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Vienne,
1957. Max, un ancien officier SS, est portier de nuit dans un
grand hôtel. Il se retrouve un jour face à Lucia, l’épouse
d’un chef d’orchestre. Un fantôme de son passé.
Car, pendant la guerre, Max entretenait dans un camp de concentration
une passion sadomasochiste avec Lucia, l’une de ses prisonnières.
Tous deux finissent par renouer leur liaison. Ceci n’est pas du
goût des anciens compagnons nazis de Max, qui organisent des "procès-thérapies"
où ils pensent pouvoir se décharger de leur culpabilité…
ce qui passe par l’exécution des témoins de l’époque.
Les deux amants se retranchent dans l’appartement de Max, assiégés
par les ex-nazis… |
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Alors
que des critiques reprochent au Elephant de Gus Van Sant
d’esthétiser un sujet polémique sans le traiter sérieusement,
penchons-nous sur le cas d’un film qui, trente ans auparavant, fut
accusé des mêmes errements, sinon pire parce qu’il
osait traiter du nazisme : Portier de Nuit. Qu’a-t-on
retenu en général de ce film ? Le scandale bien sûr.
Charlotte Rampling dans le rôle qui l’a révélé
et cantonné un temps aux emplois d’amantes vénéneuses.
Une panoplie fétichiste inspiratrice d’une vague de films
porno-nazis nauséeux dans les années 70. Mais si l’on
regarde d’un peu plus près, on découvre un beau film
hanté sur la mémoire et la violence fasciste, qui aime cultiver
sans cesse l’ambiguïté face à un sujet douloureux.
Ce qui est à la fois sa qualité et son défaut. Essai
de démonstration.
"On ne vit en paix qu’une fois en accord avec ses amis et les règles établies", affirme l’un des nazis du film. Les personnages des films de Liliana Cavani s’ingénient à contredire cette profession de foi. Tout comme Max et Lucia, ce sont des marginaux subversifs ayant choisi d’être à l’écart des conventions, à l’image d’un être droit comme St François d’Assise dans son premier film Assisi (1965), d’un rebelle contre l’Eglise comme Galilée dans Galileo (1968) ou d’une Antigone moderne contre un état orwellien dans I Cannibali (1969). Liliana Cavani (née en 1933) appartient en effet à la génération de cinéastes postérieure aux Néoréalistes. Ces "enfants terribles" (citons entre autres Bertolucci, Bellochio ou Ferreri) sont en phase avec l'esprit contestataire soixante-huitard. Nourrie de Nietzsche, Cavani met en scène ses personnages pour interroger la notion de ce qui est bien ou mal.
Le film est un succès à sa sortie et suscite immédiatement le scandale. Ainsi, en Italie, il est tout simplement interdit. Commentaire des censeurs italiens : "interdit pour obscénité, vulgarité excessive des scènes montrant des rapports sexuels, atteinte aux bonnes mœurs. Ce film, doublement pernicieux parce que réalisé par une femme, montre une scène ignoble où l’on voit l’interprète féminine prendre l’initiative dans les rapports amoureux". Bien. Comme il se doit, on en apprend autant sur les censeurs que sur l’objet de la censure. Une lettre de protestation de cinéastes – signée entre autres par Pasolini, Visconti, Bertolucci et Antonioni – est adressée à la Commission de censure.
Portier de Nuit est d’abord un film ancré dans son époque. Comme nombre de films italiens des années 70, il puise dans le contexte des fameuses "années de plomb", marquée par une situation politique proche d’un état d’Amérique Latine. Les gouvernements se font et défont dans la confusion ; les partis historiques nationaux que sont la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste sont incapable d’aboutir à une alliance assurant une stabilité politique. En coulisses, politiciens véreux, financiers, Mafia, services secrets américains et soviétiques - pour lesquels, l’importance du PC est un enjeu majeur - sont pris dans des machinations et des compromissions abracadabrantes et meurtrières. Sur le devant de la scène, se joue la litanie des attentats terroristes d’extrême droite et d’extrême gauche, qui ressuscitent le spectre du fascisme en Italie. Ce climat de violence permanente va nourrir les cinéastes, qui la commenteront au travers du prisme de la Seconde Guerre Mondiale (Salo de Pasolini, Les Damnés de Visconti ou 1900 de Bertolucci).
Cette idée étrange de procès-thérapies de groupe peut être une critique détournée de l’amnésie de la société italienne - ou du moins des aînés - quant à son passé. Cette amnésie pourrait être incarnée dans le film par Mario, cuisinier italien faisant partie de l’entourage de ces nazis. Dans une scène où il est attablé face à Max, Mario évoque qu’il veut tirer un trait sur cette période et sur un certain acte honteux qu’il aurait commis pour survivre pendant la guerre. Max, inconsciemment ou par provocation, fait mine alors de nettoyer la table avec un soin exagéré. Mais ces procès ont aussi un étrange goût d’autocritique, écho des parodies de procès staliniens ou maoïstes. Est-ce une manière de renvoyer dos à dos les violences d’extrême droite et d’extrême gauche ? Ou de critiquer le machisme de groupe, ces réunions évoquant des assemblées de "mâles anonymes" voulant se rassurer sur leur masculinité. La singularité du film réside en fait dans ce qu’il
ne convoie pas son discours sous une forme politisée mais sous
celle d’une fantasmagorie symbolique sur la violence nazie. Reconstituer
le Vienne d’après-guerre a permis à la cinéaste
de styliser son film, dans lequel les critiques ont vu une filiation
avec Les Damnés (Visconti appréciait
le film de Cavani, qui était selon lui, "un témoignage
atroce sur le nazisme"). La scène où Max met
en scène le ballet d’un de ses compagnons nazis et celle
- la plus célèbre - où Rampling exécute
un numéro de cabaret sous l’œil de ses geôliers
renvoient à la décadence peinte par Là où Visconti convoquait Shakespeare et Wagner, Cavani en appelle à Arthur Schnitzler et à Mozart. Elle choisit de baigner son film dans un climat onirique de romantisme noir. Vienne semble être ainsi une ville déserte. On passe des intérieurs feutrés d’un hôtel aux flashbacks irréels - à la photographie bleue-grisâtre - reconstituant la relation Max-Lucia dans le camp de concentration. Cavani joue sur les éclairages, qui sont au diapason des sentiments des personnages : Max aime être dans l’obscurité tandis qu’avant de succomber au portier de nuit, Lucia demeure seule dans sa chambre plongée dans la pénombre. La violence, au cœur du film, demeure palpable mais éclate par intermittence. Cette esthétisation est souvent remarquable mais aussi très contestable lorsqu’il s’agit de plaquer les accords de La Flûte Enchantée sur des images de prisonniers de camps de concentration. Cette "romantisation" d’une relation sadomasochiste fait ressortir la hantise des personnages mais illustre bien l’ambiguïté du film : Cavani veut montrer la fascination que peut exercer le fascisme sur chacun de nous. Car l’étrange attrait éprouvé pour deux êtres que l’on devrait résumer uniquement par une névrose partagée, un cas pathologique, illustre ? l’enquête dans le sous-sol du présent, dans le subconscient humain ? dont parle la cinéaste à propos de son film. Et qu’y trouve-t-on ? La fascination envers celui qu’on devrait haïr. La beauté du Mal. Et Cavani manque souvent de distance par rapport à sa démonstration parfois voyeuriste, qui montre des amants maudits dont la trajectoire tragique et donc romantique peut remporter l’adhésion du spectateur.
L’étrange relation entre Max et Lucia se doit d’être
commentée. Sado-masochiste, oui, mais elle emprunte d’étranges
voies. Max est présenté au début comme un officier
déguisé en médecin pour mieux photographier les
prisonnières mais surtout comme un voyeur. Pour s’approprier
Lucia, choisie parmi d’autres détenues, il la possède
sur pellicule, en s’attardant sur elle avec une caméra.
Près de dix ans plus tard, il répète cette compulsion
en fixant du regard Lucia à l’opéra (dans une scène
citée ensuite par Polanski dans La Jeune Fille et la
Mort), de sorte que le poids de ce regard la force à
se retourner. Lorsque Lucia, vaincue, se retourne franchement, Max a
disparu, renforçant sa figure à la fois fantomatique et
dominatrice. Il n’est pas non plus innocent que l’opéra
auquel il assistent soit La Flûte Enchantée de Mozart.
L’œuvre raconte les épreuves que doit subir le Prince
Tamino avant de gagner l’amour de Pamina, le tout dans une Mais la relation se renverse après que Lucia ait exécuté ce fameux numéro de cabaret. Cavani a particulièrement soigné ce passage si bien qu’on peut le désigner comme capturant l’essence du film. Elle met en scène ce flashback comme un fantasme, une idéalisation subjective du passé par Max. Lucia - seins nus, uniquement vêtue d’un pantalon et d’une casquette SS - chante du Dietrich et danse pendant ce qui semble être une fête dans l’enceinte du camp, devant soldats et officiers. Les cadres sont penchés, certains membres de l’assistance portent des masques de carnaval tandis que d’autres évitent de regarder cette Salomé moderne. Max est soit très pâle, soit exagérément maquillé. Lucia est clairement fétichisée par ses spectateurs, mais elle n’en mène pas moins le "jeu" - vêtue des oripeaux du nazisme et du mâle - en étant la seule mobile devant une assistance passive. Lorsque dans cette scène, Lucia aguiche l’un des officiers et compagnons de Max, Hans, la peur et le désir se lisent clairement sur le visage de ce dernier. En "récompense", Max lui offre la tête d’un prisonnier qui la maltraitait, répétant une "histoire biblique, celle de Salomé et de St Jean Baptiste" : c’est ainsi que Max résume sa relation. Un archétype. Celui de la Femme Fatale, propagé par les Pères de l’Eglise pour mettre en garde les croyants contre les effets pervers de la danse et de la séduction féminine. Salomé, nous rappelle malicieusement la cinéaste, symbolise aussi une certaine hypocrisie masculine, car décrire le sort funeste du saint dans l’iconographie religieuse oblige à représenter la tentatrice.
Si l’on "comprend" Max, le cas de Lucia est plus problématique, l’idée d’une victime consentante – "j’ai choisi d’être ici", dit-elle dans l’appartement de Max - dans ce contexte étant inacceptable. On peut bien sûr invoquer le syndrome de Stockholm et sa jeunesse à l’époque. Mais il s’agissait surtout d’un moyen pour Lucia de survivre en étant le jouet de Max, et pour Cavani, de montrer la "malléabilité" de la morale dans les cas les plus extrêmes (qu’aurions-nous fait à sa place ?). Pourquoi ensuite renouer avec Max ? Dans le creuset de cet attachement morbide à son bourreau, se mélangent aussi bien la névrose, le désir qu’une forte culpabilité. La culpabilité d’avoir survécu aux camps de concentration d’une façon avilissante alors que tant d’autres sont morts. Lorsque Max et Lucia s’enferment dans leur appartement jusqu’à la famine et l’épuisement pour échapper aux anciens nazis, leur comportement paraît suicidaire mais logique, expression de leur double culpabilité. Max éprouve ainsi constamment du remord, affirmant qu’il travaille comme portier de nuit parce qu’il n’ose pas paraître en plein jour, tout en étant tiraillé par son désir pour Lucia. Leur enfermement final répète jusqu’à un certain point l’enfermement concentrationnaire. Encore une répétition, pas de ce qui a été mais de ce qui aurait dû être pour Max et Lucia, qui sont avant tout prisonniers d’eux-mêmes.
L’une des critiques faites au film est d’assimiler nazisme
et sadomasochisme. Cela a l’air anecdotique et hors de propos
sur le papier. Mais le nazisme était en partie cela, se fondant
sur une érotisation, une théâtralisation du pouvoir
déjà relevée par Genet, ainsi qu’une obsession
esthétisante de la violence chez les SS. Susan Sontag note la
prédilection des dirigeants fascistes pour les métaphores
sexuelles appliquées à l’exercice du pouvoir, parlant
de "viol" des masses On peut donc reprocher à Cavani d’avoir esthétisé un sujet par nature difficile et problématique dans sa représentation. La cinéaste souligne le suicide assuré d’une violence fasciste séduisante, à l’image de cette scène finale où Max et Lucia, vêtus comme pendant la guerre, marchent vers leur destinée. Mais elle cherche avant tout à nous tendre un miroir où se reflètent nos démons tentés par le couple sexe/mort et le pouvoir mis en scène. Au risque d’aimer ce que l’on y voit. A vous de voir. |
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![]() Image : le master (1.85 mais proposé ici en 4/3) est fatigué, surtout au générique. Malgré des points blancs, salissures et rayures, la copie rend assez justice à la photographie esthétisante du film. Le manque de contrastes peut être critiqué mais il s’accorde bien avec l’ambiance mortifère de l’œuvre. L’image peut sembler ainsi brumeuse pendant les flashbacks mais elle souligne leur caractère fantasmagorique. La copie reste néanmoins un peu décevante pour un film qui n’est sorti qu’en 1974. Détail parfois gênant : le travail de masterisation sur les ombres est peu probant, si bien que dans certaines scènes très sombres, on a du mal à distinguer ce qu’il se passe à l’écran. Son : une unique piste mono en anglais. le film a été tourné dans cette langue, mais on décèle quelques post-synchronisations pour les acteurs italiens. La piste manque singulièrement de dynamisme, ce qui est bien dommage pour un film faisant maintes fois appel à Mozart. En revanche, les effets sonores et les dialogues sont assez bien rendus. Sous-titres anglais optionnels. |
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Néant. On attendait bien sûr mieux de
Critérion, qui ne nous livre qu’un très mince livret
résumant succinctement mais clairement les enjeux du film en deux
pages.
On pourra néanmoins être indulgent puisque le DVD est
l’un des premiers efforts de l’éditeur avant qu’il
ne trouve le rythme de croisière qu’on lui connaît
à présent – surtout après avoir essayé
de nous glisser des masters issus de leurs laserdics. Pour prolonger
la réflexion sur la mémoire du nazisme dans la fiction,
on se reportera à l’essai de Saul Friedlander, Reflets
du nazisme. |
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