Remarquable
! Dire que je n’avais pas encore sauté le pas
malgré toutes les dithyrambes lues à propos
de cette collection !
Tombé par hasard sur ce deuxième volume d’une
série qui en comporte pour l’instant trois
(si on y inclue celui consacré exclusivement au comique
Charley Bowers, véritable découverte cinématographique),
je ne peux que me féliciter de ma curiosité
car cette séance de cinématographe, comme
se plaît à l’appeler la société
de production Lobster, est absolument réjouissante.
Mais revenons un instant sur la genèse de cette société
pas comme les autres qui nous offre aujourd’hui ces
quelques heures de pur bonheur.
Serge Bromberg, en découvrant un court métrage
de Charlie Chaplin à l’âge de huit ans,
se découvre une passion pour le cinéma très
ancien. Il crée sa propre société,
Lobster, en 1984 avec son ami Eric Lange. Véritables
fouineurs, découvreurs de trésors engloutis,
ces deux fanatiques de vielles bobines réussissent
à réunir quelques 20.000 films rares et inédits.
Très vite, Lobster est obligé de développer
des compétences dans le domaine de la restauration
pour sauvegarder les perles enfouies dans ses tiroirs. Et
puis en 1989, Gaumont lui demande de travailler sur la restauration
sonore de L’Atalante de Jean Vigo puis des
Enfants du paradis de Marcel Carné sous
la propre supervision du grand réalisateur. Lobster
est désormais un acteur majeur sur qui l’on
peut compter dans ce domaine. En plus d’être
constituée de connaisseurs de ce type de cinéma,
elle possède le privilège de pouvoir avoir
recours aux meilleures technologies existantes, ce qui nous
donne aujourd’hui l’opportunité de découvrir
ces perles rares dans un état assez étonnant.
En 1995, Serge Bromberg, transformé en "Brombi",
présente tous les matins à nos chères
têtes blondes (et surtout à leurs parents aussi
ravis qu’eux) l’émission Cellulo
sur la cinquième : des films d’animation mêlant
tous genres, tous pays et toutes époques. Il s’occupe
aussi désormais d’un des festivals du film
d’animation les plus célèbres au monde,
celui d’Annecy dont il est le directeur artistique
depuis 2000. Enfin, il faut savoir qu’il est toujours
possible de faire appel à lui si vous avez dans vos
greniers de vieilles pellicules, son équipe se fera
un plaisir de les expertiser et de vous dire s’il
s’agit ou non d’une rareté. Mais revenons-en
au programme qui nous concerne ici.
Retour de flamme est, en plus d’être
sur DVD, décliné sous différentes autres
formes : un programme de ciné-concert au cours duquel
Serge Bromberg, toujours lui, présente les films
retrouvés et restaurés par ses soins et, corde
de plus à son arc, les accompagne lui-même
au piano. Le public se retrouve alors dans l’ambiance
qui était celle des projections d’époque,
projections constituées de films muets, réclames
et actualités ; une émission de 90 minutes
multidiffusée sur CinéClassic depuis septembre
2003. Le résultat est toujours le même quel
que soit le support : un spectacle inclassable, insolite,
dont les spectateurs ressortaient émerveillés
par ces images d'un autre monde, d’un autre temps,
naïves ou au contraire incroyablement modernes. De
la magie pure, un mélange des genres absolument ébouriffant
offert par un vrai mordu, désormais disponible sur
notre support préféré !
Le programme proposé dans ce DVD est remarquablement
bien conçu, les commentaires constamment pertinents
et intéressants. La passion transpire par tous les
pores de chaque seconde de cette mémorable galette
qui nous prouve une nouvelle fois que le cinéma a
une histoire et qu’il n’est pas né avec
Star Wars et Matrix : toutes les générations
devraient pouvoir y trouver leur compte et être enchantées
de revisiter ce cinéma suranné et débordant
de charme. Dans le même temps, la restauration de
ces bandes et la perfection technique de la numérisation
devrait faire aussi réfléchir quelques éditeurs
quant à la possibilité d’obtenir un
résultat entièrement satisfaisant même
à partir du plus ancien des matériels. A découvrir
toutes affaires cessantes ; il faudrait être difficile
pour ne pas trouver au moins un court métrage à
votre goût !
Mesdames, Messieurs, demandez le programme !
1- Those awful hats de D.W. Griffith (USA
– 1909 – 2’55’’)
Ce court métrage humoristique de celui qui deviendra
l’un des maîtres du muet par l’intermédiaire
de films aussi célèbres que Naissance
d’une nation, Intolérance ou Le lys
brisé, ne vaut que par le fait de découvrir
un parmi les plus de 500 films du réalisateur. Les
femmes à l’époque n’étaient
pas tenues, contrairement aux hommes, d’ôter
leur chapeau dans les salles de cinéma ; d’où
un certain désagrément quand ces oripeaux
empêchaient les spectateurs de l’arrière
d’assister à la projection. Une solution assez
efficace trouvée par Griffith : une espèce
de pelle mécanique descendant du plafond pour happer
purement et simplement ces femmes encombrantes.
2- The mystery of the leaping fish
de John Emerson (USA – 1916 – 26’27’’)
Ce court métrage inédit que l’on pourrait
traduire par Le mystère des poissons sauteurs
est peut-être le segment le plus étonnant de
cette séance de cinématographe. Douglas Fairbanks
incarne Coke Ennyday (nom très évocateur),
une espèce de Sherlock Holmes complètement
déjanté qui s’injecte toutes les 5 minutes
une dose de sa drogue favorite, ce qui le met dans un état
constamment euphorique. Cet OVNI absolument étonnant
préfigure, sans qu’il ait à rougir de
la comparaison, l’humour le plus délirant des
Nuls ou des ZAZ (Zucker-Abrahams-Zucker) : il faut le voir
pour le croire ! Et pour ne rien gâter du spectacle,
l’interprétation est parfaite, outre Douglas
Fairbanks en "cocaïnomane-héroïnomane"
fou, la très jolie Bessie Love au jeu assez moderne
pour l’époque. S’il était plus
connu, ce film pourrait facilement devenir culte.
3-
La course au singe (Italie – 1909
– 4’)
Film dans la grande tradition du cinéma forain :
les rois du rire de l’époque, avant les grands
burlesques américains tels Buster Keaton, Harry Langdon,
Charlie Chaplin ou Harold Lloyd, étaient italiens
et français. Voici un exemple de ce cinéma
de course poursuite sans autre ambition que de faire rire
le spectateur du début du 20ème siècle.
4- Pour la fête de sa mère
(France –1906 – 2’26’’)
Après l’étonnante parodie de Sherlock
Holmes, deuxième court métrage déconcertant
mais cette fois dans la gravité la plus absolue :
essayez de faire avaler une intrigue comme cela aujourd’hui,
c’est à peine croyable un tel tire-larmes !
Dans une maison misérable, une mère dort à
même le sol, enveloppée dans une couverture.
Sa petite fille en haillons (5 ou 6 ans) regarde le calendrier
et voit que c'est la fête de sa mère. Elle
quitte discrètement la maison et s'en va cueillir
dans les champs alentour des fleurs pour en faire un bouquet.
Comme elle est plus petite que les herbes, un chasseur la
voit bouger et la prend pour du gibier : il lui tire dessus.
La fille s'écroule, le chasseur la ramène
inanimée chez elle. Sa mère est toujours endormie,
le chasseur étend la petite fille sur le corps de
sa mère qui se réveille en sursaut. La fille
rend son dernier soupir après avoir tendu le bouquet
à sa mère et lui ayant souhaité bonne
fête. La mère s'évanouit. "Etonnant
non !" comme aurait pu le dire le regretté Pierre
Desproges !
5- Kiriki, acrobates japonais
de Segundo de Chomon (France – 1907 – 2’37’’)
Court métrage d’un grand du trucage : il travaillera
même paraît-il sur le Napoléon
d’Abel Gance. Ce sera aussi le principal plagiaire
de George Méliès pour Charles Pathé.
A la vision de cet étonnant Kiriki (reconstitution
de Lobster, à partir de l’original, de la colorisation
de l’époque, peint image par image) on doit
se rendre à l’évidence que ce pionnier
du cinéma espagnol n’avait pas à rougir
de la comparaison avec le maître. Drôles, étonnants,
sympathiques au possible, ces acrobates sont filmés
en fait à la verticale ou image par image, ces trucages
nous donnant ainsi l’impression de stupéfiantes
performances physiques alors que les acteurs ne faisaient
que ramper au sol. Film d’une grande fraîcheur
et d’un charme certain.
6- La Marseillaise (France
– 1907 – 2’39’’)
Le cinéma n’a en fait pas toujours été
muet avant Le chanteur de jazz. Plusieurs expériences
furent tentées dont celle-ci, production de George
Mendel, voyant Monsieur Noté de l’Opéra
de Paris interpréter la Marseillaise. Il s’agit
ici d’un mécanisme de synchronisation de l’image
et du son, un boîtier intermédiaire permettant
de régler la vitesse du projecteur sur celle du phono
et l’acteur mimant les airs préalablement enregistrés
sur disque. Une curiosité que cette Marseillaise
qui fera sourire aujourd’hui mais qui conserve une
valeur historique certaine.
7-
Week-end (France –1938 – 2’16’’)
Publicité pour la marque de cigarettes "Week-end"
diffusée en avant programme des projections de l’époque.
C’est Fernandel, égal à lui-même,
qui en vante les mérites reprenant la mélodie
de sa chanson Ignace et y ajoutant des paroles
typiquement écrites pour cette cigarette. A l’époque,
le tabac n’était pas encore honni et le film
suivant en est encore un bon exemple.
8- Clo-Cloche (France
– 1935 – 2’09’’)
Trois ans après Boudu sauvé des eaux
de Jean Renoir, Michel Simon est invité à
endosser de nouveau l’habit de clochard qui avait
fait son succès mais cette fois pour une publicité
destinée encore à mettre en avant le tabac
"caporal doux". Le bagout et la gouaille de Michel
Simon font mouche une nouvelle fois.
9- Le petit mécano
de Dave et Max Fleischer (USA –1936 – 7’19’’)
Réalisé par des pionniers du cinéma
d’animation connus au départ grâce au
personnage de Koko le clown. Ce dessin animé du créateur
de Betty Boop et Popeye fait partie de la série des
"Colors Classics", série produite pour
rivaliser avec les "Silly Symphonies" de Disney.
Dans la séquence du rêve, ils utilisent ici
un système particulier mêlant animation traditionnelle
et décors en relief. Très agréable
dessin animé, le personnage ayant beaucoup de traits
communs avec celui de Betty Boop, même rondeur, même
yeux… La scène du rêve bénéficiant
de ce procédé en relief est la plus réussie
du métrage : beaucoup d’imagination et de rythme
dans ce Petit mécano.
10- Baisers volés
(France – 1920 - 2’17’’)
Un florilège de scènes de baisers censurées
à l’époque dans l’état
où la société de film Lobster les a
retrouvées en 1997 pas loin de Bruxelles. C’est
une bobine de 176 mètres mêlant bouts de films
colorisés, noir et blanc, provenant de différents
supports de pellicule, qui nous est proposée à
nous chanceux spectateurs d’aujourd’hui. Souvenez-vous
du joli film de Giuseppe Tornatore dans lequel le curé
du village effectuait sa propre censure en découpant
les bouts de scènes "osées". C’est
ce qui nous est présenté ici, morceaux de
pellicules montées bout à bout pour un peu
plus de deux minutes de nostalgie.
11- Mode de Paris (France
– 1926 – 5’40’’)
Film en couleurs, celles-ci étant absolument splendides
et chatoyantes pour l’époque, ce court métrage
nous montre que les critères de beauté pour
les mannequins ont franchement évolué depuis
le début du siècle. Il n’était
pas nécessaire à ce moment-là d’être
beau pour pouvoir faire ce métier. Les cheveux se
font courts, les vêtements plus légers, les
chevilles commencent à être dévoilées.
Destiné à être diffusé en première
partie de programme, encore un exemple de la diversité
de ce qui pouvait être produit à l’époque,
et encore une fois un film parfaitement conservé,
découvert récemment en Hollande.
12- Black and Tan de Dudley
Murphy (USA –1929 – 18’11’’)
Dès le début du parlant, les films musicaux
affluèrent. Nous découvrons ici Duke Ellington
et l’orchestre du Cotton Club dans leur première
apparition au cinéma. Dudley Murphy, spécialisé
dans la réalisation de films expérimentaux
(avec Fernand Léger, il tournera les fameux Ballets
mécaniques en 1924), filmera la même année
la première apparition à l’écran
d’une autre grande du jazz, la chanteuse Bessie Smith.
Si le scénario sans aucun intérêt ne
sert de prétexte qu’à quatre numéros
musicaux, ce court métrage se suit néanmoins
sans aucun ennui car voir et entendre Duke Ellington est
toujours un plaisir. Quant à Dudley Murphy, il profite
de ces films musicaux pour continuer à expérimenter
: ici, on assiste à des kaléidoscopes et dédoublements
d’images, des effets d’ombres et de flous artistiques
qui paraissent aujourd’hui datés mais qui ont
du faire leur effet à l’époque.
13-
3 films de prévention du dessinateur
O’Galop (France – 1918 - 6’)
OVNI de la production de l’après Première
Guerre Mondiale, ces trois films d’animation commandés
par la commission Rockefeller à l’inventeur
du Bibendum Michelin dans le but de prévenir la population
des dangers de l’alcool et de la tuberculose, sont
assez édifiants comme le dit si bien Serge Bromberg.
Nous entendons souvent aujourd’hui en ce qui concerne
la publicité : "Mais jusqu’où
iront-ils pour faire passer leur message ?". Je
peux vous affirmer qu’à l’époque,
ils n’y allaient pas non plus avec le dos de la cuillère
et ces dessins animés ne font pas dans la finesse,
au contraire. Le premier de la série nous montre
les effets possibles d’un petit verre d’alcool
quotidien : dégénérescence, assassinat
et enfants miséreux, le tout finissant à coup
sûr sous le couperet de la guillotine !!! Le second
démontre que pour résister à la tuberculose,
il faut être fort : les non sportifs et les fainéants
y passeront donc à coup sûr : "Pour
être fort, pratiquons les sports en plein air"
!!! Le troisième stigmatise le bistrot, l’endroit
de tous les maux et nous montre une nouvelle fois les ravages
de l’alcool qui "s’il vide le porte-monnaie,
remplit aussi les asiles de fous et les prisons"
avec en conclusion, après la guillotine encore une
fois qui se profile en arrière-fond, la crise de
Delirium Tremens et la mort, "Les vrais athlètes
sont des buveurs d’eau" !!! Voyez, nous
n’en sommes heureusement pas revenus à de tels
charges pachydermiques mais avouons que ces films d’animation
ont gardé un certain charme par le graphisme des
dessins de O’Galop. Encore un document d’une
valeur historique et sociologique inestimable
14- Dr Pyckle and Mr Pride
de Percy Pembroke (USA – 1925 – 29’42’’)
Produit par Joe Rock, nous nous trouvons ici devant une
parodie du Docteur Jekyll et Mister Hyde, dans
laquelle le personnage principal, joué par Stan Laurel,
devient un monstre de lubricité, ne pensant qu’aux
femmes et aux blagues de mauvais goût, une fois la
potion avalée. Ce court métrage ayant bénéficié
d’un budget assez conséquent, a en plus été
tourné dans le décor du Bossu de Notre
Dame, ce qui lui donne encore plus de cachet ; mais
il est là pour nous prouver également le talent
d’acteur comique de Stan Laurel en solo, avant qu’il
ne rencontre son comparse de toujours, Oliver Hardy.
15-
Porky’s preview de Tex Avery (1941
– 6’18)
11ème et dernier dessin animé de Tex Avery
dessiné en noir et blanc, celui-ci est inédit
au cinéma et à la télévision.
Il se révèle pourtant déjà particulièrement
délirant et assez original puisque c’est Porky
qui présente son premier long métrage très
primitif. Loin de la perfection des grandes réussites
de la Metro Goldwin Mayer, mais il arrivait que le Tex Avery
des années Warner soit parfois même encore
plus déjanté.
16- Le raid en avion de
Willi Wolff (Allemagne – 1924 – 24’)
Deuxième épisode de ce serial allemand dont
l’intérêt principal est que ses protagonistes
effectuent, comme le titre l’indique, un raid en avion
à travers le monde, ce qui apporte au spectateur
un dépaysement total, le film ayant été
tourné dans les différents endroits où
se déroule l’intrigue : ici à Paris,
Gênes et Le Caire, sympathiques destinations ! Cela
va de soi, le premier épisode se trouve sur le premier
DVD de la série.
Et maintenant, mesdames messieurs, suivez le guide Bromberg
!