Grâce
au succès retentissant de La chevauchée
fantastique de John Ford, John Wayne devient du jour
au lendemain un acteur avec lequel il faut compter. Les
studios le comprennent immédiatement et cherchent
à se l’approprier. L’agent du Duke, Charles
K. Feldman, bataille ferme avec le patron de la Republic,
Herbert Yates, afin d’obtenir le droit pour sa vedette
de pouvoir tourner pour d’autres studios. A la suite
d’âpres négociations, Yates accepte de
lâcher sa poule aux œufs d’or et John Wayne
joue dans Le premier rebelle, grosse production
de la RKO avec importante figuration, têtes d’affiches
à tous les postes et moyens considérables
consentis par Pandro S. Berman. Après un tournage
plus long et difficile que prévu, les complications
se poursuivent avec des accusations d’anglophobies
lancées à la suite des premières projections.
Le métrage est alors amputé de 8 minutes et
le film sort enfin aux Etats-Unis. Nous ne le découvrirons
en France que dans les années 80 par l’intermédiaire
du circuit vidéo, 50 ans après sa sortie américaine.
Premier vrai film de série A de
John Wayne, ce film d’aventure se situe dans la lignée
de ces histoires narrant les conflits franco-anglais du
18ème siècle dont la plus célèbre
reste ‘Le dernier des Mohicans’ de Fenimone
Cooper. Malheureusement il s’agit d’un semi-ratage
par la faute quasi exclusive d’un scénario
très mal construit, bavard, totalement confus et
qui risque de l’être encore plus pour une personne
n’ayant aucune notion de l’histoire américaine.
Partant d’un postulat historique véridique
et passionnant (les difficiles relations entre les pionniers,
les Anglais, les Français et les Indiens), le film
avait de belles possibilités devant lui mais le scénariste
saborde l’histoire qui se termine abruptement dans
l’anecdotique le plus total avec une scène
de procès assez ridicule. Pour corser le tout, le
racisme omniprésent (représenté par
le personnage du père de Claire Trevor) pendant toute
la première demi-heure, est vraiment déplaisant.
« Un bon indien est un indien mort » est la
première phrase que l’acteur Wilfrid Lawson
prononce et tout ses dialogues tourneront autour de ce même
thème : « Il faut que j’améliore
mon score de 20 indiens tués en une seule journée
» et bien d’autres de cet acabit. Il est clair
que certains colons de l’époque devaient être
comme ce personnage mais l’insistance avec laquelle
le scénariste revient systématiquement sur
le sujet est assez pénible et ces ‘tueurs d’indiens’
ont du mal à nous être sympathiques.
Dommage que l’écriture soit
aussi médiocre puisque techniquement, ce film d’aventure,
assez élégamment mis en scène, tient
toutes les promesses de son gros budget : en plus d’un
beau travail pour tout ce qui concerne costumes, décors
et direction artistique, les scènes d’action
sont rondement menées, la photographie de Musuraca
est très réussie, les extérieurs bien
mis en valeurs et le thème musical principal d’Anthony
Collins possède un bel élan. En revanche,
l’interprétation d’ensemble, malgré
un casting prestigieux, est assez fade. Le couple John Wayne
/ Claire Trevor, qui avait marqué les esprits dans
le western de John Ford, est reformé mais avec beaucoup
moins de bonheur. John Wayne n’a pas l’air très
concerné par son terne personnage et Claire Trevor
en femme forte, un peu garçon manqué se révèle
bien vite aussi agaçante pour son soupirant que pour
nous autres spectateurs. Le couple est entouré par
deux acteurs de renom dans les rôles négatifs,
Brian Donlevy et George Sanders mais eux aussi seront bien
souvent plus convaincants qu’ici.
Même si le film se laisse suivre
sans ennui, par la suite d’autres réalisateurs
s’engouffreront dans cette période de l’histoire
américaine avec bien plus de réussite. Ils
l’utiliseront comme toile de fond pour d’autres
tumultueuses aventures : John Ford tournera la même
année Sur la piste des Mohawks avec Henry
Fonda, King Vidor réalisera en 1940 le très
beau mais encore une fois assez raciste Le grand passage
avec Spencer Tracy et Cecil B. De Mille, ses Conquérants
du Nouveau-Monde avec Gary Cooper en 1947. Plus près
de nous, la même époque inspirera Michael Mann
qui n’hésitera pas à adapter le fameux
roman de Fenimone Cooper.