloria Swanson (Zaza, Manhandled)
ou Renée Adorée (Tide of a nation)
est passé de mode. Mais quelques morality plays et
comédies pastorales fauchées réalisées
pour la Republic, bien accueillies outre-Atlantique, font
de lui l’homme de la situation. Jim Grainger, nouveau
patron de la RKO, a l’idée d’associer
les deux hommes. Ils ne se quitteront –pratiquement-
plus, le dernier film de Dwan, Most dangerous man alive,
étant aussi la dernière production de Bogeaus.
Le projet est nanti d’un budget somme
toute assez confortable : 800 000 dollars. C’est bien
plus que ne réuniront jamais les deux hommes pour
aucun autre film de la série. Cette – relative,
il ne s’agit somme toute que du budget moyen octroyé
pour une série B à l’époque -
opulence fait sans doute en partie la spécificité
de ce premier opus : paradoxalement, Silver Lode
est moins élaboré visuellement que ne le seront
La reine de la prairie, Tornade, Le
mariage est pour demain ou Deux rouquines dans
la bagarre. Sans doute Dwan et son génial directeur
artistique Van Nest Polglase n’ont-ils pas dû
recourir au pillage des backlots de studios pour masquer
l’indigence des moyens mis à leur disposition...
Quoi qu’il en soit ce dépouillement
est aussi au service d’une intrigue âpre et
éprouvante, à mille lieues des respirations
contemplatives qu’affectionnera Dwan par la suite.
Car Silver Lode, sous ses atours de western de
série, est une charge vigoureuse de la scénariste
Karen De Wolf à l’encontre des maux de la société
américaine d’alors. Véritable manifeste
libéral, qui affuble le bad guy corrupteur et manipulateur
(Dan Duryea, sourire carnassier et allure défaite
de grand fauve endormi) du patronyme de Ned Mc Carthy !,
le film dépasse de loin les intentions du surfait
Train sifflera trois fois. Ici, la communauté
n’abandonne plus l’un des siens par simple lâcheté
mais, hypocritement, se mue en milice expéditive,
non en vertu d’une quelconque soif de justice, mais
plus par peur et protectionnisme lorsqu’elle apprend
que celui qu’elle avait intégré parmi
les siens fut en son temps un aventurier et, peut-être,
un gunfighter. Une meute acharnée s’active,
qui va jusqu’à trahir ses propres croyances
en envahissant le sanctuaire sacré qu’est sensée
représenter l’église. Pas de pardon
pour les "pommes pourries" aurait pu s’exclamer
le Jay C. Flippen des Affâmeurs d’Anthony
Mann ...
Rejoignant la longue liste des marginaux
chers à Dwan, Ballard ne pourra plus compter que
sur l’ingéniosité d’une autre
laissée pour compte pour recouvrer sa respectabilité,
et plus prosaïquement, sauver sa peau : Dolly, l’entraîneuse
amoureuse qu’il avait abandonnée pour une autre,
mieux établie socialement, et qui, elle, doutera
un moment de son innocence. Ce magnifique personnage de
femme franche et obstinée, qui nous permet de retrouver
Dolores Moran, dix ans après l’inoubliable
Mme de Fursac du Port de l’angoisse, contrebalance
à lui seul le regard pessimiste et sans complaisance
que Dwan et sa scénariste portent sur leur société.
Au service de son intrigue, qui respecte
les unités de temps et de lieu, la mise en scène
de Dwan transcende les règles du classicisme. Alternant
plans d’ensemble fixes pour les plans de confrontation
et travellings frénétiques pour rythmer ses
éclairs de violence (la fuite éperdue de Ballard
à travers la ville, trouvant refuge derrière
les tables de banquet décorées aux couleurs
de la nation...), son découpage acéré
ménage une tension progressive et réellement
oppressante. Seul le score de Louis Forbes, assez routinier
et surtout redondant, reste un peu en retrait. Le compositeur
sera autrement plus inspiré l’année
suivante pour le sublime Tornade.
Généralement considéré
comme le chef d’œuvre de Dwan, ce western à
suspense constitue une pierre angulaire du genre, véritable
épure qu’aucun amateur digne de ce nom ne devrait
ignorer. Le film idéal pour s’initier aux délices
de la filmographie de ce réalisateur trop sous-estimé...