Pourquoi
vous avoir dévoilé sans vergogne tout le squelette de
l’intrigue du film y compris son dénouement ? Parce qu’il
n’est pas gênant de connaître toute l’histoire
de
Rio Bravo avant de le visionner puisque Howard
Hawks a toujours affirmé s’intéresser plus aux
relations entre les personnages qu’à la progression dramatique
de cette intrigue proprement dite d’ailleurs assez conventionnelle
(et sans spoilers particuliers). Ainsi, le film (comme bon nombre
de westerns d’ailleurs, on a un peu trop tendance à l’oublier,
les clichés ayant la vie dure) ne saurait se résumer
à cette simple histoire de duel opposant le petit groupe conduit
par le shérif contre les innombrables mercenaires. Bien d’autres
thèmes seront abordés en cours de route dont le principal
est un leitmotiv chez le réalisateur : la chaude amitié
virile exaltée par la tâche qu’il y a à
accomplir en commun, mais aussi les difficiles relations hommes/femmes,
la vie d’une petite ville frontalière, le sauvetage moral
de Dude, etc. Nous aurions pu en faire de même, à savoir
dévoiler tous les ‘coups de théâtre’
de l’intrigue sans que ça ne gâche en rien leur
vision, pour un grand nombre des plus belles oeuvres du réalisateur,
celles surtout construites autour d’un groupe de personnages
comme
Seuls
les anges ont des ailes,
Air Force,
La Captive aux yeux clairs
ou
Hatari.
1959.
La décennie bénie de tous les amoureux du western
se clôt en apothéose avec justement la sortie de Rio
Bravo. Rien qu’à voir apparaître ce
nom géographique désormais mythique, des images remontent
à la surface de notre mémoire comme celle de Dean
Martin à genoux devant le crachoir, la bouille inénarrable
et édentée de Walter Brennan, les collants noirs recouvrant
les superbes jambes élancées de Angie Dickinson, etc.
Et on imagine, sans risque de se tromper, des sourires affleurer
sur les lèvres d’une immense majorité de cinéphiles
et de cinéphages au seul fait de prononcer son titre. Pourquoi
cette quasi-unanimité ? Quel autre western peut se targuer
aujourd’hui d’être aussi fédérateur
et de susciter autant de ferveur y compris chez les personnes pas
spécialement attirées par le genre ? Combien de westerns
ont attisé autant d’exégèses, des plus
passionnées aux plus fumeuses, Hawks ayant été
comparé à tout et n’importe qui, son film accablé
sous des références pas obligatoirement liées
au western, à la plus grande surprise du réalisateur
d’ailleurs ? Pourquoi justement ce western de Hawks est-il
aussi réputé ? Mérite-t-il cet engouement jamais
démenti depuis ?
La
réponse est OUI ! Quel plaisir de devoir écrire sur
Rio Bravo, le film qui m’a insufflé
tout jeune le virus et la passion du cinéma, même si
aujourd’hui je me permets de placer plus haut dans ma hiérarchie
personnelle certains westerns d’autres géants du genre
: John Ford, Delmer Daves, Anthony Mann ou Raoul Walsh ! Les innombrables
visions de ce western unique n’ont pas entamé le ravissement
de sa première découverte, ce qui laisse à
penser qu’on peut aisément l’apprécier
à tout âge en y découvrant à chaque fois
de nouveaux éléments qui viennent enrichir encore
cette pure et simple merveille. En y mettant toute ma bonne volonté
et si j’avais eu la moindre ‘prétention’
d’aller à l’encontre de l’opinion majoritaire,
il m’aurait pourtant été difficile de trouver
beaucoup à redire à ce chef d’œuvre absolu
du 7ème art. Et ceci est d’autant plus étonnant
que jamais Hawks ne cherche, à l’instar des Aldrich,
Fuller, Penn, Peckinpah ou Leone, à renouveler le genre ou
à en subvertir les codes mais au contraire, s’inscrit
en marge de tout renouveau. L’intrigue de son film n’a
rien de bien originale, sa mise en scène pourrait paraître
en apparence banale et pourtant Rio Bravo fait
partie des films les plus parfaits sortis des studios hollywoodiens,
Hawks jouant du classicisme avec splendeur et décontraction.
Il y a donc bien un ‘mystère’ Rio Bravo
que nous allons modestement essayer de résoudre sans avoir
trop recours à l’historique ni aux anecdotes entourant
ce film culte, la matière livresque en la matière
étant abondante sur le seul territoire français (pour
quelques pistes, voir en fin d’analyse technique du DVD).
En
fait de mystère, il s’agirait plutôt d’une
alchimie parfaite de tous les éléments constitutifs
du film, renforcée par l’ambiance chaleureuse ayant
régné sur le tournage. Vous allez me rétorquer
que des tournages orageux ont pu aboutir à des chefs d’œuvre
et qu’à l’inverse, des tournages paradisiaques
ont pu donner de mauvais films, certes oui ! Mais on ressent à
la vision de Rio Bravo un bien-être qui est
certainement dû à l’entente des comédiens,
de l’équipe technique et du réalisateur durant
ces deux mois et demi passés dans la petite ville de Old
Tucson au Texas. Un groupe d’hommes hétéroclite
et l’amitié régnante en son sein est l’un
des thèmes principaux de toute l’œuvre ‘hawksienne’.
Que ce soient les postiers du ciel de Only
angels have wings, l’équipage d’un
bombardier dans Air Force, celui d’un bateau
remontant un fleuve inexploré dans The
big sky, des cow-boys convoyant du bétail dans
Red river ou encore
un groupe de traqueurs de bêtes sauvages dans Hatari,
Hawks et le spectateur se sentent bien au milieu de ces diverses
entités d’hommes et de femmes qui apprécient
visiblement la vie et son cortège ‘d’aventures’
palpitantes ou dramatiques. Au cours du visionnage de ces différents
films et surtout de celui qui nous occupe, nous avons un peu l’impression
d’avoir été invités à une soirée
entre amis : nous passons simultanément avec euphorie du
sérieux à l’éclat de rire, de la tristesse
au sourire, nous mettant sans cesse dans la peau des différents
personnages. Il nous est même assez désagréable
de devoir les quitter au bout seulement d’un peu plus de deux
heures. Si cette notion de groupe est si présente dans son
œuvre, c’est que Hawks lui-même les aimait dans
la vie privée et qu’il s’entourait souvent des
mêmes personnes.
A
ce propos, pour Rio Bravo, il s’agit dès
le début d’une affaire de ‘famille’. Hawks
se sert d’une histoire conventionnelle écrite par sa
propre fille comme point de départ de son scénario
; il fait appel à des scénaristes ayant déjà
travaillé avec lui, Jules Furthman (Seuls
les anges ont des ailes) et Charles Brackett (Le
grand sommeil). Il retrouve aussi John Wayne avec qui il
a connu le succès lors de sa première incursion dans
le genre avec La rivière
rouge et à qui d’ailleurs il fait porter
un ceinturon sur lequel est inscrit ‘Red River’. C’est
l’acteur lui-même qui propose la jeune Angie Dickinson
au réalisateur… Bref, tout se passe en territoire connu.
A l’instar du monstre sacré du western, John Ford,
Hawks ne se soucie pas de renouveler le genre mais au contraire,
prend ses aises à l’intérieur, utilisant tous
les éléments connus et existants ayant émaillé
une multitude d’autres westerns, se démarquant ainsi
des ‘sur-westerns’ à tendance psychologique,
comme Le gaucher de Arthur Penn, qui commencent
à se faire de plus en plus nombreux. Point d’intellectualisation
ni de profonde psychologie : Hawks est un classique, un bon vivant
plus qu’un cérébral, et souhaite rester respectueux
de toute la codification d’un genre qu’il a déjà
abordé à deux reprises, toujours avec la même
réussite. Là où il se démarque de ses
confrères, c’est par la nonchalance, la décontraction
et la désinvolture qu’il insuffle à un film
dans lequel on aurait pu penser y trouver des chevauchées,
de l’aventure, des coups de théâtre, du souffle
épique et lyrique.
Car
contrairement à Red River
et The big sky, contrairement
à ce qu’aurait pu nous laisser croire le générique
sur fond de bétail s’avançant au milieu de grands
espaces, Hawks réalise cette fois un ‘western de chambre’
confiné dans le temps (3 jours) et dans l’espace (une
prison, une rue, un hôtel et le saloon) et dont l’action
est de ce fait volontairement figée. L’approche du
récit est en fait assez théâtrale, les scénaristes
ayant même été (et ce sera leur seul faux pas)
jusqu’à faire réciter des apartés aux
deux acteurs mexicains qui n’auraient pas dépareillé
dans un mauvais vaudeville ; ces deux petits morceaux de scènes
sont assez imbuvables mais heureusement il ne s’agit que de
deux brèves répliques qui n’ont pas le temps
de faire retomber l’euphorie. Nous ne leur en tiendrons pas
rigueur car le reste de leur travail est proprement jubilatoire
y compris lorsqu’ils écrivent d’autres soliloques
théâtraux du même genre où l’on
voit Angie Dickinson parler seule, ses pensées étant
ainsi jetées en pâture au spectateur. Plus qu’une
intrigue sortant de l’ordinaire, le splendide scénario
plein d’humour des duettistes Furthman et Brackett se propose
surtout d’offrir une attention soutenue aux personnages, à
leur évolution individuelle et aux transformations de leur
caractère au contact du groupe. Au vu de sa réputation,
il faut le dire à nouveau afin d’éviter des
désillusions, les personnages de ce film, tout comme l’intrigue
(‘les bons contre les méchants’), ne sortent
pas forcément de l’ordinaire et n’apportent rien
de bien neuf au genre mais sont croqués et écrits
avec tellement d’amour que cet état de fait ne porte
absolument pas préjudice à l’œuvre. Force
est de constater que Hawks transcende les éléments
traditionnels pour en faire un western tout à fait personnel,
génial et unique.
Tous les éléments de l’histoire et la présentation
des protagonistes sont effectués dès les 10 premières
minutes du film qui va désormais se dérouler, dans
sa majeure partie, en intérieur. Cette claustration d’un
genre habituellement dévolu aux grands espaces et chevauchées
ne pouvait donner un résultat passionnant que si les acteurs
choisis entraient parfaitement dans la peau des personnages qu’ils
avaient à jouer (et dont les noms possèdent tous une
signification les décrivant) puisque leurs caractérisations
et leurs dialogues devaient être ici plus importants que l’action,
le décor et les paysages, quasi-absents. Le casting que tout
le monde connaît faisant des étincelles, Hawks va pouvoir
nous faire sa démonstration qu’une équipe soudée,
comme celle formée par les protagonistes de son film, ne
peut qu’aboutir à la réussite malgré
toutes les chausse-trapes qui se dressent devant elle.
Inoubliable
Walter Brennan qui avait déjà testé ce rôle
de vieil homme bourru, cabochard, grincheux et truculent mais au
cœur ‘gros comme ça’ dans le miraculeux
Je suis un aventurier d'Anthony Mann. Les relations
qu’il entretient avec John Wayne sont assez similaires à
celles qu’il avait avec James Stewart dans ce film, Stumpy
(‘hors d’usage’) ne demandant que la reconnaissance
pour son travail et un geste ou une parole d’amitié
de temps en temps pour se sentir exister au sein du groupe. Le shérif
lui donnera cette preuve d’affection quand, après que
le vieil infirme ait fait une sorte de caprice ‘calimeroesque’,
il lui déposera un baiser sur son front dégarni. Ne
s’y attendant pas et n’ayant surtout pas l’habitude
de telles démonstrations, Stumpy décontenancé
et gêné ne trouve pas d’autre réflexe
que de le chasser à coup de pieds. Du sympathique Stumpy,
personne n’a du non plus oublier les gloussements et onomatopées
qui peuvent déclencher quelques éclats de rires.
Inoubliable
Dean Martin dans son plus beau rôle (avec ceux du joueur professionnel
dans Comme
un torrent de Vincente Minnelli et du crooner dans
Embrasse moi idiot de Billy Wilder), celui de Dude
(‘la guenille’). C’est d’ailleurs à
lui qu’est dévolue la première scène
muette, étonnante et désormais culte, au cours de
laquelle, hagard, sans un sou et mal rasé, à la recherche
d’une goutte d’alcool, on le voit se faire humilier
à aller ramasser une pièce qu’on lui jette dans
un crachoir. Son ‘sauvetage moral’, sa réhabilitation
qui l’amènera à retrouver sa fierté,
est l’un des thèmes principaux du film. Le talent de
l’acteur éclate aussi bien dans ses moments de détresse
et de doute (émouvante scène de déprime après
qu’il s’est fait bêtement assommer) que dans ceux
où on le voit émerger de l’enfer dans lequel
il s’était enfoncé. La scène où
John T. Chance lui propose d’entrer dans le saloon par ‘la
porte de devant’ alors qu’il avait l’habitude
depuis quelque temps d’y entrer discrètement par derrière,
pour ne pas faire trop remarquer son état lamentable d’alcoolique
notoire, est remarquable : Dean martin nous émeut puisqu’à
cet instant, nous sentons enfin poindre une étincelle dans
ses yeux encore quelques peu embrumés.
Inoubliable
Angie Dickinson dans le rôle de Feathers (‘Plumes’,
celles des costumes d’entraîneuses), l’un de ces
rôles de femmes dont Hawks a le secret, forte et insolente,
qui n’a pas de mal à s’imposer en jouant des
coudes. Feathers prend sa place parmi les plus beaux personnages
féminins du cinéma hawksien et mondial aux côtés
de ceux de Jean Arthur dans Seuls
les anges ont des ailes, Lauren Bacall dans Le
port de l’angoisse et Le Grand Sommeil,
Joanne Dru dans La Rivière
rouge et d’autres encore. Pour ses débuts
à l’écran, Angie Dickinson éclate de
talent et de sensualité. Son personnage qui tient la dragée
haute à celui joué par John Wayne est à la
fois celui d’une femme, au charme provocant, qui n’a
pas froid aux yeux (c’est elle qui drague le shérif
sans aucune inhibition et non le contraire), qui sait ce qu’elle
veut mais qui possède, elle aussi, des qualités humaines
véritables. N’oublions pas ce moment délicat
et magique dans lequel le shérif, réveillé
et descendant au saloon en pleine nuit, trouve Feathers endormi
sur une chaise, le fusil sur ses genoux, et se rend compte à
ce moment là qu’elle avait décidé de
veiller sur lui. Avec une merveilleuse délicatesse, alors
qu’il la prend dans ses bras pour la recoucher, celle-ci s’éveille
et lui fait un sourire amoureusement tendre qui en aurait fait fondre
plus d’un. La scène finale, nous la dévoilant
en déshabillé noir, pourrait faire partie des anthologies
de l’érotisme suggéré au cinéma.
La réputation qu’a eu l’actrice de posséder
les plus belles jambes du cinéma avec Cyd Charisse vient
d’ailleurs de cette séquence proprement jouissive.
Content
aussi de retrouver, sorti directement des westerns de John Ford,
l’acteur Ward Bond dans la peau du convoyeur de bétail
Wheeler (‘Cheval de trait’) qui se fera assassiner après
avoir proposé en aide au shérif, son garde du corps
Colorado. Colorado, interprété lui aussi formidablement
par un Ricky Nelson dont nous n’aurions au départ pas
parié un sou sur son talent hormis pour le chant. Il joue
ici le rôle d’un jeune freluquet sûr de lui et
assez prétentieux mais qui nous est toujours sympathique
puisqu’on sent que son assurance est tout à fait justifiée
par un professionnalisme jamais pris en défaut et par un
sérieux à toute épreuve qui ne peut prêter
le flanc à la plaisanterie. C’est un tireur d’élite
redoutable et plein de sang froid, à mille lieues de Mississippi,
le personnage assez gauche et benêt que jouera James Caan
dans El Dorado. Ce jeune homme, c’est un
peu l’image que l’on se fait du shérif John T
Chance plus jeune mais on a du mal à croire que Colorado
serait aussi maladroit que son aîné avec les femmes.
Hawks a du avoir beaucoup de sympathie pour le personnage dont il
se sert pour faire comprendre son amour du travail bien fait et
du professionnalisme, autre thème majeur de son cinéma.
Enfin,
inoubliable John Wayne qui trouve ici l’un de ses plus beaux
rôles, moins complexe et ambigu que celui de Ethan Edwards
dans La prisonnière du désert, moins
original que celui, haïssable une bonne partie du film, de
Dunson dans La rivière
rouge, moins émouvant que celui de Nathan Brittles
dans La
charge héroïque, mais aujourd’hui
encore, le personnage qui restera et qui donne l’image la
plus juste de ce que John Wayne aura voulu montrer tout au long
de sa carrière : l’homme droit, valeureux, professionnel,
d’apparence dure mais en réalité proche et affectueux
avec ses hommes, maladroit et pataud avec les femmes, celui aussi
qui par son charisme cimente un groupe. Dans Rio Bravo,
il n’a pas peur de ternir son image car Feathers a toujours
le dessus sur lui et finit toujours par avoir le dernier mot, Chance
sortant toujours d’une discussion avec elle la tête
basse et le dos voûté. Derrière son apparence,
un être profondément humain puisqu’on se demande
même constamment s’il ne va pas réitérer
‘l’erreur’ de Dude en se faisant piéger
par l’élément féminin et son diabolique
pouvoir de séduction. Tout est parfait dans le jeu de John
Wayne et ceci dans ses moindres faits, poses et gestes : sa façon
de s’habiller, d’arpenter une rue, de tenir son fusil,
de mettre son couvre chef, tout est une création de l’acteur.
Une preuve supplémentaire s’il le fallait que le Duke
était un très grand comédien.
Pour
finir, parlons en de la mise en scène transparente de Hawks
qui fait douter certains quant à ses qualités. Il
est vrai qu’elle est moins immédiatement repérable
et ne saute pas aux yeux de prime abord comme celle d’un John
Ford passé maître dans l’art pictural et du cadrage
ou comme celle d’un Anthony Mann excellant dans son appréhension
de l’espace et d’une limpidité épurée.
Mais Hawks est moins un peintre des extérieurs et des paysages
qu’il ne cherche d’ailleurs jamais à magnifier
(y compris dans Hatari), qu’un réalisateur
au service de ses personnages. Hawks n’est pas un esthète
ni un formaliste et c’est pour cette raison que nous nous
rappelons moins souvent chez lui que chez les autres réalisateurs
cités précédemment de plans époustouflants,
miraculeux ou poétiques, même si au début des
années 30, avec Scarface par exemple, il
nous a démontré qu’il pouvait s’il le
voulait, d’un strict point de vue technique, jouer dans la
cour des plus grands. Pourtant, en y regardant de plus près,
Rio Bravo comporte, lui aussi, quelques scènes
qui prouvent une nouvelle fois le génie, certes plus discret,
de Hawks en la matière. Déjà la scène
muette de départ, que nous avons déjà évoquée,
n’a rien à envier par la force de suggestion de ses
images aux meilleurs films muets justement. Une autre tout aussi
célèbre, celle qui voit Dude retrouver sa fierté
par son action d’éclat qui le fait dénicher
et tuer l’assassin du convoyeur, mérite de rester dans
les annales par son utilisation tout à fait extraordinaire
d’une technique difficile à manier sans tomber dans
la lourdeur, le zoom ; en l’occurrence un zoom fabuleux et
entièrement justifié sur des gouttes de sang tombant
du haut du saloon sur un verre de bière. Et enfin, pour les
non convaincus, évoquons brièvement les sorties nocturnes
du shérif et de son adjoint devant aller arpenter la rue
pour voir si tout est calme. Hawks, mine de rien, tellement son
appréhension des lieux grâce à la mise en scène
et au montage est géniale, donne au spectateur l’agréable
et grisante impression à la fin du film de connaître
par cœur la topographie des lieux assez restreints dans lesquels
il vient de passer deux bonnes heures. C’est un peu le reproche
que l’on pourrait faire aujourd’hui à un très
grand nombre de cinéastes, celui de ne pas savoir faire appréhender
au spectateur l’espace dans lesquels les personnages évoluent
pendant tout un film et ainsi le priver de quelque chose d’à
priori sans importance mais qui inconsciemment en a beaucoup pour
l’appréciation du même film.
Aussi
et surtout, cette mauvaise appréhension de l’espace
par un cinéaste, fait souvent de nos jours se perdre le spectateur
dans des scènes d’actions qu’il a du mal à
comprendre car trop hachées : l’utilisation d’un
montage frénétique sert souvent en fait de poudre
aux yeux pour cacher cette incapacité à se dépêtrer
des problèmes topographiques très importants pour
des scènes d’actions très découpées.
Ceci est malheureusement vrai pour plus de la moitié des
blockbusters actuels (nous ne parlons évidemment pas des
réalisateurs ayant parfaitement assimilé les leçons
des plus grands, à savoir McTiernan, Cameron ou Carpenter).
Carpenter d’ailleurs dont Rio Bravo est le
film préféré et par lequel il a, entre autre,
certainement été marqué par ses peu nombreuses
mais inoubliables scènes d’actions. Car, comme chez
John Ford, la violence n’a ici rien de spectaculaire, frisant
au contraire l’abstraction tellement les scènes sont
dures, violentes mais sèches et concises. La première
apparition de John Wayne est d’une force peu commune, le voyant
arriver en contre plongée pour relever Dude et immédiatement
après, assommer Joe Burdette avec une violence inouïe
à l’aide de la crosse de son fusil, frappant tellement
fort qu’il effectue un tour sur lui-même emporté
par l’élan de son coup. L’autre scène
de tuerie, suite au lancement d’un pot de fleurs par la fenêtre
pour détourner l’attention des ‘bad guys’,
est, elle aussi, fugace mais foncièrement marquante par sa
violence brutale et rapide, sans que jamais nos héros ne
regrettent un instant leur geste. A propos des ‘méchants’,
il faut souligner le fait que, contrairement à beaucoup de
westerns, Hawks ne leur a pas donné beaucoup d’importance,
leur présence à l’écran étant
très limitée et aucun d’entre eux ne possédant
un charisme susceptible de donner à un acteur un rôle
truculent, pittoresque ou sadique comme c’est souvent le cas
dans le genre où le ‘bad guy’ a souvent ‘de
la gueule’. Un autre élément qui montre les
déviations que fait prendre à son film le réalisateur
à l’intérieur d’un classicisme et d’un
manichéisme bien présent cependant.
Et
nous en arrivons aux scènes grâce auxquelles la modernité
affleure le plus et celles qui ont dû se faire pâmer
de plaisir ‘Les cahiers du cinéma’ et la Nouvelle
Vague, les fameuses digressions ‘hawksiennes’, qui ne
font aucunement avancer l’intrigue et qui ne servent en fait
à rien mais sans lesquelles le film ne serait certainement
pas aussi mémorable, celles qui nous donnent le plus l’impression
d’avoir lié amitié avec les personnages. Si
je vous dis ‘My pony, my rifle and me’, vous
vous remémorerez soudain cette scène absolument magique
qui nous met en apesanteur, celle de l’intermède musical
dans la prison. Dean Martin, suivi de Ricky Nelson puis de Walter
Brennan tout sourire, se mettent à pousser la chansonnette
et le bonheur est ici, sous nos yeux : nous avons comme une impression
d’avoir surpris les acteurs pendant une pause sur le tournage.
Le génie de Hawks est là entre autre, dans ces moments
inutiles mais illustres, tellement humains et proches de nous, ces
instants de symbioses et de bien être entre les personnages
et le spectateur.
Situations classiques, évolution lente mais certaine de
personnages à la caractérisation fortement typée,
aucune prétention à renouveler un genre bien codifié,
scénario bétonné, interprétation au
diapason, le mélange de tous ces éléments nous
donnant un western légendaire. Que me reste t’il à
faire désormais : aller remettre pour la dixième fois
cette petite galette argentée miraculeuse que constitue le
DVD de Rio Bravo et me délecter une nouvelle
fois de ce film à la réputation ô combien méritée,
symbole d’un cinéma dans le même temps classique
et moderne, chef d’œuvre indémodable d’une
liberté de ton qui procure un plaisir de tous les instants
! Ou revoir cette variation tout à fait réussie que
Hawks lui-même réalisera 9 ans après : El
Dorado.